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Full text of "Mémoires de l’Académie du Vaucluse"

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MÉMOIRES 


DE 


L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 


TOME IV. — ANNÉE 1885 


AVIGNON 
SEGUIN FRÈRES, IMPRIMEURS - ÉDITEURS 


13, rue Bouquerie, 13 


1885 


O1 

. 1097 

/ ser, 4 
(885) 


mn —— — _— 


ACADÉMIE DE VAUCLUSE 


FONDÉE LE 20 JUILLET 1801 


BUREAU EN 1885 


MM. 


YVAREN #, O. I. P., docteur en médecine, président honoraire. 

DUCOS, O. #, ancien commandant du génie, à Avignon, 
président. 

SEYNE (de}, propriétaire, vice-président. 

VILLARS, docteur en médecine, à Avignon, vice-président. 

DUHAMEL %, O.i. P. arehiviste du département, secrétaire 
perpétuel. 

P. MANIVET, secrétaire. 

CHANTRON, inspecteur des domaines en retraite, à Avignon, 
trésorier. 

NICOLAS, conducteur des ponts et chaussées, à Avignon, 
bibliothécaire-archiviste. 


MEMBRES HONORAIRES 

1 
ALLMER, épigraphiste, à Lyon. 
Mgr l'ARCHEVEQUE d'Avignon. 
DELOYE, %, conservateur du musée, à Avignon. 
FABRE, %, docteur ès-sciences, à Sérignan. 
le GÉNÉRAL de division, à Avignon. 
GUILLAUME, statuaire, à Paris. 
le MAIRE d'Avignon. 
MISTRAL, x, félibre majoral, à Maillane. 


MORTILLET (de), père, à Paris. 

PONTMARTIN {de}, publiciste, aux Angles. 

le PRÉFET de Vaucluse. 

le PRÉSIDENT du Conseil général. | 
REVOIL,#, O., inspecteur des monuments historiques, à Nîmes. 


4 LISTE DES MEMBRES 


MEMBRES TITULAIRES 


au 31 mars 1885. 
MM. 
ABRIC Maurice, négociant, à Avignon. 
ACHARD F., avocat, à Avignon. 
ADHÉMAR (d'}, propriétaire. à Avignon. 
APPY; conseiller général, à Bonnieux. 
ARMAND, avoué, conseiller général, à Avignon. 
ARMAND, sculpteur, à Avignon. 
ARNAUD ne FABRE, docteur en médecine, à Avignon. 
ARNAUD Azrren, contrôleur à la condition des soies, à 
Avignon. 
AUBANEL Tuéonore, %, libraire-éditeur, à Avignon. 
BARBEYRASSY, ancien directeur des domaines, à Avignon. 
BARRÉS, O. I. P., bibliothécaire, à Carpentras. 
BAYLE, O. I. P.. ancien secrétaire de l’Académie de Vaucluse, 
à Avignon. 
BAZE OcTAve, à Avignon. 
BENOIT, O. A., président du tribunal civil, à Avignon. 
BIRET, serrurier, à Avignon. 
BONNARD Juzten, négociant, à Avignon. 
BONNEL, curé, à Lacoste. 
BONNET,, ex-conseiller de Préfecture, à Avignon 
BONNET Léon, avocat, à Avignon. 
BOURGES, professeur de dessin au lycée d'Avignon. 
BOUSSOT, écononome à l’école normale, à Avignon. 
BOUT Hrppozyre, O.A., percepteur, à Barbentane {B.-du-Rh.), 
BOUVIER %, O. A., ingénieur en chef, à Avignon. 
BOYER, substitut du Procureur de la République, à Avignon. 
BRUNEL, ancien adjoint, à Avignon. 
BRUNET Jean, % O., peintre, à Avignon. 
CADE, docteur en médecine, à Avignon. 
CARRE, docteur en médecine, à Avignon. 
CARTIER, propriétaire, à Avignon. 
CASSIN fils, docteur en médecine, à Avignon. 
CAUCANAS, ingénieur du canal de Pierrelatte, à Orange. 
CERQUAND, O. I. P., inspecteur d'Académie honoraire, à 
‘Avignon. 
CHAILLOT Féczix, agent général de navigation, à Avignon. 
CHANTRON, ancien inspecteur des Domaines, à Avigaon. 
CHAPOT Gustave, propriétaire, à Avignon. 
CHAUVET, secrétaire du Syndicat, à Monteux. 


DE LA SOCIÉTÉ 5 

MM. 

CLAUSEAU Louis, propriétaire, à Avignon. 

CLÉMENT, docteur en médecine, à Avignon. 

COLLIER Érienne, négociant, à Avignon. 

COULON, président du Tribunal civil, à Orange. 

COULONDRES, ancien juge de paix. à Avignon. 

COUSIN, O. A., directeur du Comptoir d'escompte, à Avignon. 

COUTAGNE Csonces. ingénieur des poudres et sabpêtres, à 
St-Chamas (B.-du-Rb.). 

DAGAN, professeur de rhétorique au Collège d'Orange. 

DELPONT, inspecteur d'assurance, à Avignon. 

DEYBERT, professeur au Lycée d'Avignon. 

DUCOS, O. %, ex-ccommandant du génie, propriétaire, à 
Avignon. 

DUHAMEL, y, O. I. P., archiviste du département de Vau- 
cluse, à Avignon. 

DUMAS, O. A., chef de division à la Préfecture de Vaucluse, à 
Avignon. 

DURAND, ancien professeur, adjoint au maire de Bonnieux. 

ESCOFFIER, géologue, à Visan. 

FÉLIX A. (comte de), propriétaire, à Avignon. 

FERTON, lieutenant au 1°" pontonniers d'Avignon. 

FLANDRIN, sous-chef de section du chemin de fer, à Pont- 
St-Esprit. 

FONTAINE, propriétaire, à Barbentane. 

FRAISSE, propriétaire, à Tresque. 

FUZET (l'abbé), O. A., curé, à Villeneuve. 

GIRAUD, propriétaire, à Avignon. 

GRANET Léonce, propriétaire, à Roquemaure. 

GRAS, O. AÀ., juge de paix, à Avignon. 

GRIVOLAS, O. A., directeur de l'école des Beaux-Arts, à 
Avignon. 

GUIBERT, avoué, à Avignon. 

ISNARD, docteur en médecine, à Avignon. 

JAC, sous-ingénieur des ponts et chaussées, à Orange. 

JULLIEN, propriétaire, à Marseille. 

LARCHÉ, docteur en médecine, à Avignon. 

LAVAL, médecin-major au 10° dragons, à Montauban. 

LIMASSET, propriétaire, à Avignon. 

LOUBET, ancien président du tribunal de Carpentras. 

LUNEAU, professeur de dessin, à Avignon. 

MAILLET, O.I. P., professeur au lycée d'Avignon. 

MANIVET P., à Avignon. 

MAS, professeur de rhétorique au lycée d'Avignon. 


6 LISTE DES MEMBRES 


MM. 


MAUMET, propriétaire, à Avignon. 

MAURIN G., ancien procureur de la République, à Sarrians. 

MENTASTI, O. I. P , professeur au lycée d'Avignon. 

MERCIER Francois, chef de section des chemins de fer, à 
Avignon. 

MÉTIVET, garde-mines, à Avignon. 

MEUNIER Juces, préparateur à la Faculté des sciences, à 
Marseille. 

MICHEL, photographe, à Avignon. 

MONIER, docteur en médecine, à Avignon. 

MOSSÉ, O. A., rabbin, à Avignon. 

MOUZIN, receveur municipal, à Avignon. 

NICOLAS, conducteur des ponts et chaussées, à Avignon. 

NIEL, ingénieur civil, à Avignon. 

OLAGNIER, O. A., directeur de l'école professionnelle, à 
Avignon. 

OLIVIER, %#, propriétaire, à Avignon. 

PALUN, négociant, à Avignon. 

PAMARD, %, O. A., docteur en médecine, à Avignon. 

PASSY (de), inspecteur général de 1"° classe des ponts et chaus- 
sées, à Sorgues. 

PERNOT, négociant, à Avignon. 

PERRE Joserx, ingénieur mécanicien, à Avignon. 

PERRIN Jucess, instituteur, à Mondragon. 

PERROT, négociant, à Avignon. 

PICHARD, direct. de la station agronomique, à Avignon. 

PIGNAT, #, commandant du génie en retraite, à Avignon. 

PONCET 3%, négociant, à Avignon. 

POURQUERY DE BOISSERIN, avocat, a Avignon. 

PROTON Pierre, fabricant de meubles, à Avignon. 

RASSE Enice, négociant, à Vaucluse. 

REQUIN (l'abbé), vicaire à St-Symphorien, à Avignon. 

REY. pasteur protestant, à Avignon. 

REYNARD-LESPINASSE, négociant, à Avignon. 

ROCHETIN, ancien magistrat, à Avignon. 

ROLLAND, conducteur des ponts et chaussées, à Avignon. 

ROUMANILLE %#, felibre, libraire, à Avignon. 

ROUVIÈRE, pharmacien, à Avignon. 

ROUX, professeur au lycée d'Avignon. 

ROUX, notaire, à Cavaillon. 

SAGNIER, ancien juge suppléant, à Avignon. 

SCHAT/DELIN, %, officier en retraite, à Avignon. 


DE LA SOCIÉTÉ 


«ti 


MM. 


SENTON, lieutenant au 58° de ligne, à Avignon. 

SEYNE (de), propriétaire, à Avignon. 

TAULIER, docteur en médecine, à Avignon. 

TERRIS (de), #, notaire, à Avignon. 

THELIN (de), ingénieur des ponts et chaussées, chargé de la 
navigation du Rhône, à Avignon. 

THOMAS Joserx, négociant, à Avignon. 

TIQUET, receveur de l'enregistrement, à Avignon. 

TORCAPEL, ingénieur de la Compagnie P.-L.-M.,à Avignon. 

VALABRÉGUE A., propriétaire, à Avignon. 

VALAYER Louis, propriétaire, à Avignon. 

VALENTIN, architecte, à Avignon. 

VALENTIN, juge au tribunal de Montélimar. 

VAYSSIÈRE, docteur ès-sciences, à Marseille. 

VERDET Ennesr, négociant, à Avignon. 

VERDET Gasriez, #, négociant, à Avignon. 

VERDET Marcez, négociant, à Avignon. 

VERDET Maurice, licencié endroit, à Avignon. 

VERDET THÉopore, propriétaire, à Avignon. 

VILLARS, docteur en médecine, à Avignon. 

YVAREN P. #, O. I. P., docteur en médecine, à Avignon. 


MEMBRES ASSOCIÉS 


AVON Euice, propriétaire, à Aramon (Gard). 
BARTHÉLEMY, docteur en médecine, à Marseille. 
BERTRAND, notaire, à Aramon (Gard). 

BLANC (l'abbé), à Daumazan (Gard). 

BLANC, ex percepteur, à Sérignan. 

BREMOND, caissier à la caisse d'Epargne, à Avignon. 
BRUNO-VAISON, conseiller général, à Marseille. 
CHABREL, employé à la Préfecture, à Avignon. 
CHANTERET, prêtre, à Paris. 

CHASSING, libraire, à Avignon. 

CHRESTIAN, conservateur du musée, à Sault. 
DELACOUR Tuéonore, à Paris. 

FAUCHER (de), propriétaire, à Bollène. 

GAP, instituteur, à Roaix. 

GARCIN, propriétaire, à Apt. 


Là 


8 LISTE DES MEMBRES 


MM. 


GÉRIN (dej fils, propriétaire, à Gréoulx. 

HUART, économe, conservateur du musée d'Arles. 
JOURDAN, instituteur, à Buoux. 

LÉGIER DE MESTEYME, avocat, à Apt. 

LEVEQUE, curé, à Buoux. 

LUTHAUD, chef de section, à Aix. 

MAIRE, bibliothécaire des Facultés, à Clermont-Ferrand. 
METGE, contr. du canal de navigation du Midi, à Beaucaire. 
MOIRENC, employé des ponts et chaussées, à Apt. 
MONCLAR (de), #, consul général de France, à 
MONNIER, à Paris. 

MOREL, O. I. P., receveur particulier, à Carpentras. 
PRIAT (l'abbé), à Daumazan. 

RENCUREL, conseiller de préfecture, à Avignon. 
REYNAUD, professeur au lycée de Montpellier. 
RICHARD, juge au tribunal civil, à Perpignan. 
ROUVET, architecte, à Nevers. 

SAUREL FERDINAND (chanoine), à Montpellier. 
VÉRAN, architecte, à Arles. 


MEMBRES CORRESPONDANTS 


ALBANÉS (l'abbé), à Marseille. 

ARBAUD P., propriétaire, à Aix. 

BARTHELEMY (A. de), membre de la commission des Gaules» 
à Paris. 

BEAUREGARD, propriétaire. 

BERLUC PERRUSSIS, à Aix (B.-du-R.) 

BLANCARD, archiviste des B.-du-Rhône, à Marseille. 

BOISLISLE (de), membre du comité des travaux histori- 
ques, à Paris. 

BRIQUEVILLE (E. de), à Avignon. 

CAZALIS DE FONDOUCE, géologue, à Montpellier. 

CHAILLOT,, docteur, à Barjac (Gard), 

CHAPEL F., capitaine d'artillerie. 

COURBET Juzes, à Lyon. 

ESTÈVE Louis, sous-chef de section, à Orange. 

FABRE Cyvriz, conducteur des ponts et chaussées, au Puy 
(Haute-Loire). 

FLORENS, procureur de la République, à Toulon. 

FRANÇOIS, instituteur, à Saze. 

GAUDRY Azserr, membre de l'Institut, à Paris. 


DE LA SOCIÉTÉ 9 


MM. 


GERMAIN, ex-doyen de la Faculté de Lettres de Montpellier. 

GIRAUD), instituteur, à la Mure (Basses-Alpes). 

GOSSE, docteur, à Genève. 

HOFFMANN Anrone-J..R., major commandant de Ia place 
de Fiume (Hongrie). 

HONNORAT En., près Digne (B.-A.). 

JEANDET, employé à la bibliothèque, à Mâcon. 

JAUBERT, docteur, à Hyères. 

LACROIX, archiviste de la Drôme, à Valence. 

LAPIERRE, archiviste au Palais, à Toulouse. 

LAUGIER, conservateur du musée, à Marseille. 

LAURIÈRE (de), secr. gén. de la société d'archéologie, à Paris. 

LÉENHARDT, négociant, à Sorgues. 

LENTHÉRIC, ingénieur, à Nimes. 

LEVET, capitaine du génie, à Grenoble. 

LETHIERRY, entomologiste, à Lille (Nord). 

MARCY (de),fdir. de la société française d'archéologie, à Paris. 

MARION, professeur à la Faculté des sciences, à Marseille. 

MASLATRIE (de) Louis, ancien chef de section aux archives 
nationales, membre de l’Institut, à Paris. 

MÉRY, commandant d'artillerie, à Toulon. 

MORTILLET (de) fils, à Paris. 

MUNT2Z, bibliothécaire de l’école des Beaux-Arts, à Paris. 

NICOLAS Jacques, à Lyon. 

PALUSTRE, ex-directeur de la société française d'archéologie, 
à Tours. 

PARDIGON Énirr, employé des ponts et chaussées, à Digne. 

PONS D'HAUTERIVE, à Espalion (Aveyron). 

PUTON, docteur en médecine, à Remiremont. 

QUILLOT, O. #, ancien trésorier général, à Paris. 

ROZIÈRE (de), sénateur, ancien inspecteur des archives dépar- 
tementales, à Paris. 

SAINT-VENANT (de), ingénieur, à St-Ouen., 

SAUREL, publiciste, à Marseille. 

STRAUB, chanoine, à Strasbourg. 

TACUSSEL, directeur des postes et télégraphes, à Valence. 

TAMIZET DE LAROQUE, correspondant de l’Institut. 

TURPIN, chef de bureau à la Préfecture du Cher. 

VILLEFOSSE {(H. de), conservateur au Musée du Louvre. 

VIOLLET LE DUC, chef de bureau des Monuments histori- 
ques, au ministère de l’Instruction publique es des 
Beaux-Arts. | 


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JO 


SOCIÉTÉS AVEC LESQUELLES La SOCIÉTÉ ÉCHANGE SES MÉMOIRES 


Alpes-Maritimes. . . — Société des lettres, sciences et arts des 
Alpes-Maritimes, à Nice. 
Ardèche... ..... — Société des sciences naturelles et histo- 
riques du département de l'Ardèche. 
Aude. . ....... — Société des arts et sciences de Carcas- 
sonne. 
Bouches-du-Rhône. . — Académie des sciences, arts et belles- 
lettres d'Aix, 
Académie des sciences, lettres et arts 
de Marseille. 
Société de géographie de Marseille. 
Société de statistique de Marseille. . 
Calvados. .. . . . . — Société française d'archéologie pour la 
conservation des monuments histo- 


‘ riques, à Caen. 

Drôme. ...... . — Société départementale d'archéologie 
et de statistique de Ia Drôme ,, à 
Valence. 

Gard. sus sise — Société scientifique et littéraire d’Alais. 


Académie du Gard, à Nimes. 
Garonne ([Haute-|. . — Académie des sciences, inscriptions et 
belles-lettres de Toulouse. 
Société archéologique du Midi de la 
France, à Toulouse. 
Hérault... ..... . — Société archéologique, scientifique et 
littéraire de Béziers. 
Académie des sciences cet lettres de 
Montpellier. 
Société archéologique de Montpellier. 
Société languedocienne de géographie. 
Société pour l'étude des langues ro- 
manes. 
ISOPeSs su se pe — Académie delphinale. 
Société de statistique de l'Isère. 
Lot-et-Garonne. . .. — Société d'agriculture, sciences et arts 
d'Agen. 
Lozère...... ,... — Société d’agriculture, industrie, scien- 
ces et arts du département de la 
Lozère. 
Pyrenees (Basses-) .. — Société des sciences, lettres et arts de 
Pau. 


II 


Pyrénées-Orientales. — Société agricole, scientifique et litté- 
raire des Pyr.-Orientales, à Perpignan 
Rhône........... — Académie des sciences, belles-lettres et 
arts de Lyon. 
Société de géographie de Lyon. 
Société littéraire, historique et archéo- 
logique de Lyon. 
Société de topographie historique de 
Lyon. 
Société linnéenne de Lyon. 
Savoie .......... — Société savoisienne d'histoire et d'ar- 
chéologie. 
Seine ........... — Société des antiquaires de France. 
Société de l'histoire de l'art français. 
Société de géographie. 
Société géologique de France. 
Tarn: 2 .... — Société des sciences, belles-lettres et 
arts du Tarn, 
Tarn-et Garonne ... — Société archéologique de Tarn-et- 
Garonne, à Montauban. 
Var............ — Académie du Var, à Toulon. 


REVUES REÇUES PAR LA SOCIÉTÉ. 


Bulletin du comité des travaux historiques et scientifique, section 
d'histoire et de philologie. | 

Jd., section d'archéologie. L 

Id., Revue scientifique. 

Revue épigraphique du Midi de la France, Lyon. 

Revue des langues romanes, Montpellier. 

Répertoire des travaux historiques, .Paris. 

Romania, Paris. 

Annual report of the Board of regents of the Smithsonijan insti- 
tution, Washington. 


JACQUES BERNUS 
SA VIE, SON ŒUVRE 


1650-1728 


AVANT-PROPOS 


Fire ja &È véritables artistes sont presque toujours 
3 (2e { doués d’une fécondité merveilleuse : ils prodüi- 
add sent, comme en se jouant, les plus étonnants 

chefs-d'œuvre. La légende, plus qu'eux encore féconde 

et productrice, leur attribue souvent les œuvres qui se 
rapprochent de leur génie, quelquefois même d’indignes 
produits de leurs plus mauvais élèves. Certains noms 

Surtout plus en évidence ont le don de réunir tous les 

suffrages et de représenter tout un genre : Raphaël, 

Michel-Ange, Poussin, Pierre Puget, Rubens, Mignard, 

Greuze (pour citer des noms qui représentent des gen- 

res divers et d’une valeur bien différente), serviraient à 

démontrer ma thèse. Toutes les belles porcelaines déco- 

rées d'animaux en relief, de beaux lézards verts, etc., 
sont attribuées à Bernard de Palissy ; toutes les magni- 
fiques terres cuites émaillées, à grands personnages, ne 


14 MÉMOIRES 


peuvent sortir que des fourneaux de della Robia ; qu’un 
amateur florentin possède une croix, un plateau fine- 
ment ciselé, une aiguière, une buire, un chandelier 
sculpté de main de maître, sans hésitation, il l’attribuera 
à Benvenuto Cellini. Ce dernier, s’il fallait en croire les 
on dit et même les livrets, aurait rempli de ses œuvres 
les musées et les églises d'Italie ; cependant M. E. Plon, 
le grand éditeur quiest en même temps un habile criti- 
que d'art, a démontré que de tout l’œuvre de Benvenuto, 
comme ciseleur, il n'existe qu’une seule pièce bien 
authentique : La salière de François [“, au musée de 
Vienne (1). 

Bernus, st parva licet componere magnis, semble 
avoir joui, avec un autre artiste comtadin, de la même 
fortune — bonne ou mauvaise, nous n’osons nous pro- 
noncer. On ne saurait, en effet, rencontrer dans notre 
région une pierre, un morceau de bois sculpté, ‘sans 
qu'aussitôt on s’écrie : c’est du Bernus, ou peut-être du 
Péru (2). Depuis les plus belles œuvres de sculpture, 
jusqu'aux plus grossières médiocrités, on veut que tout 
indistinctement soit sorti de son atelier. 

D'où vient cet engouement ? Les causes en sont mul- 
tiples, mais on pourrait les réduire à deux : la passion 
orgueilleuse du collectionneur et le chauvinisme igno- 
rant du populaire. Celui-ci est bien aise de tout attribuer 
à l'artiste, son compatriote; celui-là prétend ne posséder 
que des chefs-d'œuvre. | 

Il faut rendre à chacun son dû, cuique SUuM ; c'est 
dans ce but que nous avons entrepris ce travail. Fatigié 
d'entendre attribuer à Bernus les œuvres les plus dis- 


(1) E. PLON. — Æecherches sur la vie, l'œuvre de Benvenuto Cellini, et les 
Pièces qui lui sont attribuées. Paris 1884. 

(2) Nous espérons faire un jour pour cet artiste ou plutôt pour cette 
famille d'artistes le même travail que pour Bernus. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 15 


parates, nous avons eu la pensée de nous rendre compte 
par nous-même, de remonter aux sources et d'éla- 
guer ainsi de l’œuvre de notre arÿste toutes ces 
superfétations que l'ignorance ou l’amour-propre mal 
entendu y avaient accumulées. Nous avons entrepris 
d'autant plus volontiers cette tâche, que nos recherches 
ne pouvaient porter aucun préjudice à la réputation du 
sculpteur. Quoiqu'il se trouve assez. au-dessous de 
certains des maîtres dont nous avons parlé plus haut et 
que sa gloire soit confinée dans des limites beaucoup 
plus étroites, il ne cesse pas d’être un véritable artiste 
d'un incontestable mérite, d’un talent plus qu’ordinaire, 
une des illustrations les plus remarquables de notre 
Comtat. 

Ajoutons que, malgré tous ces titres, 1l n’en est pas 
moins inconnu au plus grand nombre. En preuve, cette 
question qui nous a été posée au cours de nos recher- 
ches, par une personne de nos connaissances, homme 
d'ailleurs instruit et distingué, muni de plusieurs diplé- 
mes, mais ignorant complètement notre histoire locale. 
Un jour, nous voyant acharné à la poursuite d'un acte, 
il ne put s'empêcher d'en manifester son étonnement et 
nous demanda avec beaucoup de naïveté: Bernus! mais 
qu'était-ce donc ?.. Sans doute, un illustre prédicateur! 

Pour remédier à cette ignorance et ne pas réduire 
notre travail à une aride nomenclature des œuvres de 
Bernus, nous avons cru devoir l'accompagner d’une 
notice biographique. 

Seulement ici, la tâche n'était pas facile. Bernus n’a 
occupé aucune place officielle dans cet état minuscule 
du Pape dont Carpentras était la capitale : à l'encontre 
de beaucoup d’autres artistes, d’une valeur bien au- 
dessous de la sienne, il n’a lié aucune relation avec les 
grands et les puissants de ce monde ; c’est tout au plus 


16 MÉMOIRES 


s’il a été honoré de l’amitié de Mignard, de Peru, de 
Parrrocel, s’il a joui de la protection bienveillante de 
Mgr Buty, évêque de Carpentras; malgré ces rapports 
et ces amitiés bien honorables, il est resté humble, 
modeste, inconnu. Aussi son nom ne figure-t-il dans 
aucun dictionnaire de biographie général, ñi dans Feller, 
ni dans Michaud, où sont mentionnés tant d'hommes 
d'un mérite douteux. A peine, si Larousse, dans son 
immense compilation, lui accorde quelques lignes rem- 
plies d’inexactitudes. 

La vie de Bernus fut donc calme et tranquille occupée, 
ennoblie par le travail et se résumant pour nous pres- 
que en entier dans ses œuvres. 

Quand, du sommet du Ventoux, on jette un coup 
d'œil sur le vaste horizon qui se déroule devant soi, on 
remarque vers le midi,comme une ligne de verdure qui, 
partie d’une des extrémités de la plaine, la traverse dans 
toute sa largeur, jetant ça et là, en tous sens, de nom- 
breux rameaux, s'inclinant à l'occident vers le Thor et 
Gadagne, puis remontant vers Sorgues par St-Saturnin, 
et ne laissant apparaître que de loin en loin quelques 
bandes d'argent qui scintillent au soleil. Cette longue 
ligne de verdure, c’est la Sorgue, la rivière aux fraîches 
ondes chantée par Pétrarque, dont on n'apercoit pres- 
que jamais le cours, mais qu'on devine et qu'on suit 
sans peine à la végétation luxuriante qu'elle fait croître 
sur ses bords. Aucune image ne saurait mieux répon- 
dre à notre pensée sur Bernus. De la Sorgue ,il a le calme 
et la fraîche limpidité ; il en a aussi l’admirable fécon- 
dité. Placés à la distance où nous sommes, il nous sera 
difficile de l’atteindre directement, mais nous pour- 
rons le suivre, pour ainsi dire, pas à pas, aux belles 
œuvres qu'il a laissées abondantes sur son passage. 

Il ne faudrait pas croire cependant que sa vie nous 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 17 


soit complètement inconnue et que nous soyons réduits 
sur son compte à de simples conjectures. M. Barjavel, 
dans son Dictionnaire bio-bibliographique, a écrit sur 
notre sculpteur un assez long article ; mais il ne fait guère 
qu'y résumer les traditions populaires qu'il avait recueil- 
lies sur les lèvres de quelques vieillards de Mazan. De 
son caractère, de sa méthode, de ses rapports avec Îles 
artistes de son temps, rien ou presque rien. Souvent 
même, surtout lorsqu'il s’agit d’une œuvre attribuée à 
Bernus, le biographe ne prend pas la peine de contrôler 
les affirmations dont il se fait l'écho trop fidèle. Il lui 
aurait été bien difficile, convenons-en, de mener à bien 
son œuvre, s’il eût voulu se rendre compte de tout par 
lui-même,et nous devons ajouter que son article, même 
tronqué et quelquefois erroné, nous a éte d’un puissant 
secours. | 

M. Jules de la Madelène, dans l'article qu'il publia 
en 1842 (1) n’a fait que mettre en œuvre les notes de 
M. Barjavel et donner une forme gracieuse, quelque peu 
idéale parfois,au froid squelette dont s'était contenté l'éru- 
dit docteur. Tous les deux,le savant et le poête,ont d'ail- 
leurs puisé à la même source, la tradition populaire. 
Quelle est la valeur de cette tradition ? Faut-il la rejeter 
absolument ? Faut-il l’admettre sans contrôle ? Aucun 
système ne nous paraît conforme à l'impartialité de 
l'histoire ; car de même qu'il n’est point, comme dit le 
vulgaire, de fumée sans feu, 1l ne peut, ce nous semble, 
exister detradition, quelque déformée soit-elle, qui n'ait 
eu une base sérieuse. Nous avons donc adopté un moyen 
terme, admettant la tradition jusqu'à plus ample informé, 
toutes les fois qu’elle n’a pas été en contradiction soit 
avec la logique, soit avec des documents authentiques. 


(1) Revue du Comtat, 20 février. 


IR MÉMOIRES 


Ces documents, qui forment la base solide de notre 
travail, nous les avons trouvés, dans les archives dépar- 
tementales et communales et surtout dans les protocoles 
des notaires. C'est là, dans cette mine inépuisable où 
se trouvent enfouies une partie de notre histoire locale, 
nos vieilles traditions, les mœurs, les coutumes de nos 
pères, c'est là que nous avons cherché autant qu'il 
nous l'a été permis. 

Avons-nous épuisé la matière, sommes-nous des- 
cendu jusqu’au fond, notre travail est-il irréformable et 
ne laisse-t:l point de lacunes ? Le penser seulement 
serait de notre part une grave présomption. Toutefois, 
nous espérons qu'on ne pourra nous accuser de fournir 
des assertions gratuites, de nous appuyer sur des don- 
nées imaginaires. Nous avons ouvert le chemin que 
nous reprendrons peut-être un jour; à de plus patients, 
à de plus habiles de pousser plus loin, de fouiller plus 
profondément ; nous applaudirons avec joie à leurs 
trouvailles. 

Au reste, nous devons dire à notre décharge que, si, 
grâce à læ bienveillance bien connue de M. Duhamel, 
les archives départementales et communales nous ont 
été librement ouvertes, si bon nombre de notaires ont 
été pour nous d’une obligeance à laquelle nous sommes 
heureux de rendre ici témoignage (1), les difficultés, les 
refus même ne nous ont pas manqué. Quelques études 
nous ont été impitoyablement fermées ; d’autres nous 
ont été ouvertes, mais si peu qu’à peine avons-nous pu 
jeter un regard circulaire sur les richesses qu’elles con- 
tenaient. 


(1) C'est pour nous un devoir de remercier spécialement MM. Gaudibert, 
notaire à Carpentras, et Peyron, notaire à Mazan. Nous devons aussi té= 
moigner de notre gratitude à l'égard de M. Barrès, conservateur de Îa 
Bibliothèque de Carpentras. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 19 


Telles sont les sources où nous avons puisé les docu- 
ments sur lesquels s'étaie notre travail. Nous n’avan- 
çons rien dont nous n’ayons les preuves en main, que 
nous n’ayons vu, dont nous ne nous soyons rendu 
compte par nous-même. Heureux, si nous avons pu, 
de nos faibles mains, élever à notre artiste comtadin, 
un monument durable et digne de lui... 


ENFANCE DE BERNUS 


1650-1664 


Mazan est une petite ville du département de Vaucluse, à 
6 kil. à l’est de Carpentras, coquettement étalée sur les flancs 
d’un mamelon de: forme conique couronné par l’église et dont 
le pied baigne dans la petite rivière de l’Auzon. C'est là que 
Bernus vint au monde, le 15 décembre 1650, à & h. du soir, 
dit son acte de naissance. Puget avait alors 28 ans, Girardon, 
22 et Coysevox 30 à peine. 

Il fut baptisé le lendemain et reçut le prénom de Jacques. 
Il était le quatrième fils de Noël Bernus et de Marie Rey, 
de Bédoin, mariés depuis le 135 mars 1646 (x). Après lui, 
vinrent d’autres enfants: cinq frères et une sœur, nommée 
Anne ; mais de cette nombreuse famille, il ne resta bien- 
tôt, avec Anne, mariée plus ,tard à Genest Villon, sculpteur 
de Modène, que Jacques et deux de ses frères puînés, qui 
seuls laissèrent une postérité. C’est à ces morts prématurées 
que Jacques dut, dans la suite, d’être considéré comme l'aîné 


(r) Le registre de mariage nomme la femme de Noël Bernus, Marie 
Reyne, suivant un usage fort répondu à cette époque de féminiser les 
noms propres de femmes. 


20 MÉMOIRES 


de la famille, ainsi qu’on peut le constater dans un grand 
nombre d'actes (2). Des ses deux frères, l’un Jean-Paul, né le 
15 janvier 1653, devint maître menuisier à Mazan, l’autre, 
Joseph, le dernier venu de la famille, naquit le 25 juillet 1666, 
suivit, comme Jacques, la vocation des arts et se fit sculp- 
teur. 

M. Barjavel a donc raison, si l’on veut, de prétendre que” 
Bernus n'eut que deux frères, puisque tous les autres mou- 
rurent en bas âge, mais il se trompe en affirmant que l'un 
d'eux fut grand-carme. Ici, comme dans tout l’article sur 
Bernus, il n’a pas assez pris la peine de contrôler les asser- 
tions de ses collaborateurs ; ce n’est pas un des frères de Jac- 
ques, mais un de ses neveux, fils de Joseph, qui se fit grand- 
carme. Nous en avons pour preuve un acte notarié de 1718, 
dans lequel François — c'est le nom du religieux — aban- 
donne, avant d'entrer en religion, à son oncle Jacques, en 
remerciement des bons et agréables soins qu'il en a reçus, 
tous ses bicns présents et à venir, ne se réservant qu'une 
pension annuelle de 25 écus pour subvenir aux modestes be- 
soins qu'il pourrait avoir dans les ordres. Jacques Bernus 
répondra plus tard à cette générosité, en incrivant parmi ses 
héritiers son neveu, révérend Alcène Beruus, religieux des 
grauds-carmes (2). M. Barjavel aura sans doute mal lu et 
attribué faussement à un frère de Jacques ce qui concernait 
un de ses neveux. 

Peut-être, n'est-il pas plus heureux lorsqu'il veut faire de 
notre sculpteur un descendant de la famille noble des de 
Bernus, de Sault. D'après lui, le premier Bernus qui vint 
s'établir à Mazan aurait été un cadet de cette maison qui, 


(1) Cf. en particulier l'acte de donation entre vifs passé par devant 
M" Floret, notaire de Carpentras, à la date du 28 avril r687.—Cf. également 
une décl. ration de Noël, chez M° Mégy, notaire à Mazan en 1702, fol. 1232; 
son testament chez Me Rey, not. à Bédoin, 22 octobre 1681 ; le testamen 
de Jacques, chez M° Jérôme Olivier, notaire à Mazan, le 1* février 1728 

(2) Testament de Jacques Bernus), par: devant M° Jérôme Olivier, 1°r 
février 1728, fol. 115 ; étude de M° Peyron, not. à Mazan. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE o[ 


ayant perdu son aisance et ne voulant pas déroger, s’adonna 
à la pratique de la sculpture, — cette profession étant ran- 
gée parmi celles que la noblesse pouvait embrasser sans dé- 
choir. Mais alors, pourquoi Jacques Bernus, descendant 
d’une noble famille et ayant, par conséquent, le droit d’en 
porter les armes, se serait-il fabriqué un blason tout parti- 
culier ? N'’était-il pas plus simple, n'était-ce pas plus hono- 
rable pour lui de garder avec un soin religieux ce trait 
d’union avec une illustre maison ? 

Les de Bernus, en effet, portent écartelé en sautoir d’or 
et de sable à quatre têtes de léopard arrachées de gueule, 
tandis que Jacques Bernus a trois épis de blé naissant d’un 
même point et trois étoiles en chef surmonté d’un mascaron 
grimaçant, le tout environné de lambrequins fantaisistes d’un 
dessin très-élégant (1). 

Jusqu'à preuves plus convaincantes, cette filiation de Jac- 
ques Bernus nous paraît pour le moins problématique. 

Au reste, qu’est-il nécessaire pour lui de titres de nobles- 
se ? Ses œuvres, voilà sa véritable et incontestable gloire ; 
l'artiste n'a pas besoin de parchemins, 1/ est à lui-même son 
ancêtre. 

A notre époque de centralisation à outrance qui fait tout 
affluer vers la capitale, dans notre temps où quiconque, s’ima- 
ginant avoir quelque valeur, se hâte d’aller porter à la grande 
ville ses lumières et de lui demander la confirmation de son 
talent, il est difficile de se faire une idée exacte de ce qu'était 
la province, avant la Révolution, au point de vue littéraire 
et artistique. Au moment où Bernus allait entrer en scène, 
Avignon possédait des artistes tels que Guilhermin, l’auteur 
du fameux Christ des Pénitents Noirs, Nicolas Mignard et 
Pierre, son fils, Michel Péru, le premier par l'âge, sinon par 


(1) Ces armes nous ont été conservées sur les six cachets de cire rouge 
qui scellent le testament de J. Bernus, mais ne portent indication d'au- 
cun émail ; ce qui serait un indice de plus de la fantaisie qui avait présidé 
à leur composition. 


+ 


22 MÉMOIRES 


le talent, de cette famille de sculpteurs qui a illustré notre 
pays et dont les fils seront un ‘jour les amis et les rivaux de 
notre Comtadin. 

Le Comtat possédait, en outre, une légion d'artistes, pein- 
tres, sculpteurs, qui, sans prétendre au premier rang, ne 
laissent pas d’avoir une véritable valeur. On trouverait diffi- 
cilement aujourd'hui, dans nos grandes villes de province, des 
ouvriers dignes d’être mis en comparaison avec ces modes- 
tes artisans de village. Le père de Jacques, lui-même, jouis- 
sait d’une réputation méritée ; les commandes affluaient au 
point de l’obliger à s'associer d’autres sculpteurs. Parmi ses 
nombreux travaux, les seuls qui aïent traversé les temps et 
échappé aux démolisseurs de 93 — un retable et un autel 
à Mormoiron, un tabernacle et un autel à St-Didier sur Per- 
nes (1) — indiquent un sens vrai de la décoration religieuse, 
‘ des connaissances architecturales peu communes et une réelle 
habileté dans la pratique de son art. 

Nul doute qu'à cette école, Jacques Bernus n'ait puisé, de 
bonne heure, ce goût délicat et pur, cette légèreté de ciseau, 
cette science de la sculpture qu’il devait plus tard porter à un 
si haut degré. 


II 
BEerNus A TouLoN 


1664-1668 


Noël Bernus eut bientôt donné à son fils toute sa science 
et toute sa méthode ; peut-être alors, découvrant en lui le 


(1) Parmi les œuvres perdues de Noël Bernus, nous pouvons citer un 
retable pour l’église paroissiale de Mazan (Arch. départem., fonds de l'évé- 
ché de Carpentras), un retable pour la confrérie du Rosaire, à Carpentras 
(protocoles d'EÉsprit-Albert Esbérard, 1667, f. 1149; étude Gaudibert) ; un 
retable pour la Confrérie de St-Joseph-Agonisant, à Mazan (protocole 
d'Ésprit Bocquy, 1662, f. 180, étude Peyron); un retable pour la confrérie 
de St-Maurice, à Caromb (Arch. mun,). 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 23 


germe d’un talent peu ordinaire, rêva-til, dans son orgueil 
paternel, d’en faire le rival d'un Coysevox ou d'un Pierre 
Puget et, pour cela, se résolut-il à se séparer de lui et à l’en- 
voyer au loin étudier sous des maîtres plus expérimentés. 
La légende a entouré ce départ de Jacques Bernus de cir- 
constances où malheureusement l'imagination tient plus de 
place que la réalité. D'après M. de la Madelène, qui s’en est 
fait, en termes si poétiques, le complaisant écho, notre futur 
sculpteur « se sentait mal à l'aise dans ce village où personne 
ne le comprenait, où pour tout conseil il trouvait d’amères 
railleries. Travaillé par ce besoin de l'inconnu auquel nul ne 
peut résister, obéissant à cette voix mystérieuse qui l’appe- 
lait, il prend un jour une brusque et courageuse détermina- 
tion qui révèle toute l'énergie de son caractère. Il quitte son 
village sans dire adieu à sa mère, à ses joyeux compagnons, 
et le voilà qui part à pied, avec cette belle confiance de l’en- 
fance, portant tout son avoir au bout de son bâton. Il che- 
mine tout droit devant lui, au hasard, au risque de tomber 
comme Callot, au milieu d’une bande de bohémiens. A vrai 
dire, il ne sait pas bien oùil va; mais il sait qu’au bout 
des routes, il y a de grandes villes où l’on voit de belles 
églises inondées de lumière et de parfums, toutes parées de 
tableaux, toutes pleines de belles statues en marbre eten 
argent ; il sait qu'il y a là-bas, de savants tailleurs de pierre 
qui exécutent toutes ces admirables choses, et, tôt ou tard, il 
veut être leur élève, dût-il commencer par être leur manœuvre. 
«Le hasard lui donna pour compagnon, non pas des Gita- 
nos, mais de braves compagnons du devoir qui le prirent 
avec eux et le menèrent jusqu'à Toulon où ils l’installèrent 
chez leur mère. A peine remis des fatigues du voyage, Ber- 
nus se mit à courir dans toute la ville, de la porte de France 
à celle d'Italie, à l'arsenal, au port, dans les églises, dans les 
couvents, partout où il y avait quelque chose à peindre et 
à admirer. Puis il s’en fut résolument chez le directeur d4 
parc, dont lui avaient souvent parlé ses amisles compagnons. 
En voyant venir à lui, en sj piteux état, cet enfant de treize 


24 MÉMOIRES 


ans qui lui demandait gravement une commande de statues, 
le directeur se prit d'abord à rire et fut tenté de le renvoyer 
à ses manœuvres.Mais il y avait dans l'allure de l'enfant quel- 
que chose de si confiant et de si modeste à la fois, qu'il en 
fut frappé. Il lui livra donc à tout hasard un bloc de pierre, 
en lui disant d’en faire une madone. Le Mazanaïs se mit de 
suite bravement à l’œuvre ; les ouvriers riaient en le voyant 
équarrir sa pierre ; toutes les plaisanteries pleuvaient sur lui; 
mais l'enfant ne se découragea pas : depuis longtemps il était 
habitué aux railleries. Peu à peu, la pierre prit forme, les 
contours se dessinèrent, et bientôt, de ce bloc grossier sortit 
une belle image de Vierge pleine de vie et d'expression. Le 
dédain se changea en admiration, et Bernus fut désormais 
accepté comme artiste (1) ». 

Quoi qu’il en soit de ce récit, que nous aurons à redresser 
en plusieurs points, toujours est-il que Bernus avait qua- 
torze ans au moment de son départ, puisque le 8 juillet 1664, 
il était parrain d’un de ses frères et que la tradition veut qu'il 
ait attendu jusque vers la fin de l’automne. 

Ce qui attirait vers Toulon notre jeune villageois, ce qui 
sans doute, avait décidé son père à le laisser partir, c'était la 
renommée déja grandissante de l’école de sculpture établie 
dans cette ville. 

Cette école, à laquelle Puget devait donner un si vif éclat, 
avait été créée en 1639 par Nicolas Levray qui le premier, in- 
troduisit la sculpture navale à l'arsenal de Toulon; et, quoique 
en 1667, nous le trouvions partageant son autorité avec son 
fils Gabriel et un flamand nommé Rambaud Languenu (2), 
il est très certain qu’à la fin de 1664, au moment de l’arrivée 
de Bernus, Nicolas était seul à la tête des travaux et avait 
une position prépondérante. Ce fut à lui assurément que 
dut s'adresser le nouveau venu et non au directeur du parc, 


(x) Revue du Comtat. — 20 février 1842. 
(2, M. LAGRANGE, Pierre Puyet, peintre, sculpteur, décorateur de vaisseau; 
passim, édition Didier. Paris. 


; 4 
DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 25 


comme l'affirment M. Barjavel et M. de la Madelène, encore 
moins à Pierre Puget, ainsi que le prétend la tradition. 

Il n’y avait pas alors, dans le port de Toulon, et il n'y eut 
jamais ensuite de directeur du parc : les ingénieurs chargés 
des travaux étaient sous la direction et le contrôle d'un 
intendant (1). Cette fonction était remplie, en 1664, par M. 
de la Guette, et il est peu probable que Bernus se soit directe- 
ment adressé à ce haut personnage. 

Quant aux rapports de Bernus avec Puget, nous rencon- 
trons ici un double courant. Les uns veulent que Bernus ait 
été le colloborateur de Puget dans la sculpture des fameuses 
cariatides qui supportent le balcon de l'Hôtel-de-ville de 
Toulon. M. Barjavel fait bonne justice de cette croyance 
populaire. Un peu de sens critique aurait épargné, en effet, 
à ceux qui ont suivi cette opinion, une grosse énormité. 
Puget qui avait reçu commande de ce travail en 1655, le ter- 
minait en 1657 ; Bernus avait alors sept ans. 

A-t-il du moins été son élève, comme les autres l’affirment? 
Rien d'impossible à cela ; mais ce n’est certainement pas dans 
cette première sortie de Jacques hors du pays natal. Puget 
était alors à Gênes depuis 1660, travaillant à la décoration 
des églises et remplissant la ville de ses chefs-d’œuvre: en 
1667, il fit une courte apparition à Marseille, poussa une 
pointe jusque à Paris et retourna à Gênes ; puis, sur les 
instances réitérées de M. d’Infreville, successeur de M. de la 
Guette à l’intendance du port de Toulon, il reçut de Colbert, 
le 8 juillet 1668, le titre de décorateur de vaisseaux avec 3000 
livres d’appointements et vint alors se fixer au centre de ses 
travaux (2). Mais Bernus avait quitté Toulon dès le commen- 
cement de la même année pour retourner à Mazan. 

De ce simple exposé, il résulte clairement que, si Bernus a 


(1) Note due à l’obligeance de M. Octave Teissier, ancien archiviste de 
ja ville de Marseille. 
(2) LAGRANGE. — Pierre Puget, peintre, etc. jam citat. 


[2 
26 MÉMOIRES 


# 


été l'élève de Puget, ce ne fut pas lors de ce premier voyage 
à Toulon (1). 

Au reste, lorsqu'un artiste, dans sa jeunesse, reçoit les 
leçons d’un maître, il se plie nécessairement à sa méthode, lui 
emprunte un peu de sa manière et, tout personnel qu'il’soit, il 
garde presque toujours, comme une marque indélébile, quel- 
que chose qui rappelle l'atelier d’où il st sorti. 

Entre Bernus et Puget, rien de commun. Celui-ci, génie 
original et irrégulier, s'inquiète peu de la pureté des contours, 
de l'harmonie des lignes, du moins dans le détail ; cequ’il 
veut rendre avant tout, c’est une âme vivante dans un corps 
puissamment construit ; il est de la famille de Michel-Ange. 
Celui-là au contraire, si nous ne tenons pas compte de la 
. gloire de Saint Siffrein, où il ne fut que copiste, mais copiste 
admirable et étonnant, recherche dans toutes ses œuvres et 
atteint quelquefois la perfection classique ; ses créations sont 
pures, gracieuses, élégantes ; les sentiments qu’elles expri- 
ment, d'ordinaire peu mouvementés, sont rendus avec beau- 
coup de finesse parun simple pli des lèvres, une contraction 
des sourcils, presque un rien qui ne trouble jamais l'harmonie 
des lignes, ni la pureté de la forme; son grand souci à lui, 
c'est l'élégance et la simplicité : il a fait de ces deux qualités 
éminemment française le caractère principal de son œuvre (2). 

Peut-être Bernus aurait-il gagné à la fréquentation, aux 
leçons de Puget ; mais sa gloire n’en est pas moins digne 
d'envie, sa renommée pas moins brillante. Du moins, le 
vieux Nicolas Levray le comprenait ainsi, quand, à la veille 
du départ de notre jeune sculpteur, il lui offrait sa succession, 
si celui-ci voulait s'établir à Toulon. 


(r) S'ils se sont rencontrés un jour, ce serait plutôt pendant le second 
voyage de Bernus en Provence dont nous parlerons plus tard. 

(2) En établissant ce parallèle, nous n'avons pas la prétention d’égaler 
Bernus à Puget ; mais seulement de détruire l'opinion généralement reçue 
qui fait du premier un élève du second et parfois confond leurs œuvres. 


’ 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 27 


III 
 BErNuS A MAZAN, EN PROVENCE, A AVIGNON 


1668-1080 


Cette proposition, qui honore le maître’autant que le dis- 
ciple, était séduisante pour un jeune homme de dix-sept ans, 
et jamais Bernus, dans ses rêves d'enfant, n'avait pu entrevoir 
une pareille espérance. Cependant, il ne se laissa pas séduire 
et revint au pays natal, attiré, nous dit la légende, par un 
amour tendre qui dura autant que sa vie, et aussi, croyons= 
nous avec plus de raison, par la nouvelle de la maladie et de 
la mort de sa mère (1). 

Nous le retrouvons en effet à la fin de cette même année 
1668, dans l'atelier de son père, où il sculpte pour la confrérie 
du Rosaire, érigée dans l’église des RR. PP. Dominicains de 
Carpentras, un Père Éternel dans sa gloire avec nuages 
en relief et autres ornements nécessaires (2). 

Ce morceau de sculpture, qui se trouve depuis le commen- 
cement de ce siècle, dans l’église de Notre-Dame de l’Obser- 
vance, à Carpentras, a été de tout temps attribué à Jacques 
Bernus. M. Pougnet, l'architecte bien connu de nos contrées 
et si apprécié à Marseille, qui fut chargé, il y a quelques 
._ années, de la restauration de cette église, n'hésita pas un ins- 
tant à attribuer ce beau travail au sculpteur comtadin. Il ne 
se trompait pas, car celte œuvre porte .le cachet indéniable 
du talent et de la manière de Bernus. Or, le 1** février 
1669, Noël Bernus, son père, qui avait reçu la com- 
mande le 6 octobre 1667, donne quittance finale de la somme 


(1) Archives municipales de Mazan, G. G. 12, folio 280. 
(2) Protocoles d’Esprit-Albert Esberard, année 1667, fol. 1149 ; année 
1668, fol. 73 ; année 669, fol. 98. (Étude de M° Gaudibert, à Carpentras). 


28 MÉMOIRES 


de 150 écus à lui alloués pour la confection d’un retable avec 
figures en relief, etc. et de l’image du Père Éternel dans 
sa gloire, avec nuages, etc... qui lui avait été imposée le 29 
novembre 1668 en sus du prix-fait pour inexécution de quel- 
ques-unes des clauses du précédent contrat. 

A cette date là, Jacques Bernus avait donc terminé son 
apprentissage et se trouvait de retour à Mazan, où il travail- 
lait dans l'atelier de son père. 

Y demeura-t-il longtemps ? C'est ce que nous ne saurions 
préciser, mais ce ne fut qu'après ce travail qu'il se mit 
à parcourir les villes de Provence, admirant les chefs- 
d'œuvre dont elles abondent, travaillant dans les ateliers 
où on voulait bien le recevoir et se perfectionnant ainsi 
dans son art. M. Barjavel veut qu'il soit alors retourné 
à Toulon et y ait sculpté une Vierge monumentale pour une 
chapelle, située au sommet d'un des coteaux avoisinant la 
mer et à laquelle les marins adressent leur prière, avant de 
s'exposer aux dangers de la navigation. Il rapporte aussi à 
cette époque le passage de notre artiste à Salon. Malheu- 
reusement, malgré toutes nos recherches, nous n'avons pu 
trouver aucune preuve de ces deux assertions. 

Ce quiest plus probable, c’est qu'à la fin de ses pérégrina- 
tions, de son four de Provence, Bernus lia connaissance 
avec Michel Péru et ses deux fils, sculpteurs comme lui, ce 
qui l'amena à se fixer, pendant quelque temps, à Avignon : 
en preuvé, écrit M. Barjavel, « un doigt en plâtre fait par 
l'artiste de Mazan et trouvé dans un fonds d'atelier de cette 
ville » : conclusion par trop arbitraire pour que nous nous 
arrêtions à la discuter. 

Voici qui est plus sérieux et serait probant si l'accord 
existait entre les érudits sur cette question. 

Depuis 1673, le siège archiépiscopal d'Avignon était occupé 
par Mgr Libelli. Ce prélat, dès son arrivée dans la ville 
pontificale, avait conçu le dessein d’embellir sa cathédrale, 
d'y faire construire une magnifique chapelle — celle de la 
Résurrection — dans laquelle il placerait le mausolée destiné 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 29 


à recueillir ses dépouilles mortelles. Les travaux, commencés 
en 1677, furent terminés dans les premiers jours de l'année 
1682 ; le r9 mars, l'archevêque procéda à la bénédiction de 
la chapelle et fit placer dans le tombeau de droite, les restes de 
Rostaing de Marguerite, se réservant une place dans celui 
de gauche (1). Ce dernier était très remarquable ; l’artiste y 
avait sculpté un squelette qui de sa faulx écrivait les noms des 
prédécesseurs de Mgr Libelli, dont les cendres avaient été 
déposées là ; au-dessous étaient gravées seulement les pre- 
mières lettres du prénom de l'évêque vivant : HYAC.. 
Mgr Serroni, archevêque d’Albi, visitant un jour la cathédrale 
en compagnie de Mgr Libelli, son ami d'enfance et domini- 
cain comme lui, s'écria à la vue de cette allégorie : 


O mors, scribe diu, nec cæœptum perfice nomen. 


Ce à quoi Mgr Libelli répartit aussitôt en terminant le 
distique : 


Quæ cito me ferres, tu mihi lenta places (2). 


C'est ce tombeau que M. Barjavel affirme être l’œuvre de 
Bernus; M. Achard, lui, va plus loin, et, non content de faire 
de notre artiste le sculpteur du mausolée de Libelli, il veut 
qu'il ait été l'architecte et le décorateur de la chapelle entière. 
À l'encontre de ces deux opinions, M. Calvet attribue tout 
ce travail à un des Péru, Michel probablement. Lequel des 
trois a raison ?.. Il nous serait difficile de nous prononcer 
avec certitude, une des pièces importantes ayant été détruite 
pendant les troubles de la Révolution. Cependant, s'il nous 
était permis d'intervenir dans le débat entre hommes si émi= 
nents, nous nous permettrions de dire que ni le tombeau — 
tel qu'il existe aujourd'hui — ni la chapelle ne nous paraissent 


(1) Archives départementales : Conclusions du chapitre de N.-D. G. 13 
fol. 117 et 153. — Ms. Calvet, V. fol. 196. 
(2) Ms, Calvet, ibid. 


30 MÉMOIRES 


être l’œuvre de Bernus. Aucune de ces sculptures ne porte 
le cachet du maître ; les anges qui ont suffi à quelques-uns 
pour trancher la question dans le sens de l’affirmative n'ont 
aucun trait de famille avec ceux de Saint-Siffrein, avec les 
musiciens et les petits chanteurs de Saint-Agricol. Dans les 
uns, quel naturel, quelle grâce ! tandis que chez les autres, 
tout est chétit et maniéré. Et puis, cet entassement de déco- 
rations, cette surcharge de caissons et de guirlandes, dont les 
murs et le plafond de la chapelle sont couverts, semble répu- 
gner au style simple, gracieux et élégant de notre artiste com- 
tadin. À moins d'admettre que Bernus aurait eu deux manié- 
res distinctes. 

Dans ce cas, Avignon seul possèderait quelques œuvres 
de la première période ; ces travaux seraient la chapelle de 
la Résurrection, le tombeau de Libelli, les deux petits anges 
qui se trouvent au-dessus des deux statues placées à droite 
et à gauche, sous la grande tribune de la métropole (r), les 
Amours et les vases de fleurs et de fruits de la maison Clau- 
seau ( ancien hôtel de Cambis). Les quatre musiciens et les 
deux petits chanteurs de la sacristie de St-Agricol appartien- 
draient à la seconde manière. 

Ce système pèche malheureusement par la base. Parmi ces 
œuvres de la première période, il n’en estaucune qu'on puisse, 
sans contestation attribuer à Bernus; la tradition elle-même 
varie à ce sujet et va de Péru à Bernus et de Bernus a Péru 
sans jamais se fixer. De plus, on ne saurait admettre qu’un 
artiste passe sans transition, d'une manière à une autre ; cette 
transformation ne s'opère pas sans laisser des traces sur des 
œuvres qui participent à la fois de là première et de la seconde 
méthode du maître; or nous n'avons trouvé nulle part ces 
œuvres intermédiaires. Enfin, et ceci semble détruire la thèse 
de nos adversaires d'une façon irréfutable, nous possédons une 
œuvre de la jeunesse de Bernus— le Père Éternel aux nuages 


(1) M. Achard range ces deux petits anges parmi les œuvres de Bernus, 
(note manuscrite qui nous a été obligeamment communiquée). 


DE L'’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 31 


de N.-Dame de l'Observance — qui a déjà tous les caractères 
que Bernus donnera à toutes ses sculptures. À cet âge déjà, 
notre artiste était en pleine possession de la manière qu'il 
gardera jusqu'à sa mort. 

Un moment nous avons cru avoir trouvé une preuve au- 
thentique du passage et du séjour de notre artiste à Avignon, 
dans le magnifique tombeau de Gaspard de Simiane de la 
Coste, recteur de St-Martial, que possède le musée d'Avi- 
gnon (1). Un connaisseur doublé d'un habile praticien, nous 
affirma jun jour que ce mausolée était l’œuvre de Bernus. 
En effet la pose du corps, le modelé des mains, le jeu de 
la physionomie, les plis des draperies, rappellent évidem- 
ment la manière de ce sculpteur. Cependant le catalogue du 
Musée indique, d’après M. Caivet, Michel Péru, comme l’au- 
teur de cet ouvrage (2); mais cet artiste avait alors 75 ans, et 
il dut, ainsi que le remarque judicieusement le savant auteur 
du catalogue, se faire aider dans l'exécution de cet impor- 
tant travail. Ne pouvait-on pas admettre que cet aide fut 
Bernus, déjà lié d'amitié avec la famille Péru ? 

Nous aurions là une preuve évidente du séjour de notre 
artiste dans la vieille cité papale. Ce serait alors qu'il aurait 
fait la connaissance de Mignard, des Parrocel avec lequels il 
échangeait des croquis, des esquisses, gardés précieusement 
dans sa famille et mis en vente il y a une vingtaine d’années 
seulement (3). 


(1) Salle du moyen-âge, n° 81. 

(2) M. Calvet n'a pas eu, sur.l’auteur de ce tombeau, une opinion bien 
établie : au folio 364 du tom. V de ses œuvres mss, il affirme catégorique- 
ment que c'est Péru ; à la page 379 du même vol. il se contente de dire 
que l'ouvrage est attribué à Péru. 

(3) Parmi ces croquis de maîtres que M. Louis Cartier d'Avignon pos= 
sède aujourd'hui, se trouve celui de la Vierge au lis de N. Mignard, dont 
le: tableau est à la Métropole, à droite, en entrant. 


32 MÉMOIRES 


IV 
BEerNUuS A Mazan 


1680—1692 


Bernus est-il demeuré à Avignon tout le temps que le veut 
Ja légende, c'est-à-dire jusqu’à la fin de 1686 ? Nous ne le 
croyons pas. En 1682, il prend à Bédoin, la commande d’un 
autel (r), et dans l’acte passé à cette occasion il est qualifié 
de sculpteur à Mazan (2). Revint-il au pays natal à l’occa- 
sion du mariage de son frère Jean-Paul qui eut lieu le 26 
novembre 1679, ou bien fut-ce seulement en 1680, à l'occa- 
sion de l'infirmité — une paralysie probablement — qui ré- 
duisit son père à garder le lit jusqu’à sa mort, arrivée en 
1702 (3) ? Nous n'en savons rien. Toutefois, à partir de ce 
moment, Bernus ne quitta plus son père infirme qu'à de 
courts intervalles ; nous trouvons la trace de son séjour à 
Mazan ou dans le Comtat à des époques très rapprochées ; à 
partir de 1692 surtout, il serait difficile d'indiquer un espace 
de six mois où il ne signe quelque acte chez les notaires de 
Mazan ou des environs. Vainement Mgr Buty, son Mécène, 
lui proposera d’aller à Rome”*pour y perfectionner son art 
dans l’étude de l'antique et des grands génies de la Renais- 
sance ; il ne voudra jamais abandonner à d’autres le soin de 
son père ; il a le bonheur de l'avoir dans sa maison, auprès 
de lui, il ne le quittera pas. Ce sentiment d'amour filial les 


(1) Cet autel a été détruit probablement vers 1692, lors de l’effon- 
drement de l’église de Bédoin occasionné par un violent orage. 

(2) Protocoles d’Esprit Rey, 18 avril 1682, fol. 94. 

(3) C'est dans le lit que Noël Bernus signa son testament en 1680, en 
1684 une procuration dont il sera question plus tard, et bon nombre 
d'autres actes. 


PR CR Em 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 33 


honore autant l’un que l’autre ; maïs il est à regretter que des 
circonstances aussi graves l'aient empêché de suivre les 
conseils de son généreux protecteur. La vue de l'Italie et de 
ses chefs-d’œuvre n'aurait pu qu'élever l’âme d’un artiste si 
éminent, développer ses facultés et lui donner un élan extraor- 
dinaire. Plus tard, quand son père fut mort, Bernus avait 
dépassé la cinquantaine, il était lié par des engagements 
nombreux ; il lui était bien difficile de réparer alors cette 
lacune de son éducation artistique, que les devoirs de la piété 
filiale l'avaient empêché de combler. 

Ce fut sans doute pour fixer davantage encore ce fils aîné 
auprès de lui et donner un peu de vie et de bonheur à leur 
triste foyer que Noël songea à le marier. Dans ce but, 
il signe le 10 juillet 1684 une procuration à M. Ignace de 
Massan « ex contemplation du mariage qui se traite et qui 
doit s'accomplir entre M. Jacques Bernus et demoiselle 
Anne Marie Roussette, de Malemort (1). Malheureusement 
ce rêve fut interrompu d’une facon aussi terrible que soudai- 
ne. Dix jours après la signature de cet acte qui permettait 
de régler les derniers dispositifs du mariage, celle qui devait 
avoir l'honneur envié d’être la femme de Bernus, se mourait, 
ainsi que l'indique la pièce suivante : Anno quo suprä (1684) 
et die 20 mensis Julii, Anna, filia Roussette, animam Deo 
reddidit in communione matris nostræ Ecclesiæ (2) 

La légende s'était emparée de ce fait, mais en le dénaturant; 
elle racontait que, lors de son premier départ de Mazan, en 
1664, Bernus avait été poussé par le désir ardent de conqué- 
rir, en se faisant un nom, la main et le cœur d’une jeune 
fille de Mazan dont il était épris ; elle ajoutait qu’à son retour, 
il l'avait trouvée mourante et n'avait pu que recevoir ses 
derniers adieux. 

Récit poétique, éclos dans une imagination d’artiste, mais, 


(1) Protocoles de M° Mégy, not. à Mazan, 10 juillet 1684. Etude de 
M" Peyroa. 
(3) Archives municipales de Malemort. 


31 MÉMOIRES: 


comme on vient de le voir, nullement fondé. Au moment 
où le jeune Jacques se dirigeait vers Toulon, Anne-Marie 
Roussette n'avait que deux ans (1). 

Toujours est-il que cette mort brisa le cœur de notre artiste 
et lui fit prendre la résolution de vivre désormais dans le 
célibat. Il reporta alors sur son art toutes les forces vitales 
dont il disposait, toute l’affection dont il était capable ; il fit, 
en quelque sorte, de la sculpture, sa fiancée, son épouse ; il 
ne vécut plus que pour l’art, ne travailla plus que pour lui, 
et dans l’art, ajoute M. de la Madelène, il ne vit qu’une chose, 
la grande portée religieuse ; ce qui est, en effet, comme la 
caractéristique de presque toutes ses œuvres. 

Après ce grave évènement, Bernus dut éprouver le besoin 
d'aller distraire sa douleur dans une nouvelle tournée en 
Provence et dans un séjour de quelques mois à Avignon ; ce 
qui semble indiquer ce nouveau départ, c’est l'absence de sa 
signature au bas d’un acte passé par son père le 24 janvier 
1685, à l'occasion de l'entrée en apprentissage de son frère 
Joseph. Depuis 1680, tous les actes de Noël Bernus sont 
accompagnés de la signature de son fils Jacques, sauf celui-ci 
dans lequel Jacques est particulièrement intéressé par suite de 
ses liaisons d'amitié avec les Péru, auquel le jeune Joseph est 
confié. Cela ne prouve-t-il pas une absence de quelques mois 
au moins f.…. 

Dans ce cas, il faudrait rapporter à ce second séjour de 
Bernus à Avignon ce que nous avons dit plus haut de sa col- 
laboration avec Péru dans la sculpture du mausolée de St- 
Martial. 

Sur ces entrefaites, Mgr Gaspard de Lascaris de Vinti- 
mille, évêque de Carpentras, vint à mourir. Sa famille résolut 
de lui élever un monument dans sa cathédrale, et le 11 no- 
vembre 1686, Bernus en reçut commission (2). L'acte indi- 
que bien à côté de Bernus un autre sculpteur, nommé Benja- 


(1) Elle était née, le 2 octobre 1662.— Archiv. municip. de Malemort. 
(2) Protocoles de M° Desgeorges, année 1686. (Etude Gaudibert). 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 35 


min Valentin; mais ce n’était qu'un praticien chargé de la 
grosse besogne, tandis que Bernus, à qui l’on donne le titre 
d'architecte, restait à la tête de tout le travail et gardait pour 
lui le côté le plus délicat. 

Ce monument, qui fut placé dans la chapelle en face de la 
porte juive, tout près de celui de Jacques de Sadolet, était, pa- 
raît-il, d'une beauté remarquable. On y voyait, à gauche, la 
Vérité, un miroir à la main, à droite, la Charité allaitant un en- 
fant, et au-dessus, le buste de Lascaris. « On y remarquait 
aussi, dit M. Barjavel, une tête d’ange qui, vue de près, pa- 
raissait démesurément allongée, mais qui, observée à dis- 
tance, revenait à des proportions naturelles. Bernus prouvait 
par-là une connaissance parfaite de l'art des anamorphoses. » 

De ce magnifique tombeau, il ne reste pas même la trace. En 
1793, une bande de soi-disant patriotes détruisirent presque 
tout, ne laissant intacte que la conque où étaient renfermés les 
cendres du prélat ; sous le premier Empire, on acheva la des- 
truction, de telle façon que nous en sommes réduits sur ce 
point au simple récit des biographes. 

Le 3r mars de l’année suivante (1697), la confrérie des 
Pénitents Noirs de Mazan fait la commande d’un Christ à un 
sculpteur du nom de Bernus : l’acte ne porte aucune indica- 
tion de prénom. Ce Bernus serait-il le nôtre ou un nommé 
Pierre dont il est fait mention en 1697, mais sur lequel nous 
n'avons pu nous procurer aucun renseignement? La réponse 
est difficile, attendu que l'ouvrage a été détruit ou perdu 

pendant la Révolution. 

Vers le même temps, Noël Bernus voulut faire un nouveau 
partage de ses biens. Déjà en 1680, au commencement de la 
maladie, il avait dicté un premier testament (1), qu'il refit 
l'année suivante (2), et dont les dispositions se trouvent 
presque identiquement reproduites dans l'acte dont nous 
parlons. Il y partage ses biens entre ses deux fils Jacques et 


(1) Protocoles Esprit Rey, 3 avril 1680. 
(2) Ibid., 1681. fol. 71. 


36 MÉMOIRES 


Jean-Paul, les obligeant de compter cinq cents écus à leur 
frère Joseph lorsqu'il aurait atteint l’âge de vingt-cinq ans, 
après lui avoir fait terminer ses études classiques et lui avoir 
donné un métier, s’il le désirait. 

Dans la procuration donnée à M. de Massan pour le mariage 
de son fils aîné, Noël abandonnait par préciput à ce dernier 
toutes ses estampes, livres d'estampes, figures, moules, mo- 
dèles, images, dessins et généralement tout ce qui est propre 
et utile pour l'art de la sculpture, parce que son fils les a 
acquises par ses épargnes et industries. Par son précédent 
testament, il lui laissait divers objets de même nature et des 
livres : Quinte-Curce, les œuvres de Boilo (sic), les Métamor- 
phoses d'Ovide, les romans du Cid et douze comédies qui se 
trouvent tant dans la maison qu'ailleurs. 

Noël divise ensuite sa maison en deux parties, donne la 
plus grande à Jacques et l’autre à Jean-Paul, ne se réservant 
que la chambre ot 1! gist depuis st longtemps. | 

Cette maison — du moins la partie échue à l'aîné — appar- 
tient aujourd'hui à un descendant des Bernus, M. le capitaine 
Bernus. Elle a bien été quelque peu modifiée depuis l’époque 
où Jacques l'habitait, mais le cabinet où se trouvaient les 
dessins, les livres de notre sculpteur, et où il travaillait, a 
gardé, à peu de chose près, l'aspect qu'il avait alors. De la 
fenêtre d’où lui vient le jour, on jouit d’une vue charmante 
sur les bosquets qui bordent l’Auzon, et sur la colline de 
Pied-Marin. C'est en face de cette riante nature que Bernus 
a rêvé à la poursuite de son idéal, qu’il a conçu la plupart de 
ses chefs-d'œuvre. 

De 1687 à 1692, nous n'avons trouvé qu’un acte passé 
entre Jacques Bernus et de maçon qui restaura sa maison; 
sur ses travaux artistiques, absolument rien. Le grand artiste 
ne dut pas cependant demeurer inactif, et nous ne désespérons 
pas, à force de recherches et de. patience, de combler un jour 
cette lacune. 


L 3 


DE L'ACADÉMIÉ DE VAUCLUSE 


19 
=] 


y 
BERNUS A SAINT-SIFFREIN 
1692-1708 


Nous voici arrivé à la période la plus glorieuse de la vie 
et du talent de Bernus. 
_ Au commencement de 1601, le pape Alexandre VIII avait 
nommé à l'évêché de Carpentras un homme, Mgr Laurent 
Buty (r), qui devait exercer sur notre artiste une heureuse 
influence et doter sa cathédrale des principaux chefs-d’œuvre 
du maître mazanaïis. Ce prélät, grand seigneur, issu d'une 
famille patricienne de Rome, a vait pris dans le spectacle jour- 
nalier des beautés de sa ville natale, le goût des arts et de la 
magnificence. Aussi, à peine arrivé, il conçut le projet d’or- 
ner le sanctuaire de son église et commença par changer le 
maître-autel, qu’il trouvait peu en rapport avec la beauté du 
vaisseau qui le contenait. Sa proposition ayant été adoptée 
par le chapitre de Saint-Siffrein, le 24 novembre 16c2, le 
prix-fait du nouvel autel fut donné le jour même à Jacques 
Bernus (2), soit que l'évêque séduit par la richesse du monu- 
ment de Lascaris, ait imposé ce choix, soit que le chapitre, 
qui connaissait Bernus, ait, de son propre mouvement, fait 
appel à ce sculpteur ; maïs, à partir de ce moment, l'évêque et 
l'artiste ne se sépareront plus ; jusqu’à la môrt du prélat, 
Beraus travaillera à Saint-Siffrein. 

Cet autel dont une partie se trouve dans la chapelle du 
collège de Carpentras, est tout en bois doré. Il a 4 m. 30 de 


(1) Le nom de cet évêque est écrit de nos jours de différentes manières. 
Cependant tous les actes de l’époque que nous avons pu nous procurer por- 
tent uniformément _Buty, comme on écrivait alors Fornery, Bressy, Lan. 
tiany ; cette lettre y n’est rien autre chose que l'y moderne : il faut donc 
écrire Buty, comme l'usage a prévalu pour Fornery, Bressy, Lantiany. 

(2) Archives départementales ; Fonds de l'évêché de Carpentras. G. 12. 


38 | MÉMOIRES 


long et 2 m. 32 de hauteur à la plus petite élévation et sans 
compter les marches qui donneront accès au marchepied. Le 
tombeau est droit, terminé de chaque côté par deux piliers 
en avant-corps, qui devront supporter les deux anges adora- 
teurs. Sur cette partie, aucun ornement ; seules quelques 
moulures rompent la sévérité des lignes. Sur chaque gradin, 
suspendue à une gracieuse draperie, se trouve l’image de 
Saint-Clou. À la même hauteur, sur les piliers, sont sculptés 
en forme de médaillon par-devant l'autel, le buste de Saint 
Siffrein, patron de la ville, et celui de Saint Laurent, patron 
de l'évêque; par derrière, ceux de Saint-François de Sales et 
probablement de saint Ignace, patrons le premier d'un cha- 
noine de la cathédrale, le second, d'un docteur ès-droits 
dont les libéralités avaient puissamment contribué à la con- 
fection de ce travail (1). Au dessus des piliers étaient les 
deux anges adorateurs, les ailes encore déployées comme s'ils 
venaient seulement d'arrêter leur vol, les mains jointes et le 
regard amoureusement tourné vers la table du sacrifice. Au- 
dessus du tabernacle et supporté par trois ravissantes têtes 
d'anges, s'élevait l'exposition. On ne saurait imaginer 
rien de plus délicat, de mieux fini que cet enroulement de 
guirlandes, de feuillage surmonté de la couronne impériale. 
C'est là qu'aux jours de grande fête, on exposait le Saint- 
Sacrement à l’adoration des fidèles ; en temps ordinaire, 
cette place était occupée par une statuette du Sauveur des 
hommes, merveille de finesse et d'élégance. 

Cet autel avait traversé les orages de la Révolution et était 
parvenu jusqu’en 1845 à peu près intact. 

A cette époque, sous l'influence d’un amour mal entendu 
pour le vieil art ogival, on le relégua dans une arrière sacristie 
et on le remplaça par un autel en marbre,d'assez mauvais goût, 
mais rappelant de loin, le style général de l'église. Qu'il eût 


(1) Le chanoine était Messire Paul-François de Florent; le docteur ès- 
droits, noble Joseph-Ignace de Massan. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 3) 


été mieux de le restaurer simplement et de le laisser dans ce 
sanctuaire, avec lequel il s'harmonisait complètement ! 

Quelque temps après, sans même l'avis préalable du 
conseil de fabrique, le collège communal de la ville en devint 
le possesseur et l'installa dans sa chapelle. Les anges adora- 
teurs seuls restèrent à Saint-Siffrein et furent placés sur le 
nouvel autel. On avait mutilé l'œuvre de Bernus pour éviter 
un anachronisme architectural que le génie du grand artiste 
aurait dû faire tolérer ; on tombait dans une faute autrement 
grossière en mettant ces anges de style Renaissance sur un 
autel gothique; bien plus, on les plaçait de telle sorte que 
leurs vêtements et leurs pieds manquent de point d'appui et 
restent dans le vide. 

L'autel était à peine terminé, que Bernus recevait de Mor 
Buty une nouvelle commande. Cet évêque revenait de Rome, 
tout rempli d'enthousiasme pour le talent et le genre du Ber- 
nin, qui venait de sculpter une gloire pour la basilique de 
Saint-Pierre Il voulut avoir dans sa cathédrale une réduction 
de cette œuvre et en confia l'exécution à Bernus. A vrai dire 
nous eussions préféré que l’évêque eût laissé toute liberté au 
génie de notre artiste ; nous y aurions gagné probablement 
une œuvre de premier mérite; mais ne nous plaignons pas 
trop. La gloire de Saint-Pierre de Rome est le chef-d'œuvre 
du Bernin; on n’y rencontre presque aucun de ses défauts 
ordinaires ; et Bernus exécutant ce travail d’après une simple 
gravure, rapportée de Rome par Mgr Buty, a fait preuve 
d'invention presque autant que son modèle (1). Il l’a suivi 
d’ailleurs point par point, sauf dans la forme générale de la 
gloire, qu’il a allongée davantage, insignifiante modification 
nécessitée par la disposition du chœur de Saint-Siffrein. 


(1) D'après les conditions du prix-fait, Bernus modela la gloire d'abord 
en cire rouge. Cette maquette, qu'il présenta à Myr Buty, existe, mais tel- 
lement mutilée qu'on a de la peine à la reconnaître. Elle a été sauvée 
d'une destruction complète par M. Bonnet qui en fit don au musée de 
Carpentras. La gloire en cire rouge mêlée de résine est appliquée sur un 
fond en bois seprésentant le chœur de Saint-Siffrein. 


40 MÉMOIRES 


Ce travail fut payé 1450 livres. Mgr Buty en donna la 
plus grande partie, le chapitre et le corps des anniversaires 
fournirent le reste ; la villeet les particuliers, n’y furent pour 
rien, quoi qu’en dise M. Barjavel (1). 

Le lendemain du jour où Bernus recevait la commande de 
la gloire, le chapitre, reconnaissant à son évêque de ses libé- 
ralités, votait une somme de cent écus pour l'aider dans son 
entreprise ; puis, quelques jours après, le 15 mars 1694, 
voulant compléter la décoration du chœur de sa cathédrale, 
il demandait au sculpteur de lui faire un dessin d’ensem- 
ble (2). Bernus en donna deux : celui auquel on s’arrêta était 
vraiment grandiose. Les six fasces (sic) du chœur devaient 
être remplies par six grands cadres sculptés où l’on devait 
placer la vie de Saint Siffrein ; les cadres étaient séparés les 
uns des autres par des pilastres cannelés ; au pied de ces 
pilastres, sur de petites consoles dont on voit deux maquettes 
au musée d’Avignon, se tenaient, ravissants de grâce et de 
naturel, huit anges portant, les uns, les écussons de Mgr Buty, 
et de Mgr Abatti (3), alors recteur du Comtat, les autres, les 
insignes pontificaux. Au-dessus des tableaux, sur les frontons 
qui les surmontent, sont à droite et à gauche de la gloire, la 
Foi et l'Espérance; plus avant et de chaque côté, deux anges 
tenant le Saint-Clou ; près de l'autel, la Charité et la Religion. 


(1) Archives départementales, fonds de l'évêché de Carpentras. G. 12, 
fol. 270. 

(2) Propositions et conclusions du chapitre de Saint-Siffrein, 1694, fol. 
297. — À la bibliothèque de Carpentras. 

(3) Mgr Buty porte : d'azur à la fasce d’or chargée de 3 roses de gueule, 
accompagnées en chef d'une comète d'argent, et en pointe de 2 burelles 
ondées de même. 

Mgr Abatti a pour armes : d'azur à l’église d'argent posée sur une mon- 
tagne de trois copeaux de même cantonnés en chef à dextre d’une comète, 
le tout d'argent. 

Mgr Buty fit mettre sur l'autel de Saint-Siffrein, avec ses armes celles 
de Mgr Abatti, recteur du Comtat, pour témoigner de l'entente parfaite 
qui existait entre les deux chefs actuels des deux pouvoirs spirituel et tem- 
porel, tandis qu'il avait été en guerre avec le précédent recteur, Barbo- 
rossa, remplacé par Abatti en 1702. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 41 


Ce grand travail devait être terminé dans quatre ans et payé 
la somme, de 2,000 livres. Dans leur enthousiasme pour l’ar< 
tiste, dans leur entrain pour la décoration de leur église, les 
bons chanoines ne s'étaient peut-être pas bien rendu compte 
de la gêne où pouvait les mettre cette forte dépense. Aussi 
l'ouvrage traîna-t-il en longueur et fut-il même interrompu. 
Pour le terminer , l’évêque fut gracieusement prié par 
son chapitre d’y consacrer les revenus de son droit de 
chape (1), ce que Mgr Buty accorda volontiers ; il fit ainsi lui- 
même la commande de deux cadres qu’on doit poser au nord 
du côté de la sacristie (2). Mais cela ne suffit pas, et, pour 
mener l'entreprise à bonne fin, le généreux prélat ordonna 
en 1702, trois ans après, qu'on achevât à ses frais les deux 
cadres qui manquaient du côté de l'orgue (3). Dans ce dernier 
arrangement, Bernus se chargeait non seulement des boïsa- 
ges, mais aussi des peintures. Les fit-il lui-même, les confia- 
t-il à un ami ? Nous n'avons rien trouvé sur cette question. 
Au reste, peu importe à la gloire du sculpteur. 

L'ouvrage fut enfin complètement fini, posé et payé en 
1704. Bientôt après il fut doré aux frais de M. de Joannis de 
Verclos, protonotaire apostolique et chanoine de St-Siffrein, 
qui demandait en échange d'y faire graver ses armes (4). 

C'est ainsi que cette dernière partie du chœur qui devait 
être terminée dans l’espace de quatre ans, ne le fut qu’après 
dix ans et de nombreuses interruptions. Faut-il ajouter qu’elle 
resta en place moins de temps peut-être qu’on n'avait mis à 
l'édifier ? 

11 devait être beau cependant le chœur de St-Siffrein, lors- 
que Bernus eut donné le dernier coup de marteau à son 


(1) Propositions et conclusions du chapitre de St-Sifirein, 26 mars 1699, 
fol. 470. 

(2) Protocoles de M. Reynaud, année 1697, fol. 259. (Etude Gaudibert)- 

(3) Ibid., année 1702, fol. 166. 

(4) M. Paul de Joannis de Verclos avait aussi payé la dorure de l'autel et 
deux des tableaux représentant la vie de S. Siffrein. Ses armes étaient : 
écartelé aux 1, 4 de gueules au lion issant d’or, aux 2, 3 au chevron d'ar- 
gent accompagné de trois pattes d'ours de sable. 


42 MÉMOIRES S 


œuvre! L’autel, sévère comme la base d’un temple grec, 
surmonté de ses deux anges adorateurs et servant de piédestal 
à cette gloire toute étincelante aux rayons du soleil, à la 
clarté des flambeaux sacrés, avec son fouillis de têtes d’anges 
apparaissant partout dans les nuages, voltigeant dans tous 
les sens et perdus pour ainsi dire, dans la contemplation des 
splendeurs divines ; puis, sur les côtés, ces magnifiques boi- 
series, ces statues, ces anges qui semblent relier l’autel à la 
gloire et former comme le cadre de toute cette sptendeur ! 

Il y avait à peine un an que Bernus avait terminé la déco- 
ration du chœur de St-Siffrein que Mgr Buty lui confiait 
l'exécution de son tombeau. Le dessin qu’il présenta d'abord 
à l'évêque et que celui-ci approuva (r) nous montre le prélat 
revêtu du rochet et du camail, à genoux, les mains jointes et 
lisant dans un livre qu’un enfant debout tient ouvert devant 
lui ; à gauche, un autre enfant tient dans ses mains Ja 
crosse et la mitre, tandis qu’au-dessus le Temps, armé de 
sa faux, s'efforce vainement de jeter sur l’évêque son noir 
manteau. À côté du sarcophage, Bernus avait dessiné deux 
anges ; durant le cours de son travail, il modifia cette partie 
de son plan, et, d'accord avec Mgr Buty, il remplaça les anges 
par deux statues représentant, l'une la Prudence, l’autre la 
Justice. Cette modification lui valut 50 écus de plus que la 
somme fixée au prix-fait primitif (2). 

Ce mausolée existe encore à l’endroit déterminé par l’évê- 
que lui-même, à gauche de l’arc triomphal qui sépare la nef 


(1) Ce dessin se trouve dans la collection de M. Casimir Rousseau, de 
Carpentras ; il porte les deux signatures de Myr Buty et de Bernus. C'est 
le seul dessin authentique sorti de la main de Bernus, que nous possé- 
dions. Nous donnerons à la fin de l'ouvrage le catalogue de ceux qui lui 
sont attribués. 

(2) Archives départementales, série G, fonds de l'évêché de Carpentras, 
n° 13, fol. 155.— Dans l’acquit final, daté du 22 juin 1708, Bernus déclare 
avoir reçu un louis de plus que le prix convenu, en paiement du buste de 
Mgr Laurent Buty, qu'il avait sculpté pour cet évêque. Qu'est devenu ce 
buste ? Peut-être a-t-il été emporté en Italie par les parents du prélat, et 
dans ce cas, il serait bien difficile de le retrouver. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 43 


du sanctuaire ; mais les deux statues et l'enfant qui portait la 
crosse et la mitre ont disparu, les têtes de Mgr Buty et du 
Temps ont été également coupées ; celle-ci, à notre époque 
par la chute malencontreuse d’une barre de fer, celle-là, pen- 
dant les troubles de la Terreur. | 

L'absence des deux statues donne à ce monument une 
forme beaucoup trop allongée, et, dans l'ignorance du plan 
primitif, on serait tenté d’accuser notre artiste d’avoir failli à 
son renom.Quant aux têtes de l'évêque et du Temps, elles ont 
été rétablies, mais si maladroitement que nous préfèrerions 
qu'on n'y eût pas songé. On avait d’ailleurs un moyen de 
reconstituer autant que possible cette œ1vre et nous serions 
heureux de l'indiquer à M. le curé de St-Siffrein, dont le goût 
et les connaissances artistiques nous sont bien connus. 
M. C. Rousseau possède le plan du mausolée et le musée de 
Carpentras le moule en plâtre, qui fut fait par Bernus sur le 
masque de Mgr. Buty, aussitôt après sa mort. 

L'existence de ce moule, bien connu de M. Barjavel et 
des auteurs de la monographie de St-Siffrein, a donné lieu 
à une erreur. On a cru jusqu’aujourd’hui que Bernus n’a- 
vait sculpté la statue de Mgr Buty qu'après la mort de ce 
prélat, que c'était pour ce motif qu'il en avait moulé le 
masque. Le document que nous avons cité indique que le 
mausolée de l'évêque était terminé complètement au mois 
de juin 1708, puisque Bernus donne quittance finale de la som- 
me qui lui était due, et qui ne lui aurait pas été entièrement 
payée si le travail eût été incomplet De plus, dans son testa- 
ment, en date du 11 mai de la même année, l’évêque de Car- 
pentras dit : 2! curpo voglio sta riposto in questa catedrale, 
in deposito ora punto compito — terminé juste à présent — 
per le man: del Bernus, scultore di Mazano (nr). 

Hélas ! cette dernière volonté de Mgr Buty, ne tarda pas 
à se réaliser ; moins de deux ans après, l’évêque mourait; sa 
dépouille était portée dans le tombeau qu'il s'était fait cons- 


(1) Ms. Farel. fol. 228 — à la bibliothèque de Carpentras. 


44 MÉMOIRES 


truire, ainsi que l’à relaté l’acte de décès : Jacetf in tumulo 
quem 1pse vivens ædificavit (1). 

Cette mort dut causer à Bernus une vive douleur ; depuis 
dix-neuf ans que Mgr Buty se trouvait à Carpentras, il n'a- 
vait cessé d’honorer l'artiste mazanais de son amitié, il lui 
avait généreusement fourni l’occasion de développer son ta- 
lent et de créer ses plus beaux chefs-d’œuvre ; non content 
d’avoir avec lui des rapports purement artistiques, il avait 
voulu s’en faire un ami; il l'avait rapproché de sa personne et 
lui avait donné même un logement dans son palais. Sa sollici- 
tude pour son cher artiste alla plus loin encore: ce n’était pas 
assez pour l'évêque d’avoir été, vivant, l’ami, le patron, le Mé- 
cène de Beraus, il voulut, même mort, continuer à étendre 
sur lui, sa bienveillante protection. Dans son premier testa- 
ment, en date du 1°" novembre 1705, dont il renouvelle à peu 
près textuellement la teneur en 1708, il supplie les évêques, 
ses successeurs et son bien-aimé chapitre de veiller tout par- 
culièrement à ia conservation des œuvres de Bernus qui or- 
nent sa cathédrale (2). | 

Amère dérision des choses humaines ! Celui-là même à 
qui il confiait ses derniers vœux, qu’il nommait son exécu- 
teur testamentaire, se hâta, une fois assis sur le trône épisco- 
pal, de rendre cette dernière attention de son prédécesseur 
stérile. Il fit enlever du chœur les grands tableaux et les 
cadres qui les décoraient et, n’osant peut-être les détruire, 
il les plaça si haut — au-dessus de la porte occidentale — 
que l'œil ne peut rien distinguer (3). Nous ignorons le motif 
qui porta Mgr Abatti à cet acte de vandalisme, ni à quelle 
époque précise il fut consommé. | 

Bernus dut ressentir encore plus vivement la perte de son 


(r) Archives municipales de Carpentras G.G. 38, fol. 52. 

(2) Nous devons la communication de ce testament olographe à l’obli- 
geance bien connue de M. le marquis de Seguins-Vassieux. 

(3) De ces six tableaux, la cathidra'e de St-Siffrein n’en possède que 
quatre ; les deux autres ont été perdus ; il nous a été impossible d'en 
retrouver la trace. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 45 


protecteur, en voyant détruire ainsi l'unité de son œuvre et 
mépriser les inspirations d2 son génic. Froissé dans son 
amour-propre d'artiste, il ne retourna plus à Saint-Siffrein ; 
qu'y serait-il venu faire puisqu'on insultait ainsi à son ta- 
lent ?....… Nous ne le voyons même plus travailler qu’une 
fois à Carpentras, tant le séjour de cette ville devait lui pa- 


raître pénible ! 


VI 
BERNUS A MAZAN ET AUX ENVIRONS 
1708—1722 


C'est probablement à dater de cette époque qu’il dut doter 
les église du Comtat des nombreuses statues sorties de son 
ciseau.Non pas, certes, que dans la période que nous venons 
de raconter, il se soit limité au seul travail de St-Siffrein. 
Au contraire, les preuves de sa fécondité — même à ce mo- 
ment — sont abondantes. Pour Crillon seulement, nous 
trouvons cinq statues et un tabernacle (1) ; rien de tout cela 
n’est parvenu jusqu’à nous, tandis qu’un retable exécuté en 
même temps par ses frères Jean-Paul et Joseph, nous a été 
conservé.Même fatalité, dirons-nous, pour les œuvres de notre 
sculpteur dans l’église de St-Didier-sur-Pernes ; tandis qu'on 
y possède encore un tabernacle, fait par Noël, son père, 
un autel et un retable dus au ciseau de Joseph, son frère ; 
les deux statues de Ste Anne et de l’Ange Gardien, que Jac- 
ques sculpta pour cet autel, en 1712 (2), ont également dis- 


(1) En 1693, Bernus sculpte une Vierge pour la confrérie du Rosaire ; 
en 1705, un buste de St-Romain, patron de la paroisse ; en 1707, les sta- 
tues de Saint Pierre et de Saint Paul, pour le retable que façonnent ses 
frères ; en 1710, une statue de St-Joseph et un tabernacle. — Archives 
du conseil de fabrique de Crillon. 

(2) Protocoles de Joseph Michaëlis, année 1710, fol. 498. (Etude Coste 
à Avignon). — Archives paroissiales de St-Didier-sur-Pernes. 


46 MÉMOIRES 


/ 


paru. On serait tenté de croire que la rage de destruction 
qui s'était emparée de nos pères en 1703 s’acharnait de pré- 
férence sur les œuvres les plus remarquables ; aucune supé- 
riorité, pas même celle du talent, ne devait trouver grâce 
devant ces farouches égalitaires. 

Quelques années auparavant, Bernus sculptait une chaire 
pour l'église de Flassan (1697); il fit aussi — si nous en cro- 
yons Pithon-Curt — le tombeau du chanoine Paul d’Andrée 
(1702), un retable pour la chapelle de la Congrégation des 
Messieurs (1} à Carpentras (1712), une Sainte Famille (2) à 
Mormotron (1713), et bien d’autres œuvres auxquelles nous 
ne pouvons assigner de date certaine, mais dont nous parle- 
rons dans le catalogue raisonné qui doit suivre et compléter 
notre étude 

Quelque fécond que fût son ciseau, notre sculpteur n’au- 
rait pu suffire tout seul à la quantité des commandes qui 
lui arrivaient de tout côté. Pour ce qui regardait la partie 
de menuiserie, il avait bien à son service son frère Jean- 
Paul ; son autre frère et Philippe leur neveu l'aidaient aussi 
dans les travaux de sculpture; mais ce n'était pas suffisant, et 
à différentes époques, il dut recourir à des ouvriers gagés (1). 
Comment aurait-il pu, sans cela, faire honneur à ses enga- 
gements ? Nulle part nous ne le voyons en contestation avec 
qui que ce soit. Homme d'ordre et de travail, caractère 
doux et conciliant, Jacques Bernus devait apporter tous ses 
soins à satisfaire ses nombreux clients, à l’encontre de cer- 
tains artistes d’un talent bien inférieur et qui se font — on le 
croirait du moins — un plaisir de lasser la patience de ceux 
pour lesquels ils travaillent. 


(1) Protocoles de M. Fornéry,année 1712, fol. 115. Cette congrégation, 
érigée par les Jésuites, tenait ses réunions dans une chapelle construite à 
ses frais dans l'enceinte du chapitre, à l'endroit où se trouve aujourd'hui 
l'école laïque. 

(2) Protocoles de M. Mégy, année 1713, fol. 530. 

(3) En 1684, il a comme ouvriers un François Creste, de Marseille, un 
Denis Villa, de Perpignan. — (Protocoles de M° Mégy, 1684, 10 juillet). — 
En 1705, il signe une police avec Antoine Puget, sculpteur d'Avignon. — 
(Protocoles de M° Giraudy, 31 janvier 1705). 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 47 


Pendant les neuf années qui suivirent, c’est-à-dire de 1713 
à 1722, les documents nous font absolument défaut sur le 
côté artistique de la vie de B:rnus. Ce n’est pas que son gé- 
nie fût tout à coup devenu stérile, puisque nous lé verrons 
encore produire avec une fécondité admirable jusqu’à la fin 
de ses jours ; il n’eut pas la douleur non plus de se voir obligé 
d'interrompre ses travaux par une longue maladie, comme 
celle qui avait paralysé son père durant de si longues années : 
à chaque jour, pour ainsi dire, nous pouvons le suivre signant 
chez les différents notaires de Mazan des achats, des cessions 
de capitaux, voire même à messire Jacques Vincent de Mau- 
léon de Causans, qui se trouvait gêné au point de ne pouvoir, 
sans cette gracieuscté de Bernus, acheter une charge de capi- 
taine dans le Royal-Infanterie; mais nulle part il n’est ques- 
tion d'œuvre de sculpture ; c’est le propriétaire qui se mani- 
feste à nous et non l'artiste, le seul qui nous intéresse. 

Les archives municipales de Mazan nous le montrent aussi 
s’'acquittant pendant près de vingt ans, avec une ponctualité 
remarquable, de ses fonctions de premier conseiller, remplis- 
sant avec honneur, les charges les plus importantes. En 1709 
et en 1717, il est nommé premier cartfadier (1); en 1714, 
ilest premier recteur de l'hôpital (2), et lorsque cette année-là, 
l'évêque de Carpentres vint à Mazan en tournée pastorale, ce 
fut Bernus qui le reçut à la porte de l'hôpital, le harangua, 
lui rendit les comptes et lui indiqua la source des revenus de 
la maison (3). 

Tous ces détails, intéressants à un point de vue, ne nous 
disent absolument rien sur les œuvres de Bernus ; du moins, 
ils servent à prouver que, pendant cette époque, notre artiste 
ne quitta pas son pays et nous permettent de conclure qu'il 
n’a pas cessé de travailler. Qu'a-t-il fait ? Nous l'ignorons, 
mais, si nous ne Craignions de nous lancer dans le domaine 


(1) Archives municipales de Mazan, BB. 11 fol. 82 et 290. 

(2) id. id. fol. 206, 

(3) Visites pastorales de l'évêque de Carpentras, n° 7 fol. 120. — Bibl. 
de Carpentras. 


48 | MÉMOIRES 


de l'hypothèse, nous pourrions attribuer à cette période un 
grand nombre de ses œuvres parmi celles dont la date ne 
nous est pas connue ; nous en parlerons dans le catalogue. 


VII 
DERNIÈRES ŒUVRES DE BERNUS 
1722—1725 


Certains artistes, arrivés à la vieillesse, ne sont plus que 
l'ombre d'eux-mêmes et survivent à leur génie ; le corps est 
vivant encore que l'esprit s'est envolé depuis longtemps. 
Heureux ceux qui ignorent leur déclin ou échappent à cette 
fatalité par une mort prématurée ! Plus heureux encore ceux 
qui gardent intactes Jusqu'au dernier jour toute la vigueur 
de leur esprit, toute la puissante fécondité de leur génie. 

Bernus fut de ce nombre, et n’aurions-nous que la Vierge 
de Bédarrides, cette œuvre suffirait à le classer parmi les 
maîtres de son temps. 

Au moment où nous écrivons, il nous semble la voir de- 
bout devant nous cette Vierge ravissante de jeunesse et d’ins- 
piration, le corps vn peu penché en avant, la tête relevée 
vers le ciel dans un élan d'enthousiasme ; sa main, posée 
sur la poitrine, semble contenir l'émotion de son cœur, tan- 
dis qué de la gauche, elletient un livre entr'ouvert et s’ap- 
puie sur un tronc d'arbre. On l’a surnommée la Vierge du 
Maguificat ; il semble en effet qu’elle chante encore ce can- 
tique sublime, que fit jaillir de son cœur la reconnaissance des 
merveilles accomplies en elle par son Dieu. Ajoutons que 
la finesse du travail, la délicatesse, le modelé des mains et 
de la figure, la noble simplicité des draperies en font un vé- 
ritable chef-d'œuvre. 

Sa beauté lui a valu d’être attribuée à nos deux plus grands 
sculpteurs comtadins, Bernus et Péru. Le premier cepen- 
dant semble l'avoir emporté ; c'était justice : Res clamat do- 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 49 


mino, dit un axiome de jurisprudence, Ici l’œuvre annonce 
à tous le nom.de son auteur, ce que l'histoire vient confir- 
mer d’une facon irréfutable. | 

Cette statue avait été commandée en 1720, au prix de 60 
livres, par Gaspard de Fortia II, marquis de Montréal, qui 
exécutait en cela une des dispositions testamentaires de son 
oncle, messire Jean-Louis de Fortia, grand-vicaire de l’Ar- 
chevêque de Bourges. En 1721, poussé par l'amitié qu'il a 
pour les gens de Bédarrides, il ajoute 200 livres à la première 
somme, ne voulant rien négliger, dit-il, pour que la statue 
soit belle. Seulement, il demande au Conseil municipal l’au- 
torisation de placer la statue dans une allée de grands arbres, 
près du pont de la Scille, au lieu de la mettre dans une niche 
au-dessus de la porte de l'éslise, ainsi que l'indiquait le tes- 
tateur. Le conseil accorda l'autorisation et voulut contribuer 
aux frais — probablement par l'érection du piédestal —. En 
même temps, ne voulant pas laisser vide la niche du porche, 
il commanda au même sculpteur uñe seconde Vierge (1). 

Ces deux Vierges furent faites à Mazan (2), or quel autre 
artiste que Bernus, cette ville pouvait-elle mettre en ligne qui 
fût capable de produire un pareil chef-d'œuvre ? 

La Vierge de Bédarrides, celle, qui fut commandée par 
M. de Montréal, est donc l’œuvre de Bernus. Quant à l’autre, 
nous n'avons pu savoir ce qu'elle est devenue, ct la tradition 
est fausse qui prétend qu’elle aurait été transportée, lors de la 
Révolution, à la Périale, maison de campagne des Gualtery. 
La statue qui fut reléguée à moitié brisée, dans une des salles 
de la Périale, lors de la Révolution, avait été autrefois élevée 
en face de l'allée principale de la campagne elle-même, ainsi 


(x) Archives municipales de Bédarrides. B.B. 5. fol. 46. 


(2) id. id. fol. 63. — A propos 
d’une gardette qui gène l'avenue de la Seille, il est dit que Æf. de Montréal 
fait sculpter sa statue à Mazan. — Nous n'avons rien pu trouver chez les 


notaires du pays, ce qui nous fait supposer que les actes auront été trans- 
portés ailleurs ou égarés. 


4 


= fe SE DS Cp RS En D 


50 MÉMOIRES 


qu’en témoignent encore quelques marches à moitié enfouies 
dans le gazon (1). Ce n’est donc pas celle de Bédarrides. 

A l’occasion de la fameuse peste de 1721,les habitants de 
Sarrians avaient fait vœû d'élever, eux aussi, une statue à la 
Vierge; les affaires traînèrent en longueur, et ce n’est que le 5 
août 1725 que Bernus reçut la commande (2). Nous aurions 
vivement désiré de pouvoir comparer cette dernière production 
du génie de notre grand artiste avec ses premiers travaux; il y 
aurait eu là une étude intéressante. Malheureusement, il n'en 
reste plus aucune trace ; la haine anti-religieuse de 93 ne 
nous a pas laissé cette satisfaction. À cette époque, la sta- 
tue fut jetée à bas de son piédestal et complètement mutilée 
aux applaudissements d’une foule imbécile. On ne saurait 
trop s'élever contre ces manifestations qui déshonorent plu- 
tôt qu’elles ne servent le parti qui les autorise. 


VIII 


DERNIÈRES ANNÉES, TESTAMENT ET MORT DE BERNUS 


1722—1720 


Arrivé {à cette époque, Bernus ne pouvait se promettre 
une longue carrière, ni entreprendre des travaux trop impor- 
tants. Il ne lui restait qu’une chose à faire : se préparer vail- 
lamment à la mort. Il y songeait depuis quelque temps, car 
dès 1723, il avait fait don de 300 livres aux pauvres de l’hô- 
pital (3). Le 1° février 1728, se ‘trouvant alité depuis quel- 
que temps (4) et fatigué plus que de coutume, il fit son 
testament secret, scellé de ses armes, que nous avons eu 


(1) Nous tenons ces détails de M. Ellen des Isnard, propriétaire actuel 
de la Périale, et de M. de Rouvière, son beau-père. 

(2) Archives municipales de Sarrians. B.B. 20 fol. 49. 

(3) Protocoles de M° Jérôme Olivier, 1723, fol. 341 ; (étude Peyron). 

(4) Nous en trouvons li preuve dans plusieurs actes de M° Jérôme Olivier. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 51 


l'heureuse chance de trouver. Le voici dans toute sa simpli: 
cité : 

« Je, Jacques Bernus, sculpteur du présent lieu de Mazan, 
et considérant la fragilité de la vie humaine et qu'il n'y a rien 
de plus certain que la mort, ni rien de plus incertain que le 
jour et heure d’icelle, et désirant de prévenir les contestations 
qui pourraient naître entre mes parents au sujet de la succes- 
sion de mes biens, ai fait et ordonné ce présent testament de 
noncupation implicite comme s’en suit : 

Premièrement et après m'être muni du vénérable signe de 
la croix et avoir recommandé mon âme à Dieu son créateur et 
rédempteur Jésus-Christ et aux prières'et intercessions de la 
T. Ste et glorieuse Vierge Marie et de tous les Saints, je choi- 
sis ma sépulture dans l’égiisc paroisse du dit lieu de Mazan 
et au tombeau de mes prédécesseurs (1) et laisse pour mes 
obsèques et funérailles et pour faire prier Dieu pour mon âme 
la somme de quarante écus monnaye de Roi que veux être dis- 
tribués par R° personne messire Jean Bernard, prêtre et se- 
condaire de la paroisse dudit Mazan que je nomme mon exé- 
teur testamentaire. Je veux être porté et accompagné à la 
sépulture par Messieurs les confrères de la dévote confrérie 
des pénitents blancs dudit Mazan (2)... » 

Il lègue ensuite 5 sols à son neveu Philippe, fils de feu 
Jean-Paul, son frère, outre ce qu'il lui a donné à son con- 
trat de mariage; à ses neveux Noël et Joseph Bernus, égale- 


(1) Cette sépulture de la famille des Bernus se trouvait dans {le passage 
du milieu de l'église, au tiers de la distance qui sépare la porte du sanc- 
tuaire. C’est grâce à l’obligeance de M. Grimaud, secrétaire de la mairie, 
que nous avons pu trouver, dans le registre des obits de Mazan, un plan 
général des sépultures de l'église qui lui assigne cette place. 

(2) Avant la Révolution, chaque famille chrétienne tenait à honneur de 
se faire inscrire dans quelqu’une des confréries de pénitents qui se parta- 
geaient la cité. La famille des Bernus était tout entière affiliée à la confre- 
rie des Pénitents blancs, comme il ressort des testaments de Noël, de 
Jean-Paul et de Jacques. Nous aurions trouvé peut-être dans les registres 
de cette confrérie des détails curieux sur le sujet qui nous occupe, mais 
toutes nos recherches pour les avoir ont été infructueuses. 


52 MÉMOIRES 


ment fils de Jean Paul, et à chacun d'eux, six cents livres de 
monnaie courante ; à ses neveux Jacques et Alexis Bernus, 
fils de Joseph, et à chacun d’eux, une pension viagère de 
trente livres ; au révérend frère Alcène Bernus, son neveu, 
religieux dans l'ordre des Grands-Carmes, une pension an- 
nuelle et viagère de 18 livres, à condition que ledit frère ne 
pourra pas exiger la pension qu'il s'est réservée dans le con- 
trat de donation qu'il fit en faveur de son oncle Jacques avant 
d'entrer en religion. 

Et finalement il lègue à tous ses parents dont la pres- 
cription pourrait enfreindre et invalider le présent testament 
la somme de 5 sols, les instituant en ce ses héritiers par- 
culiers..…. 

Enfin il cède tous ses livres, meubles et immeubles droit 
à Joseph Bernus, son frère, par lequel il veut que tout le con- 
tenu de ce testament soit accompli, (1)... 

Quelques semaines après, le 25 mars 1728, !Bernus mou- 
rait et fut enseveli, comme il l’avait demandé, dans le tom- 


beau de ses pères. 


IX 


CONCLUSION 


Pendant la Révolution, nous a-t-on dit, toutes les tombes 
de l’église furent violées afin d’y trouver du salpêtre pour la fa- 
brication de la poudre, et les ossements furent dispersés. On 
ne saurait donc où retrouver ceux du grand artiste que Ma- 
zan vit naître et mourir. Du moins se devrait-on de lui éle- 
ver un monument qui perpétue sa mémoire. 

Ïl y a quelques années, cette pensée s'était présentée à l'es 
prit de quelques-uns; mais le plan était mesquin, le monu- 


(1) Protocoies de M° Olivier, 1728, fol. 115 et suivants... — (Etude 
Peyron). | 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 53 


ment de mauvais goût, peu digne de celui qu’il voulait célé- 
brer (1), et on y renonça. Espérons qu'un jour Mazan essaiera 
de mieux faire et] réparera généreusement les torts d’un trop 
long oubli à l'égard de celui qui est sa plus belle et sa plus 
pure gloire 

Avignon a été plus équitable : il lui a accordé une place 
d'honneur dans la galerie des hommesillustres du départe- 
ment, qui décore une des salles de son Musée. Peut-être pour- 
rait-on discuter l’authenticité de ce portrait; la coiffure et le 
costume semblent indiquer une peinture et un personnage de 
la fin du XVIII siècle. De plus, ce portrait a été fait d'après 
un médaillon à deux faces qui appartenait à la famille Bernus. 
Or, sur une des faces est le profil de Jacques Joseph de Durand 
de Tavernery, maître de camp de cavalerie, chevalier de St- 
Louis, etc... qui était le compatriote, le cousin et l'ami de 
Thomas Bernus, petit-neveu de Jacques. Que le seigneur de 
Tavernery se soit fait accoler sur un médaillon avec son ami 
et parent, rien de plus naturel ; mais que ce soit avec notre 
sculpteur, cela nous étonnerait fort et nous ne le croyons pas. 

Le portrait du Musée d'Avignon peint d’après ce modèle, 
aura, il est vrai, les traits caractéristiques de la famille — 
traits qui se sont conservés jusqu'à nos jours — maisil ne 
peut donner qu’une idée bien imparfaite de ce que devait être 
celui qu’il a la prétention de représenter. 

Ce seront bien, si l’on veut, ce grand front, siège d’un gé- 
nie calme et puissant, ces sourcils profondément arqués, qui 
nous voilent un peu l’éclat des yeux, ce nez largement des- 
siné, ce menton aux contours bien arrêtés, indices d’une 
volonté énergique ; à cela, pour rendre plus complète l’idée 
que nous nous sommes faite de notre artiste, nous ajoute- 
rions volontiers plus de bonté, plus de douceur sur les lèvres, 
plus de grâce, plus d’aménité dans l'ensemble de la physio- 
nomie. 


(1) D'après ce plan, le buste de Bernus aurait été placé au sommet d’une 
fort longue et disgracieuse colonne qui domine une fontaine, du pays, 
près de la porte de Mormoiron. 


54 MÉMOIRES 


Le génie de Bernus, notre étude, — nous l’éspérons du 
moins, — l'aura fait davantage apprécier; son cœur nous est 
moins connu parce que sa vie intime ne nous a pas été livrée. 
Cependant qui pourrait refuser à notre artiste ces grandes 
qualités qui seules rendent un homme aimable et dont 
l'absence enlève au génie lui-même quelque chose de son 
attrait et de sa puissance. Il les possédait bien ce jeune 
homme au cœur délicat qui demeura fidèle toute sa vie au 
souvenir de celle dont il avait rêvé de faire sa compagne, 
ce fils aimant qui pendant plus de vingt ans se dévoua corps 
et âme au service de son vieux père infirme;'ce frère, cet oncle 
qui, du fruit de son travail, dota si largement sa famille, ce 
Comtadin qui, ne put jamais se décider à quitter son pays 
natal, quelle que fût la gloire qu'il pouvait espérer ailleurs. 

Il nous semble le voir, vivant modestement dans sa petite 
maison de Mazan, travaillant toute la journée à ses chefs- 
d'œuvre, puis le soir, retiré dans sa chambre, façonnant à la 
faible clarté d'une lampe, ces maquettes d’un fini si délicat 
qu'on serait tenté de les trouver trop parfaites, toujours bon, 
d’un accès facile, d’un caractère affable, heureux de se trou- 
ver dans son pays et au milieu des siens, acceptant volontiers 
Ja critique, et supportant sans murmure comme sans dédain 
la contradiction. | 

Un jour cependant, nous dit la tradition, fatigué ou peut- 
être dérangé dans son travail par l’affluence des curieux du 
village qui venaient, à chaque œuvre nouvelle, la passer en 
revue et donner à l'artiste des conseils qu’il ne leur deman- 
dait pas, il voulut leur fermer la bouche. Il fit deux statues, 
l’une d’après son idéal, l’autre selon les critiques qu'on ne 
lui avait pas ménagées ; puis 1l les mit côte à côte et invita 
ses compatriotes à venir comparer. Quelque hommes de peu 
de goût qu'ils se fussent montrés dans leurs observations, ils 
n'hésitèrent pas un seul instant à reconnaître que leur ouvrage 
n'était rien moins qu’un chef-d'œuvre, et désormais ils gar- 
dèrent pour eux leurs appréciations et se contentèrentd’admi- 
rer les merveilleuses et incessantes productions de leur artiste. 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 55 


Quand on étudie le talent de Bernus, on est [tout d’abord 
étonné du grand nombre de ses œuvres; il avait peuplé de 
madones et de saints nos églises et nos oratoires ; et, quelque 
longue que soit sa carrière, il faut bien chercher ailleurs la 
cause d’une telle fécondité. A l'élégance du dessin, à la délica- 
tesse des formes, notre artiste joignait une merveilleuse facilité 
d'invention et d'exécution. Ses créations sortaient de son cer- 
veau comme d’un seul jet; rien qui sente l'effort, le travail opi- 
niâtre ; tout y est spontané et naturel.C'est en se jouant qu’il 
maniait la terre glaise de ses maquettes, et leur donnait en un 
clin d'œil les formes les plus pures et.les plus gracieuses. 
Ses bois sont finis avec le même soin, mais il devait être 
tellement sûr de son ciseau, qu'il ne lui coûtait rien d’entre- 
prendre coup sur coup et avec un temps bien limité des tra 
vaux aussi considérables que ceux de St-Siffrein; malgré 
cette rapidité d'exécution, on ne ‘peut rien trouver qui soit 
trop hâtif ou demeure seulement ébauché. Toutes ses œuvres 
sont d’un fini irréprochable. 

Car il avait surtout le culte de la forme ; il se tenait tou- 
jours dans les hauteurs, le réalisme grossier lui faisait hor- 
reur, autant que cette recherche du nu dont ses contempo- 
rains ne dédaignaient pas de faire étalage, même dans nos 
temples sacrés. En un mot, c'était un classique chrétien. 

A-t-il fondé une école? a-t-il eu des élèves, des successeurs? 
Des élèves, nous ne lui en connaissons pas ; des successeurs, 
encore moins. Son frère Joseph esseya de limiter : il y réus-, 
sit même jusqu'à un certain point dans le Génie de la fon- 
taine de l’Ange de Carpentras, mais ses autres œuvres accu- 
sent une telle faiblesse d’invention, une telle timidité d'exécu- 
tion, qu’elles ne méritent pas d’être mises.en parallèle avec 
celles de son illustre frère. Thomas Bernus, petit-fils de Jo- 
seph, jouit d’une assez grande réputation : malheureusement 
il ne nous reste de lui aucune œuvre connue, ce qui nous em- 
pêche de formuler une appréciation sur son talent. Plusieurs 
autres membres de la famille de Bernus s’adonnèrent à la 
sculpture — nous en connaissons une dizaine — mais aucun 


56 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 


n'est sorti de la médiocrité. Jacques Bernus les domine tous, 
comme un grand arbre les arbustes qui l’environnent. Aussi 
sa famille l'a-t-il qualifié du titre de grand et la postérité le 
nomme-t-elle simplement Bernus; c’est justice, car lui seul 
mérite d'occuper une place dans l'histoire de l'art. 

Cette place, où la lui assignerons-nous ? Dans sa préface 
sur Virgile, Sainte-Beuve divise le monde des arts en deux 
grandes branches : d’un côté les génies créateurs : Homère, 
Dante, Shakspeare, Corneille, Bossuet, Molière ; de l’autre 
les génies imitateurs : Virgile, le Tasse, Fénelon, Racine. 
C'est parmi ces derniers que nous rangerions Bernus. Il n'a 
rien inventé ; ses types sont tous de convention. Peut-être 
avec un peu plus de hardiesse et — nous l'avons dit — des 
protections plus puissantes, il aurait pu s'élever plus haut. 
Sa seule ambition a été de les idéatiser autant que possible, 
de leur donner ce fini, cette déiicatesse, cette expression, cette 
pureté qui en font de véritables chefs-d'œuvre. Placé entre 
deux courants contraires, le pittoresque et le romantisme 
exagéré de l’école de Puget, le gracieux et le maniéré à ou- 
trance des artistes du XVIII* siècle, il a su demeurer iné- 
branlable dans la voie qu'il s'était tracée ; et, malgré certains 
défauts (1) dus sans doute à l'influence de son époque, il nous 
parait se rattacher directement à la pure tradition de l'art 
antique ramené chez nous au commencement de la Renais- 
sance par Jean Goujon et si heureusement propagé par 
Germain Pilon, les Anguier et Michel Colomb, auxquels nous 
ne croyornts point faire tort en leur donnant pour continuateur 
et pour émule notre artiste Comtadin. 


(1) Nous lui reprocherions en particulier, pour la plupart de ses anges, 
trop d'affectation dans la pose, et pour quelques autres de ses œuvres, un 
peu de recherche dans les plis des draperies et le modelé des mains, 


CATALOGUE 


Afin de mettre un peu d'ordre dans ce catalogue, nous le 
diviserons en trois parties : dans la première, nous placerons 
les œuvres qui sont certainement de Bernus ; dans la seconde 
les œuvres sur l'authenticité desquelles nous conservons cer- 
tains doutes, et dans la troisième enfin celles qui sont fausse- 
ment attribuées à cet artiste 


PREMIÈRE PARTIE 


ŒUVRES CERTAINES 


1 CATÉGORIE. — Œuvres dont l'authenticité cest basée sur 
un document indiscutable, comme un prix-fait, une quittance, 
etc., trouvées dans les archives contemporaines de Bernus. 


1. Z?lan de la porte des lénitents blancs de Mazan. 


Prot. de Jérôme Ollivier, le 30 juin 1692, f° 10or, étude Peyron. 

Jacques Bernus fit cadeau de ce plan à la Confrérie, à laquelle il était 
affilié. — La maçonnerie fut exécutée par Forestier, maître-maçon de 
Mazan, et la menuiserie, par Jean-Paul Bernus, frère cadet de Jacques. — 
Cette porte existe encore et n’a rien de bien remarquable. 


58 MÉMOIRES 


2. Maître-autel de St-Siffrein. 


Archv. départ. Série G, 12, fonds de l’évêché de Carpentras, — 24 nov. 
1692. 

Ce travail coûta 30 pistoles de douze livres cinq sols de roy pièce et fut 
payé par Paul-François de Florent, chanoine de St-Siffrein, et par Joseph- 
Ignace de Massan, docteur ès-droits. Le chanoine Paul d’Andrée donna 
” aussi 220 livres qu'il avait reçues de Mgr de Lascaris pour une œuvre pie. 

Il se trouve aujourd’hui dans la chapelle du collège de Carpentras, ainsi 
que l'ostensoire et une ravissante statuette du Sauveur des hommes. 

Les deux anges adorateurs sont sur le maître-autel de St-Siffrein de 
style néo-gothique, construit vers 1845. 


3. Gloire de St-Siffrein. 


Archiv. départ. G, 12, f. 270 et suiv. — Elle fut commandée et payée 
par Mgr Buty 1450 livres. (Voir la biographie.) 

Le St-Esprit sous la forme d'une colombe, qui était placé autrefois au 
centre de la Gloire se trouve chez M. le curé de St-Siffrein. On l’a rem- 
placé au commencement de ce siècle par un vitrail de couleur intense 
et de fort mauvais goût. 


4. Les six grands cadres, les ornements et les statues du chœur de 

St-Siffrein. 

Prat. Aymard et Deprato, 15 mai 1694, f. 564 — Prot. Renaud, 31 
mars 1699, f. 259et9 février 1702, f. 166 — (Etude Gaudibert à Carpentras.) 

Le prix-fait fut conclu à 2000 livres et fut payé en partie par le chapi- 
tre, en partie par Mgr Buty comme nous l'avons dit dans la biographie. 

Les statues de la Foi, de l'Espérance, de la Charité et de la Religion 
sont à leurs places. À droite, près de la gloire, la Foi à genoux, la poitrine 
ornée du soleil, un flamdeau à la main gauche, se penche légèrement vers 
les chanoines et les chantres comme pour communiquer à leur esprit ses 
lumineuses clartés. Plus loin, la Charité assise offre d'une main un vase de 
parfum et de l'autre tient un flambeau allumé. A gauche, l'Espérance, 
appuyée d’une main surs on ancre, plonge en Dieu un regard assuré. Plus 
près de l'autel, la Religion, tournée du côté de la Gloire, présente un fruit 
de la main gauche. 

Les anges qui tiennent le St-Clou, ceux qui portent les attributs épisco- 
paux et les écussons aux armes de Mgr Buty et de Mgr Abbati, sont 
également dans le chœur de St-Siffrein. 

Les grands cadres ont été enlevés de leur place. Quatre sont sur la porte 
occidentale de St-Siffrein à une hauteur si grande qu'il est impossible de 
pouvoir en apprécier le mérite. — Malgré toutes nos recherches, nous n’a- 
vons pu trouver la trace des deux autres cadres. 


5. Tombeau de Mgr Buty. 


En pierre de St-Didier. Archiv. départ. G, 13, fonds de l’évêché de Carp. 
f. 155, 13 mai 1705 — (Voir biographie). 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 59 


Le prix-fait fut conclu à 550 livres. On y ajouta dans la suite 150 
livres pour les statues de la Prudence et de la Justice, qui remplacèrent 
deux anges du plan primitif (1). 


6. Vierge de Bédarrides. 


En pierre de St-Didier, Arch. munic. de Bédarrides. BB., f. 63, 2 avril 
1722. 

Cette magnifique statue coùûta probableinent 250 livres et fut payée par 
M. le marquis de Montréal. 


7. Tabernacle de Bédoin. 


En bois d'aube, payé 300 livres. 
Prot. Jean-Esprit Rey, f. 94, 18 avril 1682, — (étude Reynard). 


8. Tombeau de Mgr de Lascaris de Vintimille, évêque de Carpentras, 

vice-légat d'Avignon, de 1659 à 1563. 

Bernus, architecte de la ville de Mazan, s’engagea à élever ce mausolée 
pour la somme de 40 louis d'or, il avait pour collaborateur Benjamin 
Valentin, sculpteur de Carpentras. Le monument devait être construit en | 
pierre de Velleron, avoir vingt pans dehauteur et douze de largeur. L'acte | 
fut passé dans la campagne de M. de Faby, appelée Frascati, aujourd’hui 
proprièté de M. le docteur Augier. 

Prot. de Georges — 11 nov. 1686 — Étude Gaudibert. 

(Voir la biogr. p. 34.) 


9. Christ de la Confrérie des Pénitents noirs de Mazan,. 
Voir la biogr. p. 35. 


10. Statue de la Vierge à Crillon. 


Archiv. par. de Crillon (1693). 
Bernus reçut pour ce travail, deux doubles-louis et deux écus de la 
Confrérie du Rosaire. 


11. Chaire de l’église paroissiale de Flassan. 
Arch. mun. de Mormoiron. CC. 172, quittance n° 84— le 10 mars 1697. 


12 Buste de St-Romain, à Crillon. 


Il couta huit écus et fut doré, l'année suivante, par Louis Le Grand, 
doreur de Mazan. 


13. Statues de St-Pierre et de St-Paul, pour le retable du maître-autel 
de l’église de Crillon. 


# 


(1) Voir le plan, dont il est question au n° 132 du présent catalogue. 


60 | MÉMOIRES 


Ces statues coutèrent 36 écus. — Arch. par. de Crillon — (1707). 
Le retable est l'œuvre de Jean-Paul et de Joseph Bernus, frères de 
Jacques. 


14. Buste de Mgr Buty. (Voir les notes marginales au prix-fait du 
tombeau de cet évêque. Arch. dép. G, 13, f. 155, et la biog. p. 42» 
en n0te). 


15. Tabernacle du maître-autel de l'église de Crillon. 
Arch. par. de Crillon. (1710). 
Bernus reçut cinquante-huit écus. 


16. Statue de St-Joseph, ibid. 
Même source. (1710) ; prix : 19 écus. 


17. Retable de la chapelle de la Congrégation des Messieurs de Car- 
pentras(1}. Prot. Fornery, ann. 1712, 2%° partie, f° 115 —Prix : 560 livres. 


18. Statues de Ste-Anne et de l'Ange-Gardien. 


Ces deux statues qui ornaient le retable du maître-autel de l'église parois- 
siale de St-Didier, près Carpentras, coûtèrent 45 écus. 
Arch. par. de St-Didier. 


19. La Ste-Famille — à Mormoiron — en pierre de St-Didier. 


La Ste-Vierge et St-Joseph, avaient trois pans et quart et le petit Jésus 
à proportion, dit un acte de M° Mégy, ann. 1713,f. 530. Etude Peyron à 
Mazan. 


20. Autre Vierge de Bédarrides. 


Arch. munic. de Bédarrides, BB, f. 63, 2 avril 1722. 

Si la Vierge dont nous parlons ici est la même que celle de l'hôpital de 
Monteux, il faudrait retrancher le n° 37 de ce catalogue et mettre ce n° 20 
après le n° 6. Cf. la biographie p. 


21. Vierge de Sarrians — en pierre de St-Didier — 135 livres. 
Arch. munic. de Sarrians BB, 20, f. 49 et seq. 


Nora. — Toutes les œuvres inscrites depuis le n° 7 jusqu’au 
_ n°21 incl. sont perdues. 


(1) La Congrégation des Messieurs était dirigée par les Pères Jésuites du 
collège de Carpentras ; elle était ainsi appelée pour la distinguer de deux autres 
congrégations érigées dans le mème collège : celle des élèves et celle du menu 
peuple, comme dit le chroniqueur Barbier. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE Gt 


2% CATÉGORIE. — Nous insérons dans cette catégorie, toutes 
les œuvres attribués à Bernus par une tradition sérieuse, lors- 


que d'ailleurs le travail est digne de cet artiste et conforme à son 
genre. 


22. Groupe de l'Observance. 
En pierre de St-Didier. Fig. 2/3 de nature. 


Nous l’appelons ainsi parce qu'il est aujourd'hui dans le transept de 
droite de cette église de Carpentras. Il servait autrefois d'ornement à un 
autel du prieuré de St-Maurice (1). Sauvé pendant la Révolution, il fut 
vendu à la fabrique de l'Observance par la famille Caillet, propriétaire de 
St-Maurice | 

Ce groupe est composé de quatre statues. La Ste-Vierge assise, tient 
sur ses genoux l'enfant Jésus debout portant une croix entreses mains. A 
droite, St-Maurice, patron du prieuré, un genoux en terre, le casque déposé 
à ses pieds, en costume de légionnaire romain, jette des regards suppliants 
vers la Ste Vierge et l'Enfant Jésus. A gauche, St-Bruno, fondateur des 
Chartreux, à genoux, la mitre abbatiale posée à terre, prie également. 

Ce beau travail de sculpture à subi les injures du temps. La Vierge a 
perdu une partie de ses doigts ; le casque de St-Maurice, une partie de 
ses ornements; l'Enfant Jésus avait le tête coupée, elle a été restaurée 
assez habilement par Villon, sculpteur de Carpentras (2). 

Les demoiselles Bernus, arrière - petites -nièces de Jacques, avaient 
vendu à M. Bouton la maquette de ce groupe qu’elles attribuaient à 
leur grand-oncle. Après diverses pérégrinations, cette maquette a été 
acquise par M. Biret, qui joint, à un rare talent pour la serrerurie artis- 
tique, le goût d'un habile collectionneur. Elle a le même genre, le même 
fini que les autres œuvres similaires de Bernus. 


23. Sainte Barbe, dans l'église paroissiale de Monteux. 


Buste en bois de 0,50 de hauteur. 

La maquette vendue également à M. Bouton, par les demoiselles Bernus, 
est aujourd'hui au Musée d'Avignon, n° 19 du Catal. imprimé. Don de 
M. Aug. Boudin. 


24. Saint Antoine, dans l'église de La Roque-sur-Pernes. 


Buste en bois de grandeur naturelle. 

Nous avons vainement cherché la maquette de cet ouvrage. M. Barjavel 
qui en parle dans son Dichonnaire, affirme l'avoir vue dans la collection 
de M. Bouton. Qu’est-elle devenue ? 


(x) Ce prieuré, dépendant de la Chartreuse de Villeneuve, était situé au pied de 
Vénasque dans la vallée de la Nesque, uh peu au-dessus de N.-D. de Vie. 
(2) La tête originale se trouve au musée de cette ville. 


62 MÉMOIRES 


25. Tombeau de M. de George de Benedicti de Cabanis. 

En pierre. 

« Il était situé dans la chapelle aujourd’hui dite de la Croix, du côté de 
l'Évangile. Le mausolée qui a été entièrement détruit en 183r, après avoir 
été dégradé en 1793, offrait, au-dessus d’une élégante console soutenue 
par deux lions accroupis, un guerrier qui paraissait dormir accoudé sur 
son casque, revêtu d’une armure complète et de ses insignes, avec de fines 
et délicates broderies aux manchettes et un jabot comme on le portait 
au temps de Condé et de Turenne ; à ses pieds, reposait un chien, symbole 
de la fidélité ; une écharpe descendait de l'épaule au-devant de la poitrine, 
pour venir se nouer sur la hanche ; la chevelure du guerrier était bouclée 
et ondoyante, et sa physionomie respirait la force et la dignité. Au-dessus 
du puissant homme d'épée, l'artiste avait figuré en relief, deux anges 
volant au sein des nuages et tenant une sorte de page flottante où se 
lisait l’épitaphe. » Barjavel, Dictionn. bio.-bibliogr. Les restes de ce tom- 
beau, recueillis par M. Barjavel, n’existent même plus aujourd’hui. 


26. Tombeau du chanoine Paul d’ Andrée dans la chapelle de la Visitation, 


à Carpentras. 

a Au rapport de Pithon-Curt, on éleva à Paul d’Andrée un mausolée, 
ouvrage du célèbre Bernus, qui le représentait en habit de chanoine, à 
demi-couché, soutenu par des anges, les yeux fixés sur une croix qu’un 
ange tenait devant lui. Sur le centre du monument étaient sculptées les 
armoiries du défunt ; on y grava cette inscription : ÆZabili et R. D. D. 
Paulo d'Andrée, cujus corpus ab ecclesia cathedrali Carpen., ubi erat canonicus, 
in pristinam hujus monasterii quod fundérat œdem translatum, 8 juin (sic) 
1701. » Barjavel, Dict. art. Paul d Andrée. Aujourd'hui il ne reste plus 
rien de ce tombeau, il a été complètement détruit pendant la Révolution. 
A cette époque, un cultivateur acheta la chapelle, vendit une partie des 
pierres du tombeau, et se servit de celles qui restaient pour construire une 
loge à cochons. (Manuscrit de M. le marquis de Seguins, extrait du chroni- 


queur Denoves). 


27. Tabernacle de l’église paroissiale de Vaison. 

Voici ce que dit à ce sujet M. Joseph-Dominique Fabre de St-Véran: 
« C'est lui aussi (M. de Gualteri, évêque de Vaison) qui a orné le maître- 
autel de la cathédrale d’une niche de très bon goût pour l'exposition du 
Très-Saint-Sacrement. Il en apporta le dessin de Rome. Le célèbre Bernus, 
habile sculpteur de Mazan, fut choisi pour l'exécution à laquelle il réussit 


très bien. » 
Manuscrit Fabre de St-Véran, tome ler, f° 533. Bibl. d'Inguimbert. 


28. Une statue de Saint-Pierre. 


Elle était en bois et avait à peu près 80 cent. de haut, 
« Saint Pierre était représenté à genoux auprès d’une espèce de tronc 


d'arbre d'où pendaient les clefs symboliques. » 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 63 


Notes manuscrites du docteur Barjavel au Musée de Carpentras. 

Cette description ressemble exactement à celle de la maquette du Musée 
d'Avignon inscrite sous le n° 11, et dont il est question au n° 109 du pré- 
sent Catal. 

Cette statue était la propriété de M. Guyon, juge de paix, à Carpentras. 
Vers 1845, il la transporta à sa maison.de campagne, à Ste-Cécile, où 
elle fut malheureusement exposée dans une cour à toutes les intempéries 
des saisons, et, au bout de quelques années, complètement détruite. 


29. Saint-Maurice de l'église paroissiale de Caromb. 


A été détruit en 1793, et est attribué à Bernas, par M. Barjavel, dan: 
son Dictionnaire, t. 1, p. 185. 


Nora 1°. — C'est ici qu'il faudrait placer le tombeau de 
Libelli, s’il a été réellement détruit pendant la Révolution et 
qu’il n’en reste plus de trace. (V. la biog., p. 29). 


Nora 2°. — Du n° 25 au n° 29 inclusiv., lil est question de 
travaux sur lesquels nous ne pouvons porter aucune apprécia- 
tion, puisqu'ils sont perdus. Nous les admettons parmi les œu- 
vres authentiques à cause de la tradition contre laquelle il serait 
difficile de s'inscrire en faux. 


3me CATÉGORIE. — Si la tradition nous a mis sur la trace des 
œuvres de Bernus, ce n'est pas elle qui nous a servi de guide 
dans la classification des œuvres qui nous restent encore à exa- 
miner : c’est la valeur intrinsèque de l’objet d'art. Après avoir 
étudié de notre mieux le genre de Bernus, guidé par les conseils 
d'hommes compétents, aussi habiles dans la théorie que dans la 
pratique de l’art, nous avons passé en revue les ouvrages attri- 
bués à notre artiste, et inscrit dans cette troisième catégorie 
ceux qui nous paraissaient être sortis certainement de son 
atelier. 


30. Gloire de l'Obseryance, sur la porte de la sacristie de cette église. 


En bois, de forme ronde, mesurant à peu près 2 mètres de diamètre. 
Voir la biog. p. 27 et prot. de M° Albert Esbérard, ann. 1667, f. 1149 
Étude Gaudibert. 


64 MÉMOIRES 


Le Père Éternel, de grandeur naturelle, apparaît au milieu des nuages, 
ayant l’Esprit-Saint en forme de colombe au-dessous de lui. Son allure a 
de grandes analogies avec le Tout-Puissant débrouillant le chaos que Ra- 
phaël a peint dans les loges du Vatican. Autour de lui apparaissent des 
anges et des têtes d’anges. ; 


31. Musiciens et chanteurs, dans l'église de Saint-Agricol. 


Statuettes en bois. 

Les quatre anges jouant du violon, du violoncelle, de la trompette et 
de la clarinette ont à peu près 0,60 de haut. Les deux petits chanteurs 
ontà peine 0,25 en comptant le socle; ils sont assis, les jambes croisées, 
et lisent un cahier de musique étalé sur leurs genoux. 

Ces statuettes élégantes et gracieuses devaient orner autrefois quelque 
salle de maîtrise ; aujourd’hui les musiciens ont été heureusement placés 
dans la chapelle de la Sainte-Vierge, où ils font bonne mine à côté de la 
Vierge de Coysevox et des statues de Péru ; les petits chanteurs sont 
restés sur la remarquable boiserie de la sacristie. 


32 Vierge de la maison Boudou, rue d'Olonne, à Carpentras. Cette 
maison appartient aujourd'hui à M. C. Teissier. 


Statue en bois de grandeur naturelle. 

La Vierge tient l'Enfant-Jésus entre ses bras, et écrase de ses pieds le 
dragon infernal ; sous le dragon apparaissent les extrémités du croissant. 

Placée autrefois dans une niche murée, nous a-t-on dit, pendant la Ré- 
volution, elle est maintenant au bas de la cage de l'escalier. 


33. Chien de la maison Fougasse, rue du Coq, 16, à Carpentras. 


Ce chien en bois de grandeur naturelle est placé sur le premier palier ; 
il est assis sur ses pattes de derrière et tourne vivement la tête comme 
pour regarder quelqu'un qui entre. Cet animal est si beau, le mouvement 
si naturel, que l'on s'arrête étonné la première fois qu’on pénètre dans la 
maison dont il est le gardien. 

A-t-il toujours été dans la maison de la rue du Coq, 16 ? La tradition 
le dit et attribue sans hésitation cette œuvre d’art à Bernus. Malgré toutes 
nos recherches chez les notaires des Fougasses de la Rouyère, à qui la 
maison appartenait, nous n'avons rien pu découvrir de positif à ce sujet. 
Vainement aussi nous avons parcouru le volume manuscrit de la collection 
Tissot (Bibl. d’Inguimbert) tout entier consacré à l’archidiaconat de St- 
Siffrein ; il y est souvent question de cette maison qui fut donnée aux 
archidiacres par M. Antoine-Barbe de Fougasse de la Rouyère, chanoine 
et archidiacre de St-Siffrein ; mais il n’est jamais parlé du chien. Cf. Prot. 
Renaud, 21 août 1730, étude Gaudibert. 


34. Saint-Pierre et Saint-Paul, dans l’église paroissiale de F lassan. 


Ces deux belles statuettes en bois de 0,32 cent. de haut. sont adossées 
aux piliers de l’église de chaque côté de l'autel. Certainement elles ne 
sont pas à leur place, mais d'où viennent-elles ? De quelle œuvre de Ber- 
nus ont-elles fait partie ? Nous ne saurions le dire jusqu’à présent. 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 6 


35. Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, dans l'église paroissiale de Mazan. 


Buste en bois de 0,50 de haut, sans compter le socle. 

Cette sculpture est vraiment admirable. La tête, légèrement inclinée 
à gauche, d'une rare pureté et d'un galbe harmonieux, exprime 
une douleur intense par son regard fixé vers le ciel et un simple fronce- 
ment de sourcil ; le reste de la figure demeure calme. Une draperie hardi- 
ment jetée enveloppe la tête et retombe en larges plis sur tout le corps 
dont elle dessine parfaitement les contours. 


36. Retable de la chapelle de Sainte-Anne à Mazan. 


Je dis retable, mais c’est plutôt un cadre de tableau avec fronton trian- 
gulaire et larges enroulements de feuilles d’acanthe sur les côtés. 
Les enroulements, du mouvement le plus gracieux, sont surmontés d’un 
vase enflammé ; au milieu du fronton, Bernus a sculpté une de ces jolies 
têtes d’anges qu'il a prodiguées un peu partout. 

Ce petit ouvrage, dont on peut bien voir le travail puisqu'il n’a jamais 
été doré, est fort délicat, traité avec une rare sûreté de main ; malheureu- 
sement il est dans une chapelle huinie, à moitié enfouie dans le sol, dé- 
vorée par le salpètre, et depuis longtemps déjà ce beau cadre a souffert ; 
certaines parties sont complètement vermoulues et tombent en pous- 
sière. Il est vraiment déplorable que ce morceau de sculpture soit 
presque perdu et on devrait du moins le photographier avec soin, si on 
ne peut le sauver de la destruction. 


37. Vierge de l'hôpital de Monteux, en pierre de St-Didier, plus grande 
que nature. 


{Voir pour les détails, la biographie, p. 49 et le n° 20 de ce catalogue). 


38. St-Denis, de l'église paroissiale de Méthamis. 
Buste en bois de grandeur naturelle. Les traits sont fortement accen- 
tués, le nez busqué, les sourcils contractés ; la barbe soulevée par un 


coup de vent est d'un effet magistral. On pourrait dire SEpEnCAn que cette 
tête ressemble trop à une tête d'étude. 


39. Une Vierge au presbytère de St-Didier, près Carpentras. 
Statue en bois de 0,75 de haut. Elle était autrefois dans l’église pa- 


roissiale sur l'autel de la Sainte-Vierge, d'où elle fut enlevée sous un pré- 
texte ridicule, et elle se trouve aujourd'hui au presbytère. 


40. Six statues dans l'église paroissiale de Malemort (Vaucluse). 

En bois, 3/4 de nature. 

Il est probable que ces statues faisaient partie d’un même groupe qui 
devait figurer la Présentation de N.-S. au temple. Mais nous n'’osons rien 
affirmer sur ce pointet nous allons simplement donner une description 
succincte de ces statues. 

Il y en a quatre dans le chœur. La 1°* à droite représente sainte Éli- 


5 


66 | MÉMOIRES 


sabeth (?) tenant l’Enfant-Jésus entre ses bras. Physionomie de femme 
âgée, au type juif très accentué, sans grande expression. 

La 2° à droite, S. Zacharie, en costume de grand-prêtre, l’encensoir 
d’une main et de l'autre gesticulant avec animation. 

La 1° à gauche, le vieillard Siméon, le visage orné d’une barbe magnifique 
jetée avec beaucoup de naturel, la physionomie rayonnante d’enthou- 
siasme. Les yeux beaucoup trop animés lui donnent l'air d’un épilep- 
tique, l’affreuse peinture dont on les a barbouillés doit être cause de cette 
étrange expression. 

La 2° à gauche, Anne la prophétesse (?) Belle tête de femme âgée très 
Caractéristique ; l’ensemble de la statue est d’une très belle allure. 

Hors du chœur, près de la porte de la sacristie. La Sainte Vierge, les 
mains appuyées sur la poitrine; statue fort remarquable et vraiment digne 
de Bernus. 

Saint Joseph (?). Ses cheveux jetés au vent etaffreusement noircis par un 
barbouilleur lui donnent une tournure ridicule. 

Pour bien juger ce travail important. il faudrait le voir tel qu’il avait 
été composé par l'artiste ou du moins pouvoir en reconstituer l’or- 
donnance générale. Tel qu'il est néanmoins, nous n’hésitons pas à l’attri- 


buer à Bernus. 


T Quatre anges au presbytère de Saint-Siffrein. 
‘1 Un ange chez M. Philippe Gaudibert, rue Dorée, à Carpentras. 


En bois de 0,70 de haut. 

Ces anges, qui ont dû faire partie du même travail, paraissent difformes 
vus de près, tandis que, placés à distance, ils sont très gracieux. Ils ont 
une très grande ressemblance avec les anges porte-attributs du chœur de 
St-Siffrein, dont Bernus est certainement l’auteur et pour lesquels on 


peut faire la même remarque. 


42. Panneau en bois avec tête d'ange et draperie, chez M. Bernus, capi- 
taine en retraite à Mazan (1). 


43. Une tête ange, chez M. Requin, rue Oriflamme, 13, vendue par 
M. Villon, sculpteur à Carpentras. 
En bois d’aube, 0,27 de haut. 


44. Bas-relief du baptistère de Mormoiron. 

En pierre de Saint-Didier. 

Il représente le Saint-Esprit en forme de colombe planant sur des 
nuages, d'où s’échappent des rayons. Le tout est entouré de deux palmes 
liées avec un ruban; au-dessus, le cartouche d’un blason sans armoiries. 
Ce petit travail nous paraît digne de Bernus par le fini des détails, la 
pureté des lignes et l'harmonie de l’ensemble, quoique la tradition se taise 


. à ce sujet. 


(1) C’est dans une remise qui faisait partie de la maison de Bernus et lui servait 
très probablement d'atelier qui ont été trouvés ce panneau et plusieurs autres ob- 


jets d'art. 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 67 


\ 


DEUXIEME PARTIE 
ŒUVRES SUR L'AUTHENTICITÉ DESQUELLES NOUS AVONS DES DOUTES 


Toutes les œuvres d’art énumérées sous ce titre ont quelque 
valeur ; un bon nombre nous paraissent dignes de Bernus et 
souvent la tradition les lui attribue, maisles preuves données ne 
nous ont pas paru assez convaincantes, ni le travail assez remar- 
quable pour nous déterminer à une affirmation catégorique. 
D'autres sont si ordinaires ou si peu en harmonie avec le genre 
habituel de notre artiste que neus les aurions volontiers placées 
dans la troisième partie, mais nous n'avons pas osé le faire 
parce que nous conservions quelque doute. 

Dans cette classification, nous avons suivi autant que possible 
l'ordre de probabilité, maïs il est fort difficile de juger des 
œuvres presque semblables quand on ne les a pas toutes sous 
les yeux et qu'on est obligé de leur assigner une place en s’ai- 
dant simplement du souvenir. | 


45. Une cheminée en plâtre, chez M. Richard, rue Vernet, 64. 
Elle représente l’enlèvement de Proserpine. 


46. Une cheminée. Psyché et Amour, en plâtre. 


Au musée de Carpentras. Elle était autrefois dans la maison où naquit 
Monseigneur d’Inguimbert, au midi de la place des Pénitents noirs, et fut 
donnée au Musée par M. Eydoux, juge de paix. 

Au bas de cette œuvre, on lit ces mots : Bernus inv. sculpsit et 
pinxit. | 


47. Un aigle en plâtre, au même musée. 
Elle faisait partie de la décoration d’une cheminée de l'hôtel Lagarde, 


à Carpentras. 


48. Un bas-relief — en plâtre — au même musée. 


Ce bas-relief se trouvait sur la porte du médailler de Mgr d’Inguimbert, 
dans l'ancienne bibliothèque de Carpentras. 


68 MÉMOIRES 


49. Une cheminée — en plâtre — dans l’ancien château des Vincens de 
Causans à Mazan. 


Persée délivrant Andromède. 
M. Casimir Rousseau possède le dessin de cette cheminée. 


90. Une cheminée — en plâtre — au château de St-Didier. 


Jupiter monté sur un aigle et armé de sa foudre, regarde un géant 
étendu sur un bûcher embrasé, tandis qu'une déesse intercède pour le 
malheureux patient. 


91. Un médaillon — en plâtre — au même château. 

Ce médaillon représente Mutius Scévola, nous a-t-on dit. 

Il a été donné à M. le docteur Masson, par M. Casimir Rousseau. 

Toutes les œuvres inscrites du n° 45 au n° 51 paraissent sortir du même 
atelier, toutes sont traitées avec la même délicatesse, la même élégance, 
le même goût décoratif, toutes se rapportent à la même époque. Quel en 
est l'auteur ? La tradition va de Jacques Bernus à son petit - neveu 
Thomas. 

D'abord il est certain qu'elles sont l'œuvre d'un Bernus. En effet, le 
n° 46 est signé, et M. Casimir Rousseau possède une dizaine de dessins de 
cheminée achetés à la famille Bernus, parmi lesquels on voit le dessin du 
n°49. D'autre part, le style de ces cheminées nous paraît appartenir à la fin du 
Louis XIV ou du commencement du Louis XV ; or, Thomas Bernus naquit 
le 23 décembre 1741. Enfin, nous sommes portés à croire que le dessin 
du n° 49 est de Jacques Bernus, pour les raisons que nous dirons à la fin 
de ce Catalogue. Il nous semblerait donc que Jacques Bernus est l’auteur 
de toutes ces œuvres. 


52. Saint-Laurent et Saint-Étienne, dans l'église de Bédarrides. 
En bois — 2/3 de nature. 


03. Saint-Hugues et Saint-Bruno, à la Chartreuse de Bonpas. 


Statues en bois, de 0,80 de haut. 

Saint Hugues, évêque de Grenoble, est représenté avec son oiseau 
symbolique. Saint Bruno nous paraît avoir beaucoup de ressemblance 
avec la statue du même saint qui fait partie du groupe de l'Observance. De 
cette similitude, faudrait-il conclure à une communauté d'origine ? 


54. Saint-Jérôme et Sainte-Madeleine en bois doré — 2/3 de nature. 


Ces statues étaient autrefois dans l’église paroissiale de Vaison, à côté 
du maître-autel. Elles sont aujourd’hui dans l’ancienne cathédrale de cette 


ville. 


9. Une Vierge en bois — demi-nature, dans l'église paroissiale de Male- 
mort. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 69 


Cette statue est jolie, mais elle a un léger gonflement au-dessus de 
la lèvre supérieure qui lui donne un air disgracieux. 


56. Un Sauveur des hommes— en bois de 0,40 de haut., au sommet du 
retable du maître-autel de Malemort. 


Cette statuette paraît présenter de grandes analogies avec le Sauveur 
des hommes qui décorait l'exposition du maître-autel de Saint-Siffrein et 
qu'on voit aujourd'hui dans la chapelle du collège de Carpentras ; mais il 
est si haut placé et dans un jour si défavorable que nous n’avons pu le 
voir qu'imparfaitement. 


57. Chaise du célébrant — en bois — dans l’église paroissiale de Goult. 


Cette chaise à dossier très élevé est pourvue d’une sorte d’abat-voix ; 
des oiseaux de proie finement sculptés forment les deux bras de la chaise. 
Les bordures en feuilles de chêne et des branches de laurier inscrites 
d&s un octogone qui ornent le dossier, sont fort jolies et tout à fait dans 
la manière de Bernus ; mais les deux têtes d'anges qui soutiennent l'abat- 
voix sont indignes de lui. 


58. Meuble de la sacristie de Mazan, en bois. 


Ce meuble est composé de trois parties : la base ou crédence de style 
sévère ; les placards, ornés dans le goût de l'époque, et au-dessous, supporté 
par deux colonnes composites, s’élève un fronton circulaire ; près des colon- 
nes l’artiste a sculptés des enroulements de feuilles d’acanthe fort gracieux 
et pareils à ceux du retable de la chapelle de Ste-Anne ( n° 36 du présent 
catal.) 

Sur les côtés du meuble sont placés deux prie-Dieu surmontés d’une 
porte de placard très-ornée. 

L'architecture de ce meuble est remarquable, les détails de sculpture 
fouillés avec art, seule une tête d'ange, disgracieuse, gâte ce beau travail. 
A-t-elle été détériorée par un accident et arrangée ensuite par quelque 
ouvrier maladroit ? 


09. Vierge de l'église des Carmes, à Avignon. 
Statue en bois de 1,10 de hauteur. 


60. St-Thomas et St.Dominique, en bois, 374 de nature. 


Ces statues sont dans l’église paroissiale du Thor, et doivent provenir 
de l’ancien couvent des Dominicains de cette Ville. 


61. Un Reliquaire, chez le P. Bouffier à Avignon. 


Ce reliquaire en bois a la forme d’un sarcophage Renaissance et renfer- 
me le bras de St-François Régis, qui fut donné en 1716 à la ville d’Avi- 
gnon, par M. François de Berton de Crillon, archevêque de Vienne en 
Dauphiné. 


70 MÉMOIRES 


62. Femme debout, ayant un voile sur la tête. 

Statuette en bois à laquelle il manque l’avant-bras gauche et la main 
droite. | | 

Haut. 0,255. 

Au Musée d'Avignon, n° 24 du catal. impr. 


63. Chapelle de Mgr Libelli et Tombeau du même. 
(Voir la biographie et le catalogue au nota qui suit le n° 29.) 


64. Amours, Vases, Fleurs et Fruits. 


En pierre — Maison Clauseau, rue Calade et rue Collège d'Annecy. 
(Voir la biographie, p. 30.) 


65. Couronnement de la Ste- Vierge. 


En bois doré, sur la porte occidentale de l'église paroissiale de l'Isle. 

M. Aug. Boudin, le charmant auteur du souper de Saboly, dans un ar- 
ticle du Mémorial de Vaucluse (2 avril 1854), dit que cet ouvrage moru- 
mental en ronde-bosse est de Bernus ; M. Courtet dans son Diction- 
naire des Communes de Vaucluse, l’attribue à un florentin nommé An- 
giolo. La hauteur considérable où sont fixées ces statues, le jour défavo- 
rable et surtout le reflet des ors nous ont empêché de voir cette œuvre et 
de l'apprécier. 


66. St-Symphorien. 
Buste en bois de grandeur naturelle dans l’église paroissiale de Caumont. 


67. St-Antoine. 


Buste en bois de grandeur naturelle dans la sacristie de l’église parois- 
siale de Gordes. 


68. Deux Anges adorateurs — en bois — 0,60 de hauteur. 


Autrefois sur l’autel, aujourd’hui dans les combles de l’église de Causans. 
Ces anges, d’un assez joli dessin, sont couverts d’une triple couche de 
blanc, de dorure, de couleur grise épaisse dont il faudrait les dépouiller 
pour les apprécier en pleine connaissance de cause; cependant même tels 
qu’ils sont, ils mériteraient une meilleure place que celle qu'ils occupent. 


69. Tête de St-Joseph. 


En bois == Hauteur 0,18 — Chez M. Requin, rue Oriflamme, 13. 
Cette tête a été violemment arrachée du tronc — pendant la Revolu- 
tion peut-être — et porte encore la traces de la préparation pour ladorure. 


10. Deux petits Anges adorateurs. 


En bois == Haut. 0,25 c. — Ils proviennent de l'autel ou du retable de 
Reilhannette (Drôme) et sont aujourd’hui chez M. Philippe Gaudibert, 
rue Dorée, Carpentras, 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 71 


71. La niche et les deux têtes d'Anges, qui sont à l'angle de la maison 
Richard, rue Vernet, 64. 


72. Un Ange. 
Statuette en bois de 0,30 c.—Chez M. l'abbé Gayet, vicaire à Montfavet. 


73. Ste-Madeleine. 


Statue en pierre de grandeur naturelle == à Mazan dans une grotte en 
montant au cimetière. 
Œuvre de la jeunesse de Bernus, si tant est qu’elle soit de lui. 


14. Deux Statuettes — en bois doré — 0,38 de haut. 
Chez Villon, doreur à Carpentras. 


75. Un bas-relief. 


En pierre de St-Didier. Dans un oratoire au nord-ouest de Modène, sur 
& route de Caromb. 

Ce bas-relief composé de trois personnages, l'Enfant-Jésus debout, la 
St-Vierge assise et une autre femme également assise et tenant une cor- 
beille de fruits à la main, est dans un état très fruste; les intempéries des 
saisons et plus encore l'esprit de destruction inné chez les enfants en sont 
la cause, et quoique l'ordonnance générale soit bonne, que les draperies 
ne paraissent pas disgracieuses, il est difficile de pouvoir se prononcer sur 
l'auteur de ce travail. 


16. Vierge de St-Pierre d'Avignon. Sur le trumeau de la porte princi- 
pale de cette église. 


M. Reyne, ancien directeur de l’école de dessin d'Avignon, affirmait 
que cette œuvre remarquable était de Berrus. Il avait réuni dans son 
cabinet plusieurs œuvres de ce maître, l'avait étudié, et son appréciation 
n'est pas sans valeur. 

M. Joudou, dans son Essai sur l'histoire d'Avignon, l’attribue à Péru. 
Mais lequel ? ce n’est certainement pas Jean-Baptiste II, la statue est d’une 
date plus ancienne, et quant aux autres membres de cet illustre famille d’ar- 
tistes avignonais, il serait difficile d'indiquer leur genre: en ce moment 
personne ne connaît d'eux une œuvre certaine. 

M. Chaix, également directeur de l’école de dessin d'Avignon, n’embras- 
sait aucune des opinions généralement admises et attribuait la Vierge à un 
auteur inconnu. Adhuc sub judice lis est. 


72 MÉMOIRES 


TROISIÈME PARTIE 


FAUSSES ATTRIBUTIONS 


71. Statue et chasse de St-Gens, dans l’église paroissiale du Baucet. 


Prix fait donné par la confrérie de St-Gens à Pierre Bernus, sculpteur 
du lieu de Mazan. — Prot. Floret. 1" déc. 1696, f. 325, étude Gaudibert. 
Quel est ce Pierre Bernus dont il est parlé dans ce protocole ? nous 
n'en savons rien et nous ne le voyons plus reparaître nulle part. Mais 
nous ne comprenons pas pourquoi on avait tant admiré cette statue et 


cette châsse ; ici comme ailleurs, on s'était laissé tromper par la similitude 
de nom. & 


18. Génie de la Fontaine de l'Ange, à Carpentras. 


Arch. municipale de Carpentras BB, 476, f. 14 et suiv. 

Cet ouvrage a été attribué quelquefois à Boucthay et presque toujours 
à Jacques Bernus, notamment par M. Achard et M. Barjavel dans ses notes 
manuscrites. Le prix-fait est cependant du 19 février 1731 et Jacques Ber- 
nus meurt le 25 mars 1728. C'est Joseph Bernus qui est l’auteur du Génie; 
mais il a assez bien imité le genre de son illustre frère pour que, la simi- 
litude de nom aidant, on ait attribué son ouvrage à Jacques. 


79. Retable de l’ancienne église des Ursulines de l'Isle et statues de 
St-Augustin et de Ste-Ursule. 


Prot. de M. Moricelly, le 4 février 1744 (1). 

Le retable est dans la première chapelle à gauche de l’église paroissiale 
de l'Isle et les statues sont adossées à l’arc triomphal. 

C'est encore Joseph Bernus qui est l’auteur du retable et des statues. 
Est-ce le frère de Jacques ? Est-ce un de ses neveux ? nous n’en savons 
rien, mais il est certain que ce n'est pas Jacques Bernus ; la date oùil 
fut entrepris le dit assez, et l’œuvre également. 


80. Une Vierge avec baldaquin dans l'église par. de Méthamis. 

Arch. par. de Méthamis, 4 avril 1721. 

D'après les signatures qu’on voit à l'acquit, il est certain que l'ouvrage 
fut fait par Joseph Bernus, frère de Jacques et par Philippe, son neveu. 


. (1) Nous devons ce renseignement à l'obligeance de M. J. de Joannis. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 73 


81. Porte flamande du château de St-Félix. 


Arch. départ. G, 14, f. 759, 14 juillet 1740. 

Cette porte, que Mgr d'Inguimbert fit édifier d’après les plans d’An- 
toine d'Allemand, l'architecte de l’aqueduc de Carpentras, est aujourd'hui 
au château de M. de Ripert de Barret, à Mazan. 


82. Autel et retable de l’église paroissiale de Mormoiron. 


Arch. munic. de Mormoiron, BB, 20. 


Noël Bernus en est l’auteur, 
Ci 


83. Portes de l'hôtel de ville de Mormoiron. 


Arch. mun. de Mormoiron CC, 81. 
Ces portes sont l'ouvrage de Philippe Bernus. 


84. Tabernacle de l'église paroissiale de Saint-Didier près Carpentras. 
Arch. par. de Saint-Didier. 
Ce tabernacle qui fut mis en place le 29 juin 1663, est le travail de Noël 
Bernus, père de notre artiste. 


85. Retable du maître-autel de la même église. 


Prot. Joseph Michaelis, 1710, fe 498. Étude Coste, à Avignon. 
Œuvre de Joseph Bernus. 


86. Fontaine du Pélican, à Pernes. 


Arch. mun. de Pernes, BB, 21, fo 405. 

Cette fontaine est attribuée à Bernus par la tradition, ainsi que le dit 
M. Jules Laurens, dans le Magasin pittoresque, (1883, n° 6, p. 89). Mais 
elle a été construite en 1760 et porte la date de 1761. 


87. Retable de la première chapelle à droite de l’église paroissiale de 
Venasque. 


Le plan de cet autel se trouve au Musée de Carpentras et est attribué à 
Bernus, mais c’est à tort. On lit bien, il est vrai, au bas de ce dessin ces 
mots : L'ouvrage donné à prix-fait à M. Ÿ. Bernus, de Mazan. Seulement, 
plus bas encore, on voit les signatures de M. Puy, curé, et M. Morel, 
prieur de la Confrérie du Saint-Sacrement, et la date de 1784. On pourrait 
dire que cette date,est erronée, mais elle coïncide précisément avec l’épo- 
que où M. Puy était curé de Venasque. 


88. Devant d'autel de Baumes-de-Venise. 


Le devant d’autel n'existe plus depuis la restauration de l’église. On 
l'attribuait à Bernus, parce que le dessin est revêtu de la signature de 
J. Bernus (1). Ons’est trompé, la signature est de Joseph Bernus. 


(1) Ce dessin fait partie de la collection de M. de Gaudemaris. 


74 MÉMOIRES 


89. Boiseries de l'église de Saint-Maximin. 


Jusqu’à ce jour, elles avaient été attribuées au Frère Vincent Funel, 
habile sculpteur de l'ordre des Dominicains. M. Larousse, dans son 
immense compilation, prétend que Bernus en est l’auteur ; il ferait bien 
de ne pas se contenter d’une simple affirmation et de donner la preuve de 
ce qu'il assure. Le savant M. Albanès, dans un récent ouvrage sur 
l'église de Saint-Maximin, dit que les boiseries sont du Frère Funel, 
nous nous en tiendrons là jusqu’à preuve du contraire. 


90. Saint-Pierre et Saint-Paul de la façade de Saint-Siffrein. 


Ces statues furent abattues et mises en pièces le 6 janvier 1794. Elles 
ont été attribuées à Bernus, par le chanoine Durand, né en 1731, qui a 
laissé sur les évènements de la Révolution à Carpentras, un journal très 
curieux (Biblioth. d’Inguimbert) et son opinion est assez accréditée. 
M. Cottier, le chroniqueur Denoves et M. Barjavel disent néanmoins 
qu'elles étaient l'ouvrage de Puget. 

Nous croyons que les deux opinions sont erronées. Mgr Capponi s’occupa 
seul de la décoration de la façade de Saint-Sifirein, et il fut remplacé à 
l'évêché de Carpentras par Mgr Cosme Bardi en 1614. A cette date, 
Bernus et même Puget n'étaient pas encore au monde. 


91. Saint-Roch, sur la porte de la chapelle rurale de ce nom, à Mazan. 


La statue en pierre à gros grains assez grossièrement sculptée porte la 
date de 1666. Bernus faisait encore son apprentissage à Toulon. 


92. Notre-Dame-de-Pitié. 


M. Barjavel dit dans son Dictionnaire, qu’il existe une statue de ce nom 
dans l'église de Montbrun. Le Curé de fce village, qui est là depuis 
cinquante ans, n’a jamais vu ni entendu parler d’une Vierge de ce genre. 


93, Une Vierge sur la porte méridionale de la chapelle de Sainte-Garde. 


Plus grande que nature. 

La tradition désigne tantôt Bernus, tantôt Péru comme l’auteur de 
cette statue. Un examen attentif ne nous permet pas de croire que le 
premier en soit l’auteur. Elle était placée sur le fronton de l’ancienne 
chapelle dans une niche de style Louis XV qu’on‘a eu le soin de conser- 
ver. Or, l’ancienne église avait été construite en 1745 et consacrée par 
Mgr d'Inguimbert en 1747, et il est peu problable que la statue de la 
Vierge existât auparavant ; d’ailleurs sa facture sent le XVIII* siècle. 
Volontiers, nous admettrions avec la tradition la plus généralement suivie 
qu'elle est de Péru (Jean-Baptiste II). Elle est assez belle pour que ce 
maître l'ait sculptée et porte le cachet de ses travaux. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 75 


94. Les Anges de l’église de Saint-Symphorien (1) à Caumont. 


. Deux jolies statuettes en pierre que nous attribuerions au même Péru, 
quoiqu'avec plus d'hésitation. 


95. Vierge de l'Observance à Carpentras, 

Cette statue de 1 m. de haut. tient d’une main l’Enfant-Jésus et de 
l'autre un livre fermé. Tout en ayant certain mérite, elle s’éloigne trop 
du genre du maître et du fini de ses œuvres pour que nous puissions la lui 
attribuer, 


96. Autel et gloire de l'église de Bonnieux. 


97. Autels et retables de l’église de Gordes. 


98. Autel et statues de l'église de Gouit. 


99, Autel et rétable de l’église de Malemort. 


100. Autel et retable de la première chapelle à gauche de l’église de St- 
Didier près Carpentras. 


L'’autel et le retable étaient à Sainte-Garde avant la Révolution. 


101. Chaire de l’église de Saint-Didier. 


Cette chaire appartenait aussi à Sainte-Garde. 

L'ordonnance générale, et ce qu’on pourrait appeler l'architecture des 
autels, des retables, de la chaire inscrits du n° 96 au n° rot est bien 
entendue ; l'exécution en est d’une faiblesse, les ornements d’une pauvreté 
telle que, malgré la tradition, il nous est impossible d'attribuer ces œuvres 
à Bernus: Ces travaux divers, sauf la chaire qui paraît d’une époque plus 
récente, ont les qualités et les défauts que nobs avons remarqué dans les 
œuvres authentiques de Jean-Paul, de Joseph et de Philippe Bernus. Ne 
pourrait-on pas admettre que Bernus faisait le plan de certains travaux 
dont il tonfiait ensuite l'exécution à ses frères ? 


102. Une Vierge dans l'église paroissiale de Cavaillon. 
2/3 de nature. 


103. Une Vierge chez M° de Bezaure, à Cavaillon. 
1/3 de nature. 


(1) Cette église est un des plus beaux spécimens de l’art roman dans notro 
région, malheureusement elle menace ruine, et on ne fait absolament rien pour la 
consolider. Nous ne comprenons pas que la municipalité de Caumont et la Société 
d'archéologie n'aient pas tenté un effort pour la sauver. | 


76 MÉMOIRES 


104. Une Vierge avec baldaquin dans l’église de Modène. 


Cette Vierge et le baldaquin sont l’œuvre d’un Bernus, comme on peut 
le constater par les arch. par. de Modène; mais nous ne les croyons pas 
de Jacques. Ils pourraient être attribués à Joseph ou à Philippe, car ils 
ont de grandes affinités avec une œuvre semblable faite pour l’église de 
Méthamis, dont il est parlé au n° 80 du présent Catalogue. 


105. Têtes de saint Pierre et de saint Paul sciées à la naissances des 
épaules. 
Au Musée de Carpentras — 1/3 de nature. 


106. Anges adorateurs de l'église de Caderousse. 


MAQUETTES 


La maquette pour le sculpteur, comme l’esquisse pour le 
peintre, est généralement un ouvrage fait à grand trait, souvent 
à peine jeté, mais donnant l'idée principale, les lignes impor- 
tantes du sujet à traiter. Tout autre est le procédé de Bernus, il 
finit sa maquette autant que l'œuvre elle-même, la pousse jus- 
qu’au dernier point et ne laisse rien d'inachevé. Est-ce une 
qualité ? Est-ce un défaut ? Nous ne saurions le dire ; maisil 
est certain qu’on voit rarement des travaux aussi délicats, aussi 
complètement finis que les ébauches de notre sulpteur. 


107. Femme voilée, debout, les mains croisées, la tête élevée et regar- 
dant à droite, dans l'attitude de la supplication. 
Musée d'Avignon {1}, n° 9 du Catal. impr. 
Statuette en terre cuite, dont le cou a été raccommodé. 
Haut. 0,263. 


(1) Du n° 107 au ne 121 nous ne ferons que copier l'excellent Catalogue du 
Musée d'Avignon, où se trouvent ces maquettes en y ajoutant quelques notes 
très brèves. Nous suivrons l'ordre indiqué par ce Catalogue. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 77 


La plupart des maquettes de Bernus du Musée, nous dit le Catalogue, 
faisaient partie de la collection de M. Aug. Boudin, et ont été léguées 
par ce dernier en 1872. Nous ajouterons que M. Boudin les avaient 
acquises d’un certain M. Bouton, de Monteux, assez mauvais peintre, 
mais excellent amateur, qui échangeait volontiers ses croûtes contre de 
bons tableaux, et qui avait acheté aux demoiselles Bernus presque tout ce 
qu’elles possédaient encore de l’héritage de leur illustre parent. 


108. La Charité, sous la figure d’une femme assise, largement drapée, 

ayant un voile sur la tête et regardant à droite. 

Musée d'Avignon, n° 10 du Cat. impr. 

Statuette en terre non cuite, à laquelle il manque le bras gauche et la 
main droite. 

Haut. 0,22. 

Maquette d’une des Vertus théologales du chœur de Saint-Siffrein. Cf. 
n° 4 du prés. Cat. 


109. Saint Pierre pleurant sa faute. 


À demi agenouillé, il a les mains jointes et appuyées sur un livre d'où 
pend une clef. 

Statuette en terre cuite. 

Haut. 0,273. 

Cette statuette a des traits frappants de ressemblance avec le St-Pierre 
dont il est question au n° 28 du prés. Cat., et dont parle M. Barjavel dans 
ses notes manuscrites. 


LA 


110. La Foi, sous la figure d’une femme agenouillée, dans l'attitude de 
la prière. 
Ibid. n° 12 du Cat. imprimé. 
Statuette en terre cuite, dont il manque la tête et une partie des bras. 
Haut. 0,202. 
Nous croyons que le Catalogue du Musée fait erreur lorsqu'il désigne 
cette statuette sous le nom de saint Thomas ; nous sommes à peu 


peu près certain que c'est la maquette de la statue de la Foi dans le chœur 
de Saint-Siffrein. 


111. Samson ou David ouvrant la gueule d'un lion. 


Le Catalogue du Musée d'Avignon croit que l'artiste a voulu repré- 
senter Samson, adolescent, dans ce beau jeune homme au corps un peu 
grêle, à la chevelure abondante, qui ouvre sans trop d'effort la gueule 
d’un lion. On pourrait penser aussi que c’est David. Cf. I Liv. des Rois, 
XVII, v. 35. : 

Ibid. n° 13 du Cat. impr. 

Groupe en terre cuite. 

Haut. 0,265. 


78 MÉMOIRES 


112. Personnage assis, enveloppé d’une ample draperie. 

Ibid. n° 14 du Cat. impr. 

Statuette en terre non cuite, à laquelle il manque la tête, le bras gau- 
che, une partie du bras droit et de la jambe droite. 

Haut. 0,285, y compris le socle. 


113. Saint debout, tenant un livre fermé de la main gauche, couvert 
d'un manteau drapé à l'antique. 
Statuette dont il manque une partie du bras droit avec la tête. 
Haut. 0,205. 
Cette maquette paraît être celle du St-Paul de Flassan. 


114. Ste-Barbe. 

Ibid. n° 16 du cat, impr. 

Maquette de la Ste-Barbe de Monteux. (V. le n° 23 du prés. catal. — 
Le cou a été raccommodé. 

Haut. 0,200.— Fig. 174 de nat. 


115. La Visitation. 
Ibid. n° 17 du cat. imp. 
Deux têtes d'anges se montrent dans la nue au-dessus du groupe de la 
Vierge Marie et de Ste Elisabeth. 
Belle ébauche en haut relief, sur une tablette cintrée en terre cuite. 
Haut. 273, larg. moyenne, o1s. 


116. Deux Amours en haut relief dans un fronton moitié triangulaire 
et moilié cintré. 

L'un d’eux, assis, est occupé à tresser une guirlande de fleurs; tandis 
que l’autre, debout, tenant de la main droite une colombe et de la gauche 
une couronne, s'apprête à la couronner de fleurs. 

Joli modèle en terre cuite. 

Haut. 0,130 ; larg. 0,250, 


117. Trois têtes d'anges paraissant sortir des nuages qui couvrent 
l'angle gauche d'un tabernacle. 
Maquette d'un coin du tabernacle de l'autel de St-Siffrein. 
Ronde-bosse en terre non cuite. ' 
Haut. 0,123 ; larg. 0,150. 


118. Têtes d'anges aux ailes déployées. 
Haut relief sur une tablette en terre cuite brisée. 
Haut. 0,140 ; larg. 240. 


149- Console offrant au milieu une coquille entourée d’ornements en 
volute d'ou sortent plusieurs plumets. 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 79 


Maquette de quatre consoles du chœur de D Repas aujourd'hui 
sur la porte occidentale. 

Terre cuite. 

Haut. 0,105; larg. 133, prix 0,073. 


120. Autre console, avec une feuille d'acanthe accompagnée de volutes. 


Autre maquette d’une des consoles des mêmes cadres. 
Terre non cuite. 
Haut, 0,122 ; larg. 0,100 ; prof., 0,04. 


121. Femme en oraison. 


Ce serait, croyons-nous, la maquette de la statue de l’Espérance qu'on 
voit dans le chœur de St-Siffrein. 

Statuette en terre cuite, à laquelle manque une partie des bras. 

Haut. 0,187, y compris le socle. 


122. Maquette du groupe de l'Observance, dont il est question au n° 22 
du prés. catal. 


Collection de M. Biret à Avignon. 

Haut. avec le socle 0,19 — statuettes des Sts, 0,09 — Long. 0,28. 

La Vierge et l'Enfant Jésus ont les têtes et les mains coupés ; St-Mau- 
rice à perdu le bras gauche. 


123. L'eau représentée sous la figure d'une femme debout, tenant de la 
main droite une urne penchée. 


Musée de Carpentras. 

Statuette en terre non cuite. 

Hauts. 0,30. 

Cette jolie statuette que M. Houssaye, l’'éminent critique d'art, trouvait 
digne de Clodion, provient du cabinet de M. Delestre. 


124. La Terre également sous la figure d'une femme debout qui tient 

un globe à la main. 

Musée de Carpent. (1) — Même haut., même provenance et même 
observation. 

Nous ajouterons que M. Delestre avait les deux autres éléments : le 
Feu et l'Air, mais ils sont perdus. 


125. Maquette de la Vierge de Bédarrides, à Paris, chez M. Louis 
Cartier. 


Voir la biog. et le catal. n° 6. 


(1) On voit aussi au même Musée, un moulage fait par D. Bonnet de la ma- 
quette d'un des anges adorateurs de St-Siffrein, Qu'est devenue cette maquette ? 


80 MÉMOIRES 


126. Élévation de l'Hostie. 


Cette œuvre d'art était autrefois la propriété de M. Reyne, directeur 
de l'école de dessin d'Avignon, qui l’envoya à Paris à la Société libre des 
Beaux-Arts, elle y fut très admirée des connaisseurs et des artistes. Elle 
fait aujourd’hui partie de la collection de M. Louis Cartier. 

Cf. Écho de Vaucluse n° 1197, 1° janv. 1843. 


MAQUETTES ATTRIBUÉES A BERNUS 


197. Le Génie de l'Art, ailé, entourée d'une draperie flottante qu'il 
retient de la main droite, et portant un équerre de la main gauche. 


Figure d’un haut relief sur une tablette rectangulaire en terre cuite, 
derrière laquelle on lit, en écriture du temps: 2 février 1667. Cette date 
à laquelle Bernus n'avait pas encore accompli sa dix-septième année, rend 
très-douteuse l'attribution de cet objet d'art au sculpteur de Mazan quoi 
qu'on ait dit de la précocité de son talent. 

Haut. 0,200: larg. 0, 196. 

Musée d'Avignon, n° 25 du cat. imp. 


128. St-Jean l'évangéliste. 


Figure jeune, vêtue d’une simple tunique et dont les cheveux, divisés 
sur le front, retombent sur les épaules. L'épaule gauche manque et la tête 
a été recollée vers le bas du cou. 

Buste en terre cuite. 

Haut. 0,133. — Fig. 174 de nat. 


129. Minerve (?) armée de son casque. 


Au musée de Carpentras. 
Statuette en terre non cuite. 
. Haut. 0, 32. 


130. Maquette de la Ste-Madeleine de Mazan. 


(Voir n° 73 du prés. catal.) 

Ste-Madeleine à demi couchée, appuyée sur le coude, tient de la main 
gauche un vase de parfum. 

Dans le cabinet de M. Rousseau, 


131. Maquette d'un ange à genoux les ailes à demi déployées. 
Chez M° Nury, rue Philonarde, 108. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 81 


PLANS ET DESSINS 


Dans tous les prix-faits que nous avons trouvés, on voit que 
Bernus dessinait un croquis, dressait un plan qui, s’il était ac- 
cepté, était signé par les parties contractantes et servait de base 
à l’éxécution du contrat. Que sont devenus tous ces croquis et 
tous ces plans? nous n’en savons rien; il semble que les contem- 
porains de Bernus, justes appréciateurs de son talent et collec- 
tionneurs passionnés, auraient dû les conserver. Cependant 
malgré toutes nos recherches, nous n’avons pu en retrouver que 
deux dont l'authenticité est indiscutable; quelques autres que 
nous classerons après celles-ci nous paraissent également du 
même artiste. 


132. Plan primitif du tombeau de Mg. Buty. 


Dans le cabinet de M. Casimir Rousseau. 

Le plan est signé de la main de Mgr Buty et de celle de B:rnus. 

Voir la description du tombeau dans la biographie, p. 42 et au n°5 de 
ce catalogue.Nous ferons seulement remarquer que derrière l'évèque à ge- 
noux, à gauche du plan, un enfant tient la mitre d’une main et la crosse 
de l’autre, et qu'au bas sur les côtés du tombeau, à la place des statues de la 
Prudence et de la Justice, on voyait, dans ce premier plan, deux anges 
debout à la hauteur du sarcophage, l’un, tenant un miroir, et l'autre un livre. 


133. Autre plan du même tombeau. 

C'est un premier croquis au simple trait.Le bas du tombeau est esquissé 
à l'encre, la figure du Temps et la draperie dessinées au crayon. L'enfant 
qui tient le livre,qu'on voit encore aujourd'hui debout sur le tombeau, est 
à genoux £ux pieds de l'évêque. 


134. Autre plan de tombeau. 

Chez M. C. Rousseau. | 

Sur un sarcophage de forme Renaissance, un évêque ou un chanoine 
est à genoux de profil sur un prie-Dieu. 


135. Autre plan de tombeau. 


Chez M. C. Rousseau. 
Ce-plan, entièrement dessiné au simple trait de plume, est grandiose. A 


6 


82 MÉMOIRES 


la base du tombeau, le Temps et la Mort debout, l’une à droiteet l’autre 
à gauche. Plus haut, à côté du sarcophage, la Renommée, sonnant de la 
trompette, soulève de la main gauche le couvercle du tombeau, d’où un 
aigle s'envole, et enfin sur un piedestal, la statue d’un évêque à genoux 
et les mains jointes, revêtu du rochet et du camail. Au bas du plan, on lit 
ces lignes, qui nous paraissent de l'écriture de Bernus: Ze tems tien un 
compas brise an ses main et les pointes à ses pié avec un faux casée et un sablié 
ranverse. | 


Ce plan a-t-il jamais été réalisé ? La tradition est muette sur ce point. 


136. Autre plan de tombeau. 


Dans la collection de M. Illy, curé de St-Siffrein. 
Ce plan est à peu près du même que celui du n° 134. 


137. Autre plan de tombeau. 
Chez M° Anrès. | 
Ce plan au lavis, suivant le goût de l'époque, nous représente la Mort 


ailée assise sur la conque du tombeau, enveloppée dans une large drape- 


rie, tenant d’une main le sablier, et de l’autre portant un cadre ovale dans 
dans lequel on voit le portrait d’un évêque ou d’un chanoine. Au bas, un 
cartouche sans armoiries, surmonté de la couronne de comte et du chapeau 
à trois glands ; sur les côtés, deux anges éplorés portant un flambeau 

Au dos dece dessin, on lit cette singulière inscription, mi-partie au 
crayon, mi-partie à la sanguine : Cadet fermerat la grand porte en bas el en 
aut à clef et mettra les deux clefs sur la table. Cadet Bernus — Ce dernier 
mot paraît de l'écriture de Joseph. 

Cette inscription n'est-elle pas une nouvelle preuve que les dessins ve- 
naient de la famille Bernus et étaient plus anciens que Thomas, puisqu'on 
y voit la signature de son grand-père? 

On a voulu dire que c'était là le plan du tombeau de M. de Lascaris, 
l’évêque de Carpentras ; mais cette opinion est erronée, puisque, d’après 
Barjavel, le tombeau de cet évêque était décorée dustatue de la Vérité et 
la Charité. 


138-145. Huit dessins de cheminée. 
Chez M. Rousseau. 


146. Un dessin de cheminée représentant Jupiter et Egine. 

Chez M. Jules de Terris. 

Tous les dessins dont nous venons de parler furent vendus à M. Casi- 
mir Rousseau par un brocanteur de Carpentras qui les tenait de M®° Ber- 
nard, femme d’un ancien professeur de dessin au collège de cette ville. 


147. Un dessin de la gloire de St-Siffrein — à la sanguine. 
Au Musée de Carpentras. 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 83 


148. Un autre plan de tombeau. 

Chez M. l'abbé Requin. 

Exactement semblable à celui de M. Anrès dont nous avons parlé au 
n° 137; seulement, au lieu d’être lavé, il est tracé au simple trait. 


149. Plan d'un rétable. . 

Au musée de Carpentras, attribué à Bernus. | 

Ces dessins sont-ils tous de Bernus ? Nous n'osons l’affirmer, mais nous 
sommes très portés à le croire et voici pourquoi. 

D'abord ils lui sont attribués par la tradition, contre laquelle on ne peut 
opposer aucune raison ; en outre, ils furent vendus presque tous par la 
succession Bernus à M. Bernard. Enfin ils nous ont paru être de la même 
époque et de la même main ; cependant comme notre compétence en ces 
matières est de trop mince valeur, nous avons consulté un artiste juste- 
ment renommé, un dessinateur de premier ordre, une des illustrations de 
notre département, qui a pleinement abondé dans notre sens. Or, il est 
certain que le plan et même les deux plans du tombeau de Mgr Buty, 
sont de la main de Bernus. — Cf. le plan et le prix-fait. Arch. dép. G, 
13, f. 155. 


Il reste encore quelques œuvres sorties, nous a-t-on dit, de 
l'atelier du sculpteur de Mazan, œuvres que nous n'avons pas 
vues et sur lesquelles ne nous saurions porter un jugement ; ce 
sont : un retable, un autel, une Vierge et deux petits anges àdo- 
rateurs à Montbrun (Drôme), un retable à Reilhannette(Drôme), 
un enfant Jésus à Fréjus chez Mgr Terris, une Vierge à Toulon 
ét un autel et ua retable à Viens. 

Nous n'avons pas parlé d’une multitude de travaux insigni- 
fiants qu'un simple coup d'œil permet de juger. Mais notre 
catalogue est-il complet et sans erreur ? Nous n'avons pas la 
témérité de le croire, et nous terminerons notre travail en priant 
les véritables amis des arts de nous faire connaître les oublis 
et les fautes qui auraient pu nous échapper. 


ACADÉMIE DE VAUCLUSE 


Extraits des procès - verbaux. 


DÉCEMBRE 1884 — Janvier-FÉvrier 1885. 


mm 


Décembre, — Ïl est procédé aux élections bi-annuelles pour le renou- 
vellement du bureau. 


Sont élus : 


Président : M. Ducos. : 

Vice-Présidents : MM. DE SEYNE et VILLARS. 
Secrétaire : M. P. MaANiIver. 

Trésorier : M. CHANTRON. 
Bibliothécatre-Archiviste : M. NicoLaAs. 


Séance du 3 janvier 1885. — Présents : MM. Pamard, Sagnier, Chan- 
tron, Villars, de Seyne, Duhamel, Bourges, d° Larché, Barbeyrassy, 
Vayssière, Brunet, Limasset, d' Arnaud, Manivet, secrétaire. 

Installation des membres du bureau. 

Discours du Président. 

Le commandant Ducos est heureux de constater que, sous la présidence 
de son prédécesseur, le d' Pamard, l’Académie a prospéré. Sa vitalité s’af- 
firme tous les jours, grâce aux travaux remarquables de ses membres. 
L'Académie néanmoins a encore beaucoup à faire. Il lui manque entre au- 
tres un local. M. Ducos propose à la Société un local dont elle ferait sa 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 85 


bibliothèque. On pourrait peut-être demander à la Société d'Agriculture 
de vouloir bien détacher deux pièces du logement qu'elle occupe. M. Ro- 
chetin fait observer que l’Académie pourrait tenir ses séances dans ce local. 
M. le Président ajoute qu’on aurait peut-être ces deux pièces pour la mo- 
deste somme de 200 fr. Des dépenses néanmoins seraient nécessaires pour 
établir leur indépendance. M. Nicolas est d'avis de réclamer, dans le plus 
bref délai, au Musée les ouvrages qui appartenaient à l’ancienne Académie. 
M. de Seyne présente un vœu relatif à l'entretien et à la conservation de 
l’ancienne chapelle de la rue des Ortolans. Ce vœu est adopté à l’unanimité 

M. Rochetin signale à ses collègues une inscription gallo-grecque, en- 
tièrement inédite, qu'il a eu le plaisir de trouver près de l'Isle, au mois 
de juin dernier. C’est une épitaphe, probablement celle d'une femme, du 
nom d'Adgennoris «fille» de Veretomarevus. 

Ce texte épigraphique est remarquable par les désinences insolites 
des deux noms propres qui s’y lisent, le premier finissant par un l: 

AAFENNOPIT ; le second par un I : OYEPET[O]JMAPELOTYE. Si l’on 
s’en rapporte à une inscription latine de la Bâtie-Mont-Saléon (Hautes- 
Alpes), où une femme, Pompeia Lucilla, est désignée sous l'ethnique 
Alobrog, au lieu d'Alobrox, Adgennorig serait, en gaulois, la forme fémi- 
nine du masculin À dgennorix et servirait à désigner une défunte de ce nom. 
Quant à la désinence en x de Veretomarevi, au lieu d’être grecque, comme 
devaient l’exiger les caractères employés, elle est gauloise, l’? étant consi- 
déré par les celtistes comme la marque du génitif dans les mots gaulois 
dont le nominatif est en os. Il ya lieu de conclure de ces observations 
que, si le lapicide a employé l'alphabet grec pour graver cette inscription 
tumulaire, il a conservé aux mots gaulois les flexions qui leur sont propres. 

Il faut en outre faire remarquer la concision de l’épitaphe de l'Isle ; on 
y lit littéralement : Adgennorig de Veretomarevus. En restituant les mots 
sous-entendus, on traduit : Adpennoris Q fille» de Verctomarevus, « repose 
ici ». La filiation marquée simplement par le nom du père au génitif, un 
tel d’un tel, se reproduit quelquefois dans les épitaphes latines; on dit 
alors que la filiation est indiquée à la manière gauloise. La concision des 
épitaphes gauloises où sont sous-entendus et le mot exprimant la filiation et 
le verbe, se retrouve dans les épitaphes grecques. Les caractères grecs des 
inscriptions et la formule concise des textes funéraires étaient donc cho- 
ses communes aux Gaulois du midi et aux Grecs. Peut-être faut-il consi- 
dérer cette concision, ainsi que les caractères grecs adaptés à la langue 
celtique, comme un emprunt fait à ces derniers. 

Les Romains ont imité les monuments funéraires de la Grèce : ainsi le 
fronton triangulaire reposant sur deux pilastres, le bas-relief représentant 
le repas funéraire, la stèle propremènt dite, c'est-à-dire en forme de co- 
lonne. Celle de l'Isle élevée sur une base et couronnée par un tailloir, doit 
être aussi une imitation des stèles massaliotes par nos ancêtres du littoral 
méditerranéen. La colonne funéraire grecque est parfois tronquée, parfois 


86 MÉMOIRES 


aussi surmontée d’un ornement, un comme chapiteau. Or le simple tailloir, 
partie intégrante du chapiteau, mais dépourvue de toute sculpture, peut- 
être considéré comme une simplification de ce genre d'ornementation. 
Dans le midi de la France, à Montpellier, à Beaucaire, à Apt, on a trouvé 
déjà plusieurs colonnes de ce genre avec inscription gallo-grecque, 


Séance du 7 fevrier 885. — Présents : MM. Ducos, Villars, de Seyne, 
Nicolas, Chantron, Sagnier, Cerquand, Torcapel, Tiquet, Barbeirassy, 
Rochetin, Cade, Pichard, Brunet, Ferton, Bourges, Mouzin. 

MM. Nicolas, Duhamel et Cerquand présentent, pour faire partie de la 
Société, en qualité de membres titulaires : 

MM. de Passy, inspecteur général de 1r° classe des Ponts et Chaussées 
en retraite; Coutagne, ingénieur des poudres et salpêtres à St-Chamas ; 
Jac, sous-ingénieur des Ponts-et-Chaussées à Orange; Caucanas, ingénieur 
du canal de Pierrelatte à Orange ; Dusser, chef de section principal au 
chemin de fer à l'Isle; Mercicr, chef de section au chemin de fer, à Avi- 
gnon ; Metivet, garde mines à Avignon ; Flandrin, sous-chef de section du 
chemin de fer, à Pont St-Esprit; Arnaud Alfred, contrôleur aux conditions 
des soies, à Avignon ; Perrin Jules, instituteur à Mondragon ; Bout, Hip- 
polyte, percepteur à Barbentane ; Fontaine, propriétaire et maire à Bar- 
bentane ; Escoffier, géologue, à Visan ; comme correspondant ; Gaudry 
membre de l'Institut, professeur de paléontologie, à Paris. 

MM. Bayle, Duhamel et Nicolas présentent, pour faire partie de la 
Société, comme membre titulaires. 

MM. Requin, vicaire à St-Symphorien ; Chapot Gustave, à Avignon. 

MM. Pamard, Chantron et Villars, présentent, en qualité de membre 
titulaire, M. le docteur Monnier, à Avignon. 

M. Chantron, trésorier, donne eruite lecture du projet du budget pour 
1885, qui est adopté. Des remerciments sont votés au trésorier. 

Le Président entretient ensuite la Société, de la question d’un local 
pour les réunions des commissions. Il rappelle l'utilité de ce local et il 
demande que quelques membres de la Société, soient adjoints au bureau 
pour étudier cette question. Il propose MM. Rochetin, Ollagnier et Rey- 
nard-Lespinasse. Cette proposition est adoptée. M. Rochetin demande si 
la commission a pour mission d'examiner un local déterminé ow de 
rechercher quelles seraient les combinaisons possibles, pour arriver 
au résultat cherché. M. Cerquand pense que la question de principe doit 
être réservée tout entière et que la commission a surtout pour but de 
s'occuper de la recherche d’un local, sans désignation spéciale. M. le Pré- 
sident répond que la commission a toute liberté d'action et qu'elle n'est 
pas plus liée par les propositions antérieures qui ont pu être faites que 
par celles qui le seront à l'avenir. Il insiste, cependant, sur la nécessité de 
trouver, dans le plus bref délai possible, un local convenable. Il est décidé 
que la commission restera en fonctions jusqu’à ce que cette question soit 
résolue. | 


MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 87 


Le Président entretient ensuite la Société de la publication des Mémoi - 
res. Il signale les inconvénients d’une publication semestrielle qui a l'in- 
convénient graye de paraître trop rarement, et il propose que désormais, 
les Mémoires de l’Académie paraissent par fascicules tous les trois mois, 
ce qui est adopté. Il rappelle que les statuts prescrivent que tout travail 
lu dans les séances soit remis au secrétaire perpétuel, pour assurer la ré- 
gularité de la publication. Il appelle l'attention des membres présents sur 
la possibilité de rendre compte dans ces mémoires de publications litté- 
raires, historiques, archéologiques, scientifiques, qui seraient adressées 
par les éditeurs. On constituerait ainsi une bibliographie sérieuse, et en 
même temps, un noyau de bibliothèque. 

Le Secrétaire perpétuel fait remarquer que, dans le budget de 1885, ila 
été inscrit une somme de 150 fr. pour fouilles, moulages et photographies 
et qu’antérieurement la Société avait décidé de demander au Musée d'Avi- 
gnon de contribuer pour une part égale, aux fouilles, moulages ou photo- 
graphies des monuments qui pourraient être entrepris avec cette clause, 
que les objets trouvés deviendraient la propriétés de cet établissement. Il 
demande que le vote de l’Académie soit transmis à l'administration du 
Musée, ce qui est adopté. 

Le Président entretient ensuite la Société du Congrès des Sociétés 
Savantes, qui doit se réunir à la Sorbonne, et demande la nomination de 
délégués. 

Sont délégués : MM. Cerquand, Morel, Duhamel, Benoît, Delpont, Bout, 
Manivet, auxquels pourront être adjoints d’autres membres dans la pro- 
chaine séance. 

M. Sagnier donne ensuite lecture d’un travail sur une inscription 
romaine inédite, découverte à Cavaillon, travail que la Société entend avec 
le plus vif intérêt et dont elle décide l'impression dans ses Mémoires. 

M. Cerquandlit ensuite un savant et très intéressant travail sur Les lé- 
genders Gauloise de l'inondation qu'il a l'intention de présenter au Congrès 
de l4 Sorbonne. 


La séance est levée. 


| TGS" | 


BIBLIOGRAPHIE 


ODES d'ANACRÈÉON et poésies de SAPHO, traduites en vers par Prosper Yvaren. 
Paris, Lahure, 1884, 1 vol. in-8°. 


Dans la préface de son livre, M. Yvaren passe en revue les poètes français qui 
ont ou traduit ou imité Anacréon ; le plus grand nombre appartient au X VIe siè- 
cle et au XVIIIe, à l'origine et à la décadence de notre poésie classique : Ron- 
sard, Remy-Belleau, Passerat, d'une ee ; de Bernis, Gentil-Bernard et Millevoye, 
d'autre part. Les auteurs du grand siècle, sauf Lafontaine qui prend de toutes 
mains, se sont moins accommodés des gentillesses du chansonnier de Téos. Ces 
préférences et cette indifférence se justifient très bien. Si vous demandez unique- 
ment à une peinture la perfection propre au genre, les tableaux appelés Ana- 
creontea ont cette perfection. Ils sont petits avec toutes les qualités qu'on exige 
des œuvres mignonnes, signification précise, exécution délicate. Une seule Luhe 
les déshonorerait et ils n'ont point de tache. Les raffinés des lettres les étudient 
avec une loupe, comme on fait d’une miniature, et restent ravis. Mais les sévères, 
les fâcheux ont beau jeu aussi contre les enthousiastes d'Anacréon : « Votre admi- 
ration s’égare, disent-ils ; les chansons que vous attribuez à Anacréon, contem- 
porain de Polycrate, sont des œuvres alexandrines, où l'afféterie, la mièvrerie rem- 
place le naturel, où les procédés d’un art recherché se substituent à l'inspiration. 
« Une littérature qui aboutit au madrigal est finie. » 

Le traducteur d'Anacréon n’a cure des fächeux. Il aime Virgile; il aime 
Anacréon; il a vécu avec eux dans une longue familiarité qui lui a per- 
mis de pénétrer au plus profond de leur génie. De quel droit l'empècher 
d'y conduire quelque lecteur, homme de goût ? Mème pour se justifier de son 
affection pour le poète grec, il a toute prète une raison qu'il expose avec une 
bonne grâce capable de toucher les plus farouches Il étudiait, écrit-il, Guillaume 
de Baillou (un médecin illustre du XVIS siècle), dont les œuvres sont pleines de 
citations d’Ilippocrate et de Galien, obscures pour un homme qui s'est abstenu 
de grec depuis trente ans. 11 s'est servi du texte d'Anacréon pour rapprendre le 

ec et n'être plus embarrassé par les citations de Guillaume de Baillou, La mé- 
ee est nouvelle assurément ; mais elle est bonne et elle a réussi au docteur. 

Sur les difficultés qu'offre la traduction en vers français d'un poète étranger, 
M. Yvaren a écrit quatre pages excellentes qui se résument en ceci : serrer de si 
près le texte qu'on le reproduise presque litéralement ; et là, où ce n'est pas pos- 
sible, trouver un tour, une image équivalente; ne se point laisser entraîner par la 
rime; ne point se contenter d'une première version : /a patience est le génie du tra- 
ducteur. » || n'est personne qui n'accepte de telles règles, et qui ne les suive avec 
profit. Mais la licence que réclame M. Yvaren, d'ajouter quelquefois un trait au 
tableau qu'il reproduit, ne lui serait pas accordée par tout le monde. L'exemple 
qu'il en donne, dans Ronsard, est ingénieusement choisi; mais Ronsard ne 
s'annonce pas comme un traducteur. Un traducteur nous doit ce qu'a dit son au- 
teur, rien de moins, rien de plus. Rarement d'ailleurs M. Yvaren s'est permis cette 
licence. 11 est fidèle, il est exact, son style élégant et châtié se plie avec une telle 
aisance à tous les détours de la phrase grecque, qu'on dirait qu'il chante lui-mème 
et ne traduit pas. Au licu d'entrer dans les détails, j'aime mieux citer deux petites 
pièces qui inspireront le désir de lire les autres. Je les fais précéder d’une traduc- 
tion littérale, p. 110 et 138. 


MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 89 


« Les Muses ayant enchaîné — de guirlandes l'Amour, =- l'ont livré à la 
beauté. — Et maintenant Cythérée — je cherche, portant une rançon — pour ra- 
cheter l'Amour. — Mais en vain on voudrait le délivrer ; — il ne s’en ira plus, il 
veut rester : — il est apprivoisé à l'esclavage. » 


Jadis l'Amour surpris par les neuf sœurs 
Et garotté dans des chaînes de fleurs, 

A la beauté fut livré comme esclave. 
Depuis ce temps, c'est en vain que Cypris 
De sa rançon offre partout le prix. 

De tels liens si l’on brisait l’entrave 

Et que l’Amour se vit en liberté, 

Pour fuir croit-on qu'il déployât son aile ? 
Il resterait auprès de la beauté, 

Tant il chérit les fers qu'il reçut d’elle. 


« Amour, dans une rose, un jour — ne vit pas une abeille — endormie qui le 
piqua — au doigt. La main — endolorie, il pousse les hauts cris. — 11 fuit, il vole 
auprès de la belle Cytherée. — « C'est fait de moi, mère, dit-il ; c'est fait de moi. 
Je suis mort. — Un petit serpent m'a frappé, — un serpent ailé, que nomment — 
ateille les laboureurs. » — Elle répond: « Si l'aiguillon — d'une abeille te fait 
souffrir, — songe combien souffrent, — Amour ! ceux que tu frappes. » 


A l'étourdie, un jour, sur une rose 

Pour la cueillir Cupidon met la main, 

Et ne voit pas qu'une abeille y repose. 

Elle s’éveille irritée, et soudain 

Le pique au doigt. La légère blessure 

Au pauvre enfant fait pousser les hauts cris 
11 court, il vole à sa mère : « O Cypris! 

Je meurs, ditw1l, je meurs ! ma perteest sûre : 
Je suis mordu par un petit serpent 

Qu'on nomme abeille et qui porte des ailes ! » 
— Si l'aiguillon d’une mouche, en piquant, 
Laisse après lui ces souffrances cruelles, 
Répond Vénus, jugez quelle douleur 

Causent vos traits quand ils percent le cœur. » 


M. Yvaren n'est pas moins heureux quand il interprète les fragments, seuls res- 
tes authentiques des poèmes d'Anacréon, que les traducteurs négligent d'ordinaire. 
Le livre, par son format et l'élégance de l'impression, aussi bien que par les mé- 
rites de la traduction, a sa place marquéé dans la bibliothèque d un homme de 
goût, Letexte grec, placé en regard du texte français, permet de mesurer les efforts 
suivis de succès pour rendre l'un digne de l’autre. Pour cela il faut simplement 
suivre la méthode de M. Yvaren, et à l’aide d'Anacréon et de ses imitateurs 
réapprendre le grec oublié. 11 n’en coûterait pas beaucoup d'essayer ; on profiterait 
à réussir. 


J.-F. CERQUAND. 


DE 


STÈLE ÉPIGRAPHIQUE 


TROUVÉE A SAINT-ESTÈVE (Terroir pu Txor) 


Dans les bâtiments du domaine appelé Saint-Estève, si- 
tué sur le territoire du :Thor et à très peu de distance 
du territoire de Cavaillon, il existe une stèle épigraphique 
d’une grande importance pour l’histoire locale et que j'ai tout 
lieu de croire entièrement inédite. J’en ai fait la découverte 
dans le courant de l’année dernière, d’après des indications 
qui m’avaient été fournies par des personnes du voisinage. Si 
tout de suite je n’en ai pas fait part à l'Académie, et si je 
n’y ai donné aucune publicité, c'est que j'espérais que l’acqui- 
sition en serait faite par le musée Calvet. Malheureusement 
le propriétaire, malgré des démarches réitérées, a manifesté 
son intention absolue de la conserver dans son domaine, et 
cette détermination peut être considérée comme irrévocable. 
Il n’y a donc plus de motifs pour différer d'appeler l’atten- 


tion sur ce monument. 


92 ._ MÉMOIRES 


Il s'agit d'une inscription dédicatoire gravée sur une stèle 
de pierre calcaire compact, probablement des carrières du 
Léberon, d’une hauteur de 0,73 cent. et d’une largeur de 
0,62 cent., dans son état actuel. Mais la partie supérieure 
porte des traces de cassure. Dans son état primitif, cette pierre 
devait avoir quinze ou vingt centimètres de plus en hauteur, 
et elle devait contenir une ou deux lignes de plus que les li- 
gnes actuellement existantes. Malgré cette mutilation et bien 
que, dans certaines parties, les caractères soient un peu frus- 
tes, on peut reconstituer facilement le sens de l'inscription. 

En voici la copie figurative, aussi exacte que puisse le per- 
mettre le défaut d’estampage. 


RINCIPI IVVEN V 
M OPELLI SEVERI MA 


CRINI PII FELIC FIL 
CABELL 


Hauteur 0,73, 
Largeur 0, 62. 


Cette inscription a quatre lignes. Dans la première, les 
mots principi juventutis peuvent se reconstituer parfaite- 
ment. Le mot principt, moins la lettre initiale p, se trouve 
très nettement conservé. Mais les cinq dernières lettres du 
mot juventutis sont un peu frustes et mal définies. Il pourrait 
donc se faire qu’au lieu de la finale uf1rs, il y eût la syllabe 
initiale Cæs du mot Cæsar.C'est peu probable, parce que, dans 
les monuments ou sur les monnaies, le mot Cæsar précède les 
mots Princeps Juventutis ; il ne les suit point; c’est d’ailleurs 
peu important ici. 

La seconde et la troisième lignes, malgré des éraillures 
aux lettres finales, restent bien lisibles. 

Enfin le mot Cabell, qui seul constitue la quatrième lettre, 
est d’une belle conservation. 

Tous ces caractères sont d'un bon style, qui, par sa régu- 
larité, témoigne des temps du haut empire ou du moins des 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 93 


temps où la décadence de l'épigraphie n'avait pas encore 
commencé. Ils ont chacun une hauteur de 0,50 millimètres ; 
toutefois ceux du mot Cabell sont un peu plus grands, plus 
pleins, plus espacés. 

Voici la traduction qui me paraît devoir en être faite. Prin- 
cipt juventutis Marci Opilli Severi Macrini, pii, felicis 
filio, Cabellienses. 


Au prince de la jeunesse, fils de Marcus Opillius Severus 
Macrin pieux, heureux, les Cavaïllonats. 


Si, comme cela me paraît évident, la mutilation de la pierre 
a fait disparaître le commencement de l’inscription, il devait 
y avoir en tête nécessairement les mots Antonio Diadume- 
niano Cæsari, peut-être aussi le’mot de famille Opillius et 
le mot nobilissimus. En effet l’empereur Macrin avait un fils 
unique appelé Diadumène, qu'il associa à la dignité impériale, 
avec le titre de César, et à qui il donna les noms d'Anfonin 
Diaduménien. Le peu d'épaisseur de la pierre pourrait faire 
supposer qu’elle était encastrée dans un socle qui supportait 
une statue du jeune prince. 

L'histoire de Marcus Opilius Macrin nous a été laissée par 
Dion, par Hérodien, par les divers auteurs de l’histoire Au- 
guste, et par Eutrope. Il était préfet du prétoire sous Anto- 
nin Caracalla, et lorsque cet empereur, qui s'était mis à 
la tête de l’armée de Syrie, eut été assassiné par un centu- 
rion près de la ville d'Emèse, lui-même, qui probablement 
n'était pas resté étranger à la conspiration, fut proclamé em- 
pereur par les légions. C’était en l’an de Rome 970, eten 
l'an 217 de l’ère chrétienne. Son règne fut très court; il ne 
dura que quatorze mois. Un meurtre et une conspiration 
l'avaient élevé à l’empire ; une sédition militaire et les intri- 
gues de Julia Mæsa, tante de Caracalla, lui ravirent l’empire 
et la vie. Il eut pour successeur l’infâme Héliogabale, petit- 
fils de Julia Mæsa. 

Lampride, un des auteurs de l’histoire Auguste, a consa- 
cré un chapitre entier à l’histoire de Diadumène, et il raconte 


94 MÉMOIRES 


dans quelles circonstances ce jeune prince reçut le titre de 
César et le nom d'Antonin. Macrin peu de temps après son 
avènement à l'empire, fut informé que les légions regrettaient 
vivement Antonin Caracalla,et déploraient,comme un mauvais 
présage, que l'empire ne se trouvât plus protégé par le patro- 
‘ nage du nom d’Antonin. Et, en effet, le règne glorieux et bien- 
faisant d’Antonin le pieux avait laissé de tels souvenirs dans 
les affections du peuple et de l’armée, que les divers empe- 
reurs qui avaient suivi, crurent devoir eux-mêmes prendre ce 
nom, ou le faire prendre à leurs fils, en leur conférant le titre 
de César. C'est ainsi notamment que Caracalla, fils de Sep- 
time Sévère, recut le nom d’Antonin. 

Le nouvel empereur assembla donc les légions, et, en leur 
présence, conféra solennellement à Diadumène le titre de 
César et de prince de la jeunesse, ainsi que lenom d’Antonin, 
tout comme lui-même, en étant acclamé Auguste, avait pris le 
nom de Sévère, le grand empereur. De plus, il changea l’an- 
cien nom de Diadumène en celui de Diaduménien. Il fit aux 
soldats une harangue, dont le texte nous est rapporté par 
Lampride, et, ce qui valait encore mieux, il promit aux sol- 
dats un congiarium, c’est-à-dire, une large distribution d’ar- 
gent. Immédiatement après, il manda au Sénat qu’il venait de 
conférer à son fils le titre de César et de lui faire prendre le 
nom d’Antonin. À Rome et dans tout l’empire, cette nouvelle 
fut reçue avec enthousiasme. Caracalla s’était fait détester des 
populations par ses cruautés, par ses vices, par ses prodiga- 
lités insensées, par les nouveaux impôts qu'il avait établis 
sur les successions et sur les affranchissements. Le règne deson 
successeur fut accueilli avec un extrême faveur. Nécessaire- 
ment les provinces durent s'empresser de témoigner leur 
affection au fils unique, au futur héritier du nouvel empereur. 

Le jeune Diadumène n'avait alors guère plus de dix ans. 
: Lampride a fait de lui le portrait le plus charmant. Il était, 
dit-il, remarquablement beau, spectosissimus ; sa taille était 
élancée ; il avait les cheveux blonds et les yeux noirs, les traits 
fiers et réguliers, et aussi l'esprit déjà réfléchi et le corps 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 95 


déjà robuste par l'exercice. J'ajoute que toutes ces qualités 
n'empêchèrent pas le pauvre enfant d’être mis à mort lors de 
la chute de son père. Malgré tout l'intérêt qu'il inspirait et 
sous le ridicule prétexte qu’il avait engagé son père à sévir 
contre les séditieux, il fut égorgé par les soldats. Il existe au 
musée Calvet une tête de jeune garçon, que M. Charles Le- . 
normant, à son passage à Avignon, affirma avoir appartenu 
à une statue de Diaduménien. 

Macrin, pendant la courte durée de son règne, ne fit point 
le voyage de Rome, ni le voyage des provinces occi- 
dentales ; il ne cessa de résider avec son fils à Antioche 
et dans les pays environnants. Le Sénat n'en mit pas moins 
d'empressement à le faire acclamer dans toute l'étendue de 
l'empire, età faire acclamer Diaduménien,comme César, prince 
de la jeunesse. C'est, sans doute, à cette époque que dut 
être élevée par le peuple de Cavaillon la stèle dédicatoire 
dont j'ai l'honneur de vous entretenir ici. Alors, bien plus 
encore que dans les temps modernes, les témoignages de dé- 
vouement et d'affection envers les princes se manifestaient 
par l'érection de statues ou par des inscriptions dédicatoires. 

Permettez-moi de vous donner quelques explications sur 
le titre de prince de la jeunesse, princeps juventutis, qui se 
trouve en tête de la partie restante de l'inscription. 

Il existait déjà dans les temps de la République et il était 
purement honorifique, tout comme celui de prince du Sénat. 
D’après le Dictionnaire des antiquités romaines de Pitiscus 
et les auteurs qui y sont cités, il était porté par les jeunes 
gens des meilleures familles de l’ordre des chevaliers, qui 
n'avaient pas encore atteint vingt-huit ans, âge requis pour 
les rendre aptes aux hautes fonctions publiques. Mais sous 
l’empire il ne fut porté que par des jeunes gens du sang im- 
périal, et qui pouvaient être considérés comme des héritiers 
présomptifs de l’empereur. C'est Auguste, dont la tactique 
était, comme on sait, de concentrer sur sa tête et sur celle 
des membres de sa famille, toutes les charges militaires, ci- 
viles, religieuses, afin d’en faire un faisceau qui en son pou- 


96 MÉMOIRES 


voir constituait l’empire ; c'est Auguste, dis-je, qui le pre- 
mier, après la mort de Marcellus, conféra ce titre essentiel- 
lement honorable à Caius et Lucius, ses petits-fils, enfants de 
sa fille Julia et d'Agrippa. Tacite, dans ses Annales, reproche 
à Auguste comme une énormité de ne pas avoir attendu pour 
cela qu’ils eussent quitté la robe prétexte. Ovide, au contraire, 
en bon courtisan,avait félicité le jeune Caius sur sa nouvelle 
dignité, en faisant entendre qu'elle était un gage pour qu'un 
jour elle fût remplacée par le titre de prince du Sénat, qui 
alors déjà n'appartenait plus qu’à l’empereur. Je possède 
dans ma collection une monnaie d’argent qui sur la face pré- 
sente la tête d'Auguste et sur le revers les figures de Caius 
et Lucius César, avec le titre de principes juventutis dans la 
légende. 

Après la mort de Caïus et de Lucius, Tibère qui était devenu 
l'héritier présomptif, ne fut pas revêtu de ce titre de prince 
de la jeunesse, parce qu'il était déjà d’un âge mûr et avait 
rempli les plus hautes charges de l’État. 

Néron, fils adoptif de Claude, fut prince de la jeunesse. 
La preuve en est notamment dans une monnaie d’Agrippine, 
où, sur le revers, figure le buste de Néron avec ces mots : 
Nero Claudius, Cæsar, princeps juventutis. — (Cette 
monnaie est décrite par Cohen. 

Vespasien, après son acclamation comme empereur,nomma 
et fit nommer par le Sénat ses deux fils, Titus et Domitien, 
à la même dignité, conjointement avec le titre de César. 

Marc-Aurèle et Commode en ont été pourvus successive- 
ment, ainsi que Caracalla et Géta, fils de Septime-Sévère. 
Ces faits sont constatés sur diverses monnaies décrites par 
Cohen, et dont plusieurs spécimens sont en ma possession. 

C'est en s’autorisant de tous ces précédents que Macrin, 
arrivé à l’empire, s'empressa de conférer à son fils les deux 
titres de César et de prince de la jeunesse, et de les faire 
consacrer par l’acclamation des légions. — On peut dire qu’à 
cette époque, ce dernier titre était devenu comme le corol- 
laire, l'annexe nécessaire de celui de César, et indiquait 
comme lui, que le jeune prince était désormais sur les 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 07 


marches du trône et destiné à succéder à l’empereur. C'était 
comme le titre de Dauphin dans l'ancienne France, et le 
titre de prince de Galles en Angleterre, avec cette différence 
toutefois que ceux-ci, d'après la loi des États, n'étaient con- 
férés qu'à l’aîné de la famille royale, tandis que les autres 
pouvaient être conférés à plusieurs. 

Les monnaies à l'effigie de Diaduménien ne sont pas com- 
munes, tant s’en faut. La brièveté du règne de Macrin et la 
manière brusque et violente dont il prit fin, l’expliquent 
suffisamment. Elles ont sur la face, avec le buste du prince, 
la légende : Marcus Opillius Diadumenianus Cæsar, ou 
Marcus Opillius Antoninus Diadumenianus Cæsar, et sur le 
revers, la légende : Princeps Juventutis, let] le jeune prince 
debout au milieu de plusieurs enseignes romaines. J'en pos- 
sède un exemplaire assez bien frappé et où les traits du jeune 
prince sont fort bien représentés (r). 

Les monuments épigraphiques de Diaduménien ne sont 
pas moins rares. Le grand recueil de Gruter ne contient de lui 
qu’une seule inscription au milieu de plus de dix mille. Elle 
est ainsi conçue : | 


M OPEL ANTONINVS 
DIADVMENIANVS 
PRINCEPS IVVENTVTIS 
C. PERPENNIANVS V. C. 
PRÆF. VRB. D. D. 


Le recueil d'Orelli en donne quatre, toutes avec le titre de 
prince de la jeunesse. L’une d’ellest, rouvée dans une ville de 
Portugal, est en honneur du père et du fils : 


IMP CÆS. M. OPELLIO SEVE 

MACRINO PIO FEL. INVICTO 

ET MAGNO AVGVSTO ET M. OPELLIO 
ANTONINO DIADVMENIANO 

NOBILISSIMO CÆSARI PRINCIPI IVVENTVTIS 


(1) Voir la figure ci-dessus en tête de ce travail. 


08 MÉMOIRES 


L'autre, trouvée à Vienne en Autriche, est en honneur du 
fils seul : 


M. OPELLIVS ANTONINVS 
DIADVMENIANVS 
NOBILISSIMVS CÆSAR 
PRINCEPS IVVENTVTIS 


Au sujet de ces deux dernières inscriptions, Borghesi 
affirme que c'est à partir du principat de Commode qu'on 
voit associer l'épithète de nobilissimus au titre de César, et 
il cite divers exemples d’autres fils d’empereurs. Quoi qu'il 
en soit, ce mot de nobilissimus n'était pas un complément 
indispensable, puisque l'inscription rapportée par Gruter ne 
le contient pas. La stèle dédicatoire de St-Estève, dans son 
état actuel, reste muette sur cette question. La partie haute 
qui a été détruite pouvait contenir, comme ne pas contenir, 
ce mot de nobilissimus, qui, du reste, tient déjà à la phra- 
séologie cérémonieuse du bas-empire. 

Le nom de Diadumène est d’origine grecque ; il est sans 
doute le participe du verbe äxñoux qui signifie s'échapper, se 
glisser à travers, éviter ou bien temporiser. Dans les temps 
de l'empire, il était porté par un certain nombre de simples 
particuliers. Le grand recueil de Gruter contient une vingtaine 
d'inscriptions, tumulaires pour la plupart, où figure ce nom 
de Diadumène. 

N'avais-je pas raison de dire que la stèle de Saint-Estève 
est de grande valeur scientifique? La science épigraphique 
classe au premier rang les inscriptions dédicatoires, parce 
qu’elles ont trait à des personnages ou à des faits historiques, 
et surtout quand il s’y trouve un nom de peuple ou de ville, 
ou tout autre document géographique. Les inscriptions 
votives etles inscriptions tumulaires sont de moindre mérite; 
elles ne concernent que de simples particuliers. 

Ainsi donc, au point de vue général et en dehors de notre 
pays, la stèle de St-Estève se recommande comme document 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 99 


historique d’un réelle importance. Elle confirme épigraphi- 
quement un fait historique, qui avait été constaté par les 
monnaies et par des inscriptions trouvées dans des pays 
lointains. Elle établit que l’autorité de l’empereur Macrin et 
le dévouement à la personne de son fils régnaient non seule- 
ment à Rome et dans l'Orient, ainsi que sur les bords du 
Danube et sur les bords du Tage, maïs encore dans la Gaule, 
puisque sur les bords de la Durance, ce témoignage officiel 
se produisait. On peut donc affirmer que le nouveau règne 
avait été accepté avec une universelle faveur. Cette obsere 
vation a son prix. Car lorsque, dans ces temps troublés, la 
puissance souveraine était conférée par l’acclamation sédi- 
tieuse des légions, il arrivait fréquemment que certaines 
provinces se refusaient à reconnaître le nouvel élu, ou bien 
que deux ou plusieurs factions se partageaient l'empire. 

Au point de vue de l'intérêt local, du département de 
Vaucluse, de l'arrondissement d'Avignon, et par-dessus tout, 
de la ville de Cavaillon, son importance est plus grande 
encore. Elle est pour les Cavaillonais comme un parchemin 
de noblesse, comme un titre généalogique ; elle est une page 
de l’histoire lointaine de leurs ancêtres. L’antique cité de 
Cabellio, la cité cavare par excellence, si considérable par 
son commerce de transit, par le rang qu’elle tenait dans la 
Narbonnaise, par le grand cas qu’en faisait Strabon, l’émi- 
nent géographe, qui a fait mention d'elle plusieurs fois, en 
estencore aujourd’hui à attendre un historien. Personne, que 
je sache, ne s’est hasardé à écrire et à publier son histoire, 
ni même une simple monographie. Et, en effet, à l'exception 
des monnaies autonomes de Cavaillon, qui éclairent une 
période d'environ un siècle avant le commencement de l’ère 
chrétienne, les documents étaient si rares qu’on les a crus 
impuissants à servir de fondement à un corps d’histoire. 
Voici cependant un nouveau jalon qui peut jeter une vive 
lumière ; voici un document qui fait foi deux siècles plus tard, 
et avec une date certaine et bien précise. Il constate que l’an 
de Rome 970 et l'an 217 de l'ère chrétienne, la cité des Ca- 


100 MÉMOIRES 


bellenses avait une existence légale, à la différence, par 
exemple, de Vindalium, qui avait cessé d'exister comme 
ville ; que la population cavaillonaise était alors assez consi- 
dérable pour ériger officiellement un monument dédicatoire 
en l’honneur du fils de l’empereur, monument de bon style 
aPidaire, qui n'a rien de rustique, rien de villageois. Enfin, 
il est le seul jusqu'à présent qui nous révèle épigraphique- 
ment le nom ethnique de l’ancienne population de Cavaillon. 
La petite ville de Cadenet a bien eu, dans le siècle dernier, 
sa découverte d’un monument qui constatait son existence 
comme peuple et transmettait son nom ethnique ; mais ce 
monument de Cadenet n’avait pas de date précise ; on ne 
pouvait le dater qu'approximativement, et au moyen de cir- 
constances extrinsèques que j’ai relevées dans mon mémoire 
sur l'antique oppidum de Cadenet. 

Cavaillon peut invoquer encore un autre document à l’appui 
de son histoire. C’est cette célèbre tessère décrite et interpré- 
tée par Calvet, et qui constate que, dans les temps de l'empire 
romain, il y existait une corporation d’utriculaires ; preuve 
évidente de son grand commerce de transit. 

J'ai tout lieu de croire que si sur les hauteurs de la colline 
de St-Jacques on faisait des fouilles d’une manière sérieuse, 
on exhumerait quelques autres monuments qui permettraient 
alors d'entreprendre l'histoire du Cavaillon antique. On y 
ramasse fréquemment des monnaies et des fragments de 
poterie romaine, et même de poteries grecques. 

Comment notre stèle se trouve-t-elle au domaine de Saint: 
Estève ? Et pourquoi n'est-elle pas à Cavaillon ? Pour le 
moment je ne suis pas à même de résoudre ces questions ca- 
tégoriquement. Voici tout ce que j'en sais. 

J'avais appris qu'il existait quelques débris antiques au 
domaine de St-Estève. En y arrivant, j'aperçus tout près de 
la ferme un fragment de colonne romane gisant sur le sol. Je 
demandai au fermier s’il n’y avait pas autre chose que cela. 
Alors celui-ci me conduisit dans le bâtiment de maître qui 
était à cÔté, et me fit voir la pierre dont il s'agit. Il me ra- 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE IOI 


conta qu’elle faisait partie d'un des bros murs, et que récem- 
ment le nouveau propriétaire l'avait fait extraire et trans- 
porter dans la cage de l'escalier pour l'empêcher de se dété- 
riorer. 

Le domaine de Saint-Estève est situé au milieu d'anciens 
marais, à cinq kilomètres environ de la ville de Cavaillon et 
à trois kilomètres environ de la ville du Thor. Il n’a acquis 
de l'importance que depuis le dessèchement des marais, l'in- 
troduction d’une filiole du canal de L'Isle et la plantation des 
vignes avec submersion. Il présente aujourd’hui une exploi- 
tation vinicole considérable. Auparavant, c'était un lieu pres- 
que sauvage. Il n’y avait qu’une ferme, improprement appelée 
château, où l’on se rendait dans le temps de la chasse, pour 
chasser les pluviers et autres oiseaux aquatiques. On n'y 
conserve ni traces, ni souvenirs d’aucune ancienne cha- 
pelle. Mais la construction de la ferme paraît ancienne. Une 
partie des bâtiments par l'appareil des murs et par leur épais- 
seur paraît remonter au moyen-âge. Cet immeuble est resté 
longtemps la propriété de la famille de Grolée, qui le possé- 
dait, il y a environ cinquante ans. Avant la Révolution, il 
appartenait à la famille de Gramont de Pracontal, qui avait 
la seigneurie du Thor. On m'a rapporté, mais sans aucune 
preuve, qu’autrefois il dépendait de l’évêché de Cavaillon ou 
de la riche abbaye de St-Guilhem. Le quartier où il est situé 
est connu sous le nom de quartier des Magues. Ce mot de 
Magues rappellerait le nom de saint Mayeul, abbé de Cluny, 
qui vivait dansle X° siècle, et a laissé de nombreux souvenirs 
dans notre région. 

Il ne paraît guère probable que, dans l'origine, la stèle ait 
été érigée à l’endroit où elle est actuellement. Ce lieu, dépen- 
dant du pagus de l'antique cité, ne me semble pas susceptible 
d'avoir réuni jadis une nombreuse agglomération d'habi- 
tants, ni d'avoir été l'emplacement de quelque somptueuse 
villa, appartenant à un gallo-romain cavaillonais. Il est plus 
naturel de penser qu'un évêque de Cavaillon ou tout autre 
propriétaire aura fait transporter ce monument avec des 


102 MÉMOIRES 


matériaux à bâtir. Mais qui sait ? peut-être d'autres fragments 
existent-ils encore dans les murs. Peut-être la partie supé- 
rieure de l'inscription y reste-t-elle cachée quelque part. Du 
reste, ce nom de St-Estève, saint Étienne, premier martyr, 
semble indiquer quelque ancien prieuré, quelque lieu jadis 
consacré au culte. Le fragment de colonne romane a été 
trouvé à trente pas de la ferme et à une profondeur d’un 
mètre. Des ossements ont même été exhumés tout près, mais 
sans aucunes briques ni pierres tumulaires et sans aucune 
apparence de tombelle. La margelle du puits paraît ancienne 
et date probablement du moyen-âge. Enfin, à environ quatre 
cents mètres, le long de la route de Caumont au Thor, on 
aperçoit un grand tertre de forme elliptique, supposé être un 
tumulus, mais qui pourrait bien se trouver formé par les 
ruines, les décombres de quelque villa romaine. A divers 
points de vue, il serait désirable qu’on fit des fouilles à Saint- 
Estève. Le propriétaire actuel, homme éclairé et amateur des 
souvenirs antiques, s’est promis de ne pas y manquer. Je dois 
ajouter ici, qu'avec une exquise urbanité et une parfaite 
bienveillance, il m'a laissé prendre des estampages de l’ins- 
cription. 

Quoi qu’il en soit, cette inscription est un véritable monu- 
ment historique, digne d'être protégé par la Commission des 
monuments. Si elle ne se trouvait pas actuellement entre des 
mains soigneuses et dévouées à sa conservation, il faudrait, 
dans l'intérêt de la science, faire des vœux ardents pour 
qu’elle vînt prendre place dans la galerie épigraphique du 
musée Calvet, ou bien dans le grand vestibule de l'Hôtel- 
de-Ville de Cavaillon, où elle serait un ancien titre de no- 
blesse de la cité cavaillonaise. 


A. SAGNIER. 


Depuis la lecture de ce mémoire à l'Académie de Vaucluse, 
j'ai envoyé à M. Allmer un estampage de l'inscription et 
quelques notes. Cet éminent épigraphiste a inséré l’inscrip- 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 103 


tion dans son recueil trimestriel, et m'a fait l'honneur de 
m'écrire qu'il adoptait mon interprétation, mais qu'il avait 
toute raison de croire que lorsque l'inscription était entière, 
elle devait être dédiée non point seulement au prince Diadu- 
ménien, mais aussi à l’empereur Macrin lui-même, et que, 
dès lors, il pensait qu’elle devait être conçue comme il suit: 


Imp. Cæs. M. Opellio 
Severo Macrino P. F. Aug. 
Pont. Max. trib. pot. P. P. 
Cos. Procos 
et 
M. Opellio Antonino 
Diadumeniano 
Nobilissimo Cæsari 


Principi Ivventvtis 
M. Opelli Severi Ma 
Crini Pii Felic Avg Fil 

Cabell 


Imperatori Cæsari Marco Opellio Severo Macrino Pio 
felici Augusto, pontifici maximo, tribunicia potestate, 
patri patriæ, consuli, proconsuli. 

Et Marco Opellio Antonino Diadumeniano, nobilissimo 
Caæsari, principi juventutis, M.Opellis Severi Macrini, pit, 
felicis, Augusti filio, Cabellienses. 


A l'empereur César Marcus Opillius Severus Macrinus, 
pieux, heureux, Auguste, souverain pontife, revêtu de la 
puissance tribunicienne, père de la patrie, consul, proconsul, 
et à Marcus Opillus Diadumenianus, nobilissime César, 
prince de la jeunesse, fils de Marcus Opillius Severus 
Macrinus, pieux, heureux, Auguste, les Cabellienses. 


M. Allmer se fonde sur ce que le monument des Cavaillo= 
nais n'était pas de nature à n'être élevé qu'à un prince encore 
enfant et dont le rôle politique se bornait à avoir été nommé 


104 MÉMOIRES 


César et prince de la jeunesse ; que le nom et les titres de 
l'empereur son père devaient précéder, et que le monument 
devait supporter un groupe de deux statues. 

Je me permets de faire observer qu’il existe deux autres 
inscriptions : l’une rapportée par Gruter, l'autre par 
Orelli, où les noms de Diaduménien se trouvent seuls et sans 
être précédés d’une dédicace à son père; que les noms de Pii, 
Felicis, formeraient une répétition; qu’enfin la stèle avec 
l'addition des mots ci-dessus se serait trouvée bien longue 
et bien étroite eu égard à son peu de largeur normale, et 
que dès lors, elle aurait été d’un aspect disgracieux. 


AS. 


DUO) OU 


ARCHÉOLOGIE VAUCLUSIENNE 


Épitaphe gallo-grecque entièrement inédite provenant de l’Isle (Vaucluse). 
— Nouveau nom propre gaulois ; singulières désinences ; concision de 
ce texte épigraphique ; filiation indiquée à la manière gauloise. — Imi- 
tation par les Romains des monuments funéraires grecs. — Les stèles 
comme celle de l'Isle, en forme de colonne terminée par un tailloir, 
empruntées sans doute aux Grecs de Marseille par les Gaulois du midi. 


En raison de la rareté des découvertes de ce genre et de 
l'intérêt qui s’y attache, nous avons cru devoir signaler d’une 
façon particulière l'inscription celtique, en caractères grecs, 
que nous avons eu le plaisir de trouver dernièrement sur le 
territoire de l’Isle, et sur laquelle nous avons appelé, pour la 
première fois, l'attention du monde savant (1). Nous vou- 
lons reproduire ici les différentes lectures qui en ont été pro- 
posées et indiquer à quelle opinion nous nous sommes rangé 
nous-même. 

Profitant de quelques indications qui nous avaient été obli- 
geamment fournies, nous nous rendiîmes, au mois de juin 
dernier, à la ferme de M. Lucien Laval, située à r kilom. 
environ au levant de l'Isle, au bord de l’ancien chemin de 
Velleron, et nous trouvâmes, renversée devant cette ferme, 
où elle sert de banc, la pierre dont on nous avait parlé. Elle 
a la forme d’une colonne s'élargissant sensiblement du haut 


106 MÉMOIRES 


en bas, et mesurant : m. 32 de hauteur sur o,m. 44 de dia- 
mètre, au sommet, et o,m. 49 de diamètre, à la base. Au 
milieu de la surface supérieure, on remarque une mortaise 
ayant très probablement servi à recevoir un tenon de chapi- 
teau en forme de tailloir, et sur la surface inférieure, deux rai- 
nures profondes, dans lesquelles avaient dû s'engager des cram- 
pons destinés à l’assujetir sur une base ou piédestal. Le côté 
du fût opposé à l'inscription a été corrodé assez profondément 
sur toute sa longueur, de manière à présenter presque une 
surface plane. En examinant les caractères gravés sur la 
pierre, nous comprîmes qu’il s'agissait d’une inscription cel- 
tique en caractères grecs et probablement inédite. Nous ne 
nous étions pas trompé. Gette inscription, mal gravée, en 
caractères d'inégale grandeur, mais pourtant assez distincts, 
occupe le haut du fût et y est disposée sur son pourtour, 
en deux lignes, dont la première a o,m. 480 de long et la 
seconde o,m. 650. Nous avons lu: 


AATENNOPIT/// 
OYEPET//MAPE//YI 


C’est uneinscription funéraire, ne se composant que de 
deux noms propres, le nom du défunt ou de la défunte et 
celui de son père. Malgré ce laconisme, elle est intéressante 
pour les celtologues, auxquels elle fournit au moins un nom 
gaulois entièrement inédit, celui d'Adgennorix, se terminant 
ici d’une façon particulière, par un T, et la désinence non moins 
curieuse du second nom, Veretomarevi, qui, au lieu de finir 
comme un génitif grec, en « ou en «, se termine en (2). 

Un dessin du monument et une copie de l'inscription, 
avec estampage à l'appui, furent par nous envoyés à M. Ro- 
bert Mowat, membre de la Soctété des antiquaires de 
France et directeur du Bulletin épigraphique. Communica- 
tion en fut faite à cette société, dans sa séance du 9 juillet, et 
M. Mowat, publiant notre lettre dans son Bulletin, l'accom- 
pagnait des lignes suivantes : 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 107 


« Il nous parait superflu d’insister sur l'intérêt de la dé- 
couverte de M. Rochetin. Elle porte à 19 le nombre des 
inscriptions gauloises en caractères grecs actuellement con- 
nues. Le département de Vaucluse, à lui seul, en a donné 8, 
provenant d'Apt, du Castelar, de Gargas, de Saint-Satur- 
nin, de Malaucène, de Saignon, de Vaison et de l’Isle, Nous 
croyons que la dernière peut s'interpréter ainsi : ’ASyewépey(0<) 
Ouepez(o)uape(ou ; (tombeau) d'Adgennorix, fils de Veretoma- 
rus (3). » 

M. Allmer, à qui nous avions envoyé pareillement un es- 
tampage de l'inscription, la publiait dans sa Revue épigra- 
phique, avec le commentaire qui suit : 

« Beaucoup d'incertitudes naissent de la difficulté de savoir 
s’il ne manque aucune lettre, par exemple un & ouun : à la 
fin dela première ligne, et un o avant «, à la fin de la seconde; 
ce qui permettrait de proposer des lectures différentes 
"Aôyewopty, Adgennorig, au nominatif et peut-être au féminin; 
’Aôyewopy(s), Adgennorix, au nominatif aussi, mais alors au 
masculin ; Ou ’Aôyswopyt), Adgennorigi, au datif (4). Eten- 
suite, à la seconde ligne: Omspssuapen, Veretmareui où Viper 
papelojr, Weretmarerti, au génitif, avec la terminaison latine 
en 1, au lieu de la terminaison grecque. Il s’agirait, dans tous 
les cas, soit d’une défunte « fille» ou « femme de tel », soit 
d'un défunt « fils de tel. » | 

« Nous nous autorisons, pour proposer une forme fémi- 
nine dans ’Aôyiwopty, d’une inscription latine de la Bâtie-Mont- 
Saléon, dans les Hautes-Alpes ( Znsc. de Vienne, 4, p. 466), 
sur laquelle une femme appelée Pompeia Lucilla indique 
sa patrie par le mot ALLOBROG et non ALLOBROX. Le 
G final d'ALLOBROG semble apparaître là comme marque 
du féminin, en opposition avec l’X ordinaire d’Allobrox, 
comme marque du masculin (5) », 

L'interprétation donnée par MM. Mowat et Allmer doit 
être admise dans son acception générale; la colonne de l'Isle 
estun monument funéraire, et l’épitaphe qui y est gravée se 
compose, ainsi que nous l'avons fait remarquer plus haut, 


108 MÉMOIRES 


de deux noms gaulois, dont le premier est le nom du défunt, 
ou mieux peut-être de la défunte, et le second, celui de.son 
père. La difficulté de lecture ne porte, en définitive, que sur 
les désinences de ces deux noms, ce qui en fait une question 
de philologie et d'onomastique gauloises. C’est à ce point de 
vue particulier que nous avons dû nous placer pour étudier 
de nouveau ce texte lapidaire et voir à quelle lecture nous 
devions nous attacher de préférence. Après un nouvel exa- 
men de l'inscription sur un moulage en plâtre que nous en 
avons pris en dernier lieu, nous nous croyons obligé de re- : 
connaître, quoique cette forme soit tout à fait singulière et 
inusitée, que le premier nom se termine par un l': AATEN 
NOPIT. Il est vrai qu'un éclat assez considérable de la pierre 
y a laissé un vide qui s’étend depuis la seconde ligne, où ila 
fait disparaître un o, jusqu'à la hauteur de la première, où il 
aurait pu entraîner également la perte d’une lettre ; mais à cet 
endroit, la partie éclatée qui va en s'amincissant, à mesure 
quelle s'élève, en forme de virgule retournée, est trop étroite 
et trop distante du l' final, pour qu'il ne soit pas resté la 
moindre trace d’une autre lettre, si elle avait existé réelle- 
ment. C'est donc, en dernière analyse, la lecture d'AATEN. 
NOPIT que nous adoptons de préférence; c'est peut-être, 
comme l’a fait observer NI. Allmer, une forme féminine, si 
l'on se réfère à l'inscription latine de la Bätie-Mont-Saléon, 
sur laquelle Pompeia Lucilla est manifestement désignée 
sous l’ethnique d'ALLOBROG, par un G final. 

Quant au second nom, il est évidemment incomplet. Un 
o presque entièrement fruste, mais dont on distingue cepen- 
dant la trace eutre le T et le M, a été justement suppléé par 
M. Mowat. La mème lettre, qui devait figurer unpeu plus loin 
entre l'E et l'Y, et qui a disparu, depuis, avec l'éclat de la 
pierre, a été suppléée par MM. Mowat et Allmer. C’est en resti- 
tuant ainsi ce deuxième nom, que nous sommes amené à le lire: 
OYEPET(o)MAPE()YI, ce qui paraît correspondre, en latin, à 
Veretomarevi, légère variante du nom gaulois déjà connu 
Veretomarus ou Viridomarus. Nous traduisons donc notre 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 109 


inscription par : Adgennorip, « fille » de Veretomarevus, 
« repose ici ». 

La désinence en ? du second nom est encore dans une ins- 
cription de ce genre aussi étrange que celle du premier ; au 
lieu d’une terminaison grecque, on est tout surpris d'en trou- 
ver une gauloise. L’: est en effet, la marque du génitif dans 
les noms celtiques se terminant en os, au nominatif. Cette 
singularité nous fait croire encore plus à une désinence gau- 
loise dans le nom précédant ; le graveur aura simplement 
emprunté les caractères grecs, tout en conservant aux mots 
gaulois la forme et la terminaison qui leur sont propres. 
« Malgré l'identité de flexion.‘nous dit M. Pictet, on ne sau- 
rait penser à un emprunt fait au latin, car le génitif enr se 
retrouve également dans l’irlandais des inscriptions en ogham, 
comme "agi, filit, de magas, et les noms propres Nocatt, 
Curci, Retti, Uddami (Stokes. Beirt. 11, 102). Ebel déjà 
avait inféré cet ancien génitif en ? de la flexion interne des 
substantifs irlandais, tels que baïll, membri, pour balli, du 
nominatif ball, anciennement ballas — +50 (Betrt.1, 164.) 
Stokes en a signalé une trace analogue dans le cornique, où, 
par exemple, merh, equi, est pour marki, de marh (Bert. 
11,102), comme en irlandais matrc de marc pour marct.» (6). 

Nous avons fait déjà remarquer le laconisme de notre ins- 
cription: Adgennorig, «fille» de Verefomarevus, «repose ici». 
Pas plus que les mots « repose ici » le mot « fille » n'est ex- 
primé, et la filiation est simplement marquée par le nom du 
père, au génitif : « une telle d’un tel », sous-entendu « fille ». 
Cette forme concise est gauloise. (7). Elle se reproduit 
quelquefois dans l'épigraphie latine; on dit alors que la filia- 
tion est indiquée à la manière gauloise ; mais ce n'est que 
par exception qu’on l'y rencontre, et habituellement le mot 
filius s'y trouve exprimé. La concision de la formule gau- 
loise appartenait également au grec; si l’on examine les tom- 
beaux de la Grèce etles épitaphes qui les surmontent, on 
voit que la filiation y est mentionnée de la même manière ; 
exemple : AHOAAONIOZ NIKH#OPOY, mot-à-mot : Apollo- 


{ 


(10 MÉMOIRES 


nios de Nicéphoros, pour : AHOAAONIOE « vtéç » NIKHHOPOY 
« évodèe xetut», Apollonios, « fils » de Nicéphoros, « repose 
ici ». (8). Les caractères grecs des inscriptions et la formule 
concise des épitaphes étaient donc choses communes aux Gau- 
lois du midi et aux Grecs. Peut-être faut-il considérer cette 
concision, de la même manière que l'alphabet grec adapté à 
la langue celtique, c’est-à-dire comme un emprunt fait à ces 
derniers. 

La stèle funéraire grecque a été imitée par les Romains 
dans sa forme générale et quelquefois dans certaines de ses 
parties les plus caractéristiques. C’est conformément à la 
stèle grecque, que le tombeau romain se termine souvent, à 
sa partie supérieure, par un fronton triangulaire reposant 
quelquefois sur deux pilastres,” ce qui donne à ces petits mo« 
numents l’aspect du temple grec. Le bas-relief qui décore 
habituellement les tombeaux grecs et qui représente le repas 
funéraire, est reproduit parfois sur les tombeaux romains. 
On a trouvé sur les bords du Rhin, à Cologne, c’est-à-dire 
dans un pays où il semble que l'influence grecque n'aurait 
pas dû se faire sentir, des stèles où est fidèlement retracé le 
repas funéraire (9). La stèle grecque proprement dite, la co- 
lonne (sn) a été imitée dans plusieurs régions de la France 
et de l'étranger. À Bordeaux et à Poitiers, les monuments fu- 
néraires affectent quelquefois la forme d’une petite colonne 
pourvue d'une base et se terminant par un sommet coni- 
que (r0). Même remarque pour certains cimetières de l’étran- 
ger, notamment pour celui de Saïda, l’ancienne Sidon,et pour 
d'autres de l’Algérie (rr). 

Dans le monument de l'Isle, la colonne a reçu une forme 
particulière. Des traces de mortaises à la base et au sommet 
font supposer qu'elle était fixée sur un piédestal, et que l’ex- 
trémité supérieure était couronnée par un tailloir. Ce n'est 
pas la première fois que l’on trouve, dans le midi de la 
France, des monuments funéraires de c: genre, avec inscrip- 
tion gallo-grecque ; on en a découvert à Montpellier et à 
Beaucaire. En 1882,en effectuant, près d’Apt, des travaux de 


DE L'’ACADÉMIE DE VAUCLUSE II 


terrassements pour l'établissement du chemin de fer de For- 
calquier, on trouva, à trois mètres de profondeur, le sommet 
d’une de ces colonnes avec un reste d'inscription gallo-grec- 
que ; au milieu de la face supérieure on remarquait la mor- 
taise destinée, comme celle de l'Isle, à recevoir le tenon d’un 
abaque (12). Ce genre de colonne doit être encore une imi- 
tation des stèles massaliotes par nos’ ancêtres du littoral mé- 
diterranéen. La colonne funéraire grecque est parfois tron- 
quée, parfois aussi surmontée d’un ornement, comme un 
chapiteau, or le simple ftailloir, partie intégrante du chapi- 
teau, mais dépourvue de toute sculpture, peut-être considéré 
comme une simplification de ce genre d’ornementation. 

En résumé, la découverte de ces sortes de monuments 
présente pour l'érudition un intérêt multiple. Elle nous fait 
faire un pas de plus dans la connaissance de cette langue gau- 
loise qui a si complètement sombré sous le flot de l'invasion 
romaine, et que les savants cherchent à reconstituer, non 
sans de pénibles efforts, par l’étude des idiomes de même ori- 
gine. Elle nous révèle encore une fois chez les Gaulois du 
midi une imitation complaisante de l’épigraphie des Grecs, 
dont ils adoptaient l’alphabet, et sans doute aussi, avec la 
formule concise de leurs épitaphes, les stèles en forme de 
colonne reposant sur une base et couronnée par un tailloir. 
En un mot, elle nous initie de mieux en mieux à l'ethnogra- 
phie de nos ancêtres du littoral méditerranéen qui eurent, sur 
les autres peuples de la Gaule, l'immense avantage de se 
trouver de bonne heure en contact avec une civilisation bril- 
lante et de dépouiller plus tôt leur rudesse et leur ignorance 
primitives (13). L 


L. RocxeTn. 


112 MÉMOIRES 


NOTES 


(1) La colonne sur laquelle figure cette inscription vient d’être acquise 
par le musée d'Avignon. Nous avons envoyé un moulage du texte à 
M. Alexandre Bertrand pour le musée de Saint-Germain. 

(2) Quoique grossièrement gravée, l'inscription de l’Isle est assez lisible. 
Les E sont lunaires et le T du second nom est surélevé. 

M. Mowat considère les deux noms gaulois de cette inscription com- 
* me entièrement inédits jusqu'à ce jour. 

Le premier, Adgennorix, a formé le gentilice latin Adgennius où Adpgin- 
nius, qui s'est rencontré sur des inscriptions de Nîmes et de Lyon. A 
Nîmes, on a trouvé l’épitaphe de Sextus Adgennius Macrinus et celle de 
Sextus Adgennius Solutus. Un Quintus Adginnius Martinus, de la cité des 
Séquanes, a, sous Vespasien, été prêtre du confluent de la Saône et du 
Rhône. (V. Revue épigraph. du midi de la France, n° 434, et commentaire; 
Gruter, 13, 15.) 

Le second nom qui, d’après M. Mowat, doit se traduire en latin par 
Veretomarius, a formé, dit-il, le nom latin de Veretus, qui s'esttrouvé dans 
une inscription du mont Beuvray publiée par M. de Villefosse (V. 
Bulletin des antiquaires de France, 1883, p. 107.) . 

M.Allmer considère aussi le nom gaulois d’Adgennorix comme nouveau, 
mais il serait disposé, ainsi que notre excellent collègue de l'Académie 
de Vaucluse, M. Cerquand, à faire un rapprochement entre le second nom 
qu'il traduit par Verelomarevus et celui de Viridomarus, mentionné par 
César dans ses Commentaires (Cæsar, Bell. Gall. VII, 39 ; Revue épigraphi= 
que du midi de la France, n° de nov. et déc. 1884,aux additions et corrections. 

(3) Bulletin ébigraphique, juillet—août 1884, p. 189. 

M. Mowat met ici au nombre des inscriptions celtiques, en caractères 
grecs, découvertes dans le département de Vaucluse, celle qui fut trouvée 
au Castelar, près de Cadenet, et que notre excellent confrère, M. Sagnier, 
a publiée dernièrement dans une intéressante étude sur cet oppidum 
gallo-romain ( V. Bull, de l'Académie de Vaucluse, 1884, p. 26). M. Allmer 
serait plutôt disposé à la considérer comme une inscription latine en ca= 
ractères grecs. Il nous a écrit à ce sujet : « L'inscription grecque rappor— 
tée par M. Sagnier dans le Casfelar de Cadenet me paraît inexactement 
copiée. La première lettre de la seconde ligne doit être non pas un À mais 
un À ; l'inscription se lirait alors METEA/AIOC AA/AOC, au lieu de = 
METEA/AIOC AA/AOC : ce qui ferait en latin Mctellius Ladus. Le défunt, 
probablement un,affranchi, se serait appelé Afetellius, gentilice dont il # 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 113 


a d'autres exemples, et Zadus de son surnom. » (Lettre inédite du 17 nov. 
1884.) | 

(4) Nous trouvons un exemple de cette dernière forme dans l'épitaphe 
gallo-grecque trouvée à Gargas près d’Apt, vers 1880. Elle porte sur une 
seule ligne ces deux noms gaulois : ECKETTAI BAANAOOYIKOYNIAI 
se traduisant : Æscingæ, Blandovicunie ; à Escinga, «fille » de : Blandovi- 
cus. (Revue épis. du midi de la France, n° 209. et fascicule d'octobre 1881 
à mars 1882, aux corrections.) 

(s) Revue épigraphique du midi de la France, n° 483. 

(6) Pictet, Mouve/ essai sur les inscriptions gauloises, p. 82. 

(7) Dans les textes gaulois que nous possédons, la filiation est quel- 
quefois indiquée par le nom du père au génitif, sous-entendu le mot gau” 
lois «cuos», que les celtistes considèrent comme correspondant au f/ius 
latin. On en peut voir des exemples dans les inscriptions d'Alise et de 
Dijon. Dans la première le personnage est ainsi désigné : Martialis Dan- 
nolali, c'est-à-dire : Martialis fils de Dannota/os. Dans la seconde on lit : 
Doiros Segomari: Doiros fils de Segomaros. Quelquefois,comme dans l'inscrip- . 
de Volnay, et dans une de celles de Nîmes, le cnos gaulois est exprimé, 
juxtaposé au nom du père. Dans la première, on lit : Zccavos Oppinianicnos, 
signifiant :/ccavos fils d'Oppianos. Dans l’autre : KACCITAAOC OYEP- 
CIKNOC, qu'on a traduit : Cassitalos fils de Versos. 

(8) Le Bas et Waddington, Voyage archéologique en Grèce, partie III, 
monuments figurés. 

(9) De Caumont, Abécédaire d'archéologie, p. 511. 

(10) Idem, Zbidem, p. 522. 

(11) Renseignements fournis par M. Héron de Villefosse. 

(12) Revue épig. du midi de la France, n° 370. 

(13) Après l'établissement des Phocéens sur notre rivage méditerranéen, 
au Vl*siècle av. J.-C., le grec était devenu, pour nos ancêtres du midi de la 
Gaule, la langue des affaires et celle des lettrés. Strabon (Géog., IV, 1,5) 
nous apprend, en effet, que « Marseille avait été l’école des Gaulois et 
qu'elle leur avait communiqué le goût des lettres grecques au point qu’ils 
rédigeaient leurs contrats en cette langue.» L'adoption par les Gaulois du 
midi de l'alphabet grec pour les inscriptions de leurs monuments et de 
leurs monnaies, prouve à elle seule l'importance que la langue grecque 
avait acquise, et l'étendue de la zone dans laquelle, en allant du midi au 
nord, nous trouvons des inscriptions gallo-grecques, peut servir à donner 
la mesure de l'influence exercée par les Massaliotes autour d’eux. Après 
l’organisation de la Province romaine, la langue grecque dut céder le pas 
au latin et se résigner à ne plus occuper que le second rang, alors que le 
celtique, complètement refoulé dans les basses classes, était définitivement 
réduit au rôle de langue vulgaire ou patois. 


MO) OUSS 


LE VENTOUX 


Mi è grato il sonno e più l’esser di sasso. 
(MICHEL-ANGE). 


Là-bas, à l'horizon, vers les portes de France, 
S’élève le Ventoux, colosse de Provence, 
Drapé dans son manteau vermeil, 
Il se mire, éternel, dans les eaux du grand Rhône, 
Et quand l'aube paraît, il semble, de son trône, 
Garder le palais du soleil. 


Il voit naître et grandir et fuir, comme des gnômes, 

Les dieux, les conquérants, les siècles et les hommes 
Confondus dans le noir chaos ; 

Leurs gloires sont,, pour lui, de légères fumées 

Que lèvent, en passant, des troupes de pygmées, 
Courant vers l'éternel repos. 


Impassible, il a vu défiler vos escortes 
Et combattre ou mourir vos superbes cohortes, 
Annibal, Marius, César ! 
Et de tant de grandeurs ou d'aussi fortes races 
A peine ses forêts gardent-elles des traces 
Que nous révèle le hasard ! 


(1) Bien que l'auteur de cette pièce de vers, qui a obtenu le premier prix au 
Concours de 1884, n'ait pas cru devoir se faire connaître, l'Académie la publie 
pour se conformer aux conditions de ce Concours. 


MÉMOIRES DE L’ACADÉMIE DÉ VAUCLUSE 


Il a vu s'écrouler, vieilles cités cavares, 
Vos remparts ébranlés par les coups des barbares 
Venus des régions du Nord; 
. Il a vu, devant eux, fuir, à travers les plaines, 
Les vétérans vaincus, et les aigles romaines 
Un jour arrêter leur essor ! 


[I] vous a vus passer, vieux comtes de Provence, 
Et jadis ses échos redirent la vaillance 

De vos fiers et preux chevaliers. 
Vous avez disparu, vaincus par la nature, 


Mais lui, toujours debout, sur vos tombeaux murmure 


Vos grands noms à vos héritiers ! 


Il vous a contemplés, pontifes d'Italie, 
Elevant à ses pieds, 6 sublime folie, 
Les palais, les donjons, les tours 
Dont les sombres créneaux et les voûtes de pierre 
Abritèrent, un jour, les successeurs de Pierre 
Et le dernier des troubadours. 


Et quand ces souvenirs ne sont plus que poussière, 
Quand nous redemandons tous ces noms à la terre, 
Le vieux géant seul nous répond ; 

Car seul il vit passer, sombre témoin des âges, 
Les hommes et le temps, sans subir leurs outrages, 
Sans se courber sous leur affront ! 


C'est que, si les hivers, l'ouragan, la tempête, 
Hurlent dans ses ravins ou blanchissent sa tête 
Et de ses flancs font leur séjour, 

Sur ses âpres sommets, ils arrêtent leur course 
Et, calmant leur fureur, redeviennent la source 
De la jeunesse et de l’amour. 


115 


116 | MÉMOIRES 


Ils déversent, à flots, jusques dans ses abîmes, 

Les neiges, les glaciers, amassés sur ses cimes ; 
Ils en nourrissent ses avents ; 

Et de ses profondeurs, aux voix mystérieuses, 

Les ondes bondissant en nappes furieuses 
Naissent rivières ou torrents. 


Il emplit et conserve, amant toujours fidèle, 
La coupe d'émeraude où la Sorgue étincelle 
En roulant ses flots argentés ; 
I] lui verse, à pleins bords, la force et la puissance, 
Et son ombre la suit emportant l'abondance 
Vers les moissons et les cités. 


Il contemple, pensif et rêveur, dans la brume, 
La grande mer blanchir ses rivages d’écume 
Ou bondir en rongeant leurs bords ; 
Et, dant les nuits d'été, dont l'ombre les rassemble, 
On entend ces géants, se concerter ensemble 
En de mystérieux accords. 


Sur la terre de France, il veille en sentinelle, 

Souriant à ses fils, quand sa voix les appelle 
Pour la défendre ou pour mourir. 

Et si parfois, vaincus, ils pleurent la défaite, 

[1 montre fièrement à leur troupe inquiète 
Son front penché sur l'avenir. 


Et l'avenir, un jour, triste et sombre mystère, 
Se lève radieux, versant sur notre terre 
La science et la vérité. 
Et ces deux nobles sœurs vont tresser la couronne 
Qu'elles déposeront sur les sommets où trône 
Son immortelle majesté. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 


Car déjà sur la foudre, en leurs ain balancée, 

Les descendants de Chappe ont jeté la pensée 
Aux quatre coins de l'univers. 

Et leurs fils, arrachant leurs secrets aux orages, 

Des mers et des moissons détournent les ravages 
Qu'’avaient présagé leurs éclairs. : 


Et tandis qu'autour d’eux, notre humaine cohue, 
Sans boussole et sans frein, avec rage se rue 
Sur d’insaisissables trésors ; 
Tandis que nous livrons de stériles batailles 
Et souvent de l'honneur menons les funérailles 
En de fougueux et vains transports; 


Ils s’en vont, méditant leurs utiles conquêtes, 
Compagnons du travail, élever sur les crêtes, 
Le temple saint et respecté, 
Où, dominant les monts, les vallons et les plaines, 
Ils viendront s'abriter et, dans les nuits sereines, 
Interroger l’immensité ! 


Poursuivez, ô savants, sans fatigue et sans trêve, 
Le paisible labeur qui par vos mains s'achève 
Au sommet du vieux mont gaulois! 
Légion que n'atteint ni l'oubli, ni l’injure, 
Allez, d’un pas tranquille, à la grande nature 
Ravir ses secrets et ses lois ! 


Vigilants laboureurs, dans l'immense domaine 

Que défriche et parcourt l'intelligence humaine, 
Vous creusez le plus pur sillon; 

Car vous appartenez à l'esprit qui féconde 

Et qui demain, ira jusqu'aux confins du monde 
Planter son brillant pavillon ! 


117. 


118 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 


Il semble que déjà, sepousnt sa tristesse, 
Tout fier du monument qui sur son front se dresse 
Le vieux Ventoux va rajeunir, 
Et qu'en vous contemplant de son regard moins sombre, 
1 sourit à votre œuvre ou qu’il veut de son ombre 
Vous protéger et vous bénir! 


Déjà, dans ses ravins, et sur l'aile des brises, 

On l'entend murmurer à nos foules éprises, 
Vos noms mélés à ses échos; 

En attendant qu'un jour, de sa cime éternelle, 

A nos fils oublieux sans cesse il les rappelle 
Et les dispute à vos tombeaux! 


SÉANCES DE L'ACADÉMIE 


Extraits des procès-verbaux. 


Mars-Mar 1885. 


Séance du 7 mars. — Présents : MM. Ducos, de Seyne, Villars, Sagnier, 
Duhamel, Chantron, Nicolas, Bout, Valayer, Barbeirassy, Proton, Brunet, 
Tiquet, Armand, Rochetin, Michel, Biret, Niel, Morel, Manivet. 

M. le Président entretient la Société d’un projet d'organisation de syn- 
dicat des Arts décoratifs à Avignon. La Société, s'intéressant aux choses 
artistiques, doit être la promotrice de ce syndicat parmi les ouvriers avi- 
gnonais. Îls retireront de cette association des avantages immenses ; elle 
excitera entre eux une émulation salutaire. Ils formeront des élèves, ils 
organiseront des expositions ; ils pourront, en un mot, réaliser un idéal 
de corporation ; ils ne s'agit point évidemment pour la Société de former 
ce syndicat, de s’immiscer en quoi. que ce soit dans des questions d'orga- 
nisation qui sont étrangères à ses travaux, mais elle peut, par ses conseils, 
par son initiative, provoquer la formation de ce syndicat. Sur la proposition 
de son Président, la Société admet, en principe, la nomination d’une 
commission pour favoriser l’organisation d'un syndicat des Arts décoratifs 
et elle décide qu’à la prochaine séance, elle nommera, dans son sein, une 
commission chargée de s'occuper de cette intéressante question. 

M. Duhamel donne lecture d’un mémoire intitulé : Mazarin, vice-légat 
d'Avignon. Ce mémoire est fait d’après un certain nombre de documents 
tirés soit des archives d'Avignon, soit même des archives du Vatican. M. 
Duhamel raconte, avec beaucoup de détails, le départ de Rome de Maza- 


120 MÉMOIRES 


rin, son entrée à Avignon, les hommages dont il fut l’objet dans cette 
ville d'abord, puis à Carpentras et à Caderousse, les discours et les éloges 
qui lui furent adressés et les cadeaux qu'il reçut. Il l'accompagne à Paris 
où il remplit les fonctions de nonce. Rentré dans le Comtat, Mazarin 
s'occupe activement de l’administration intérieure du pays. 

M. Duhamel a retrouvé et analysé seize ordonnances d'une grande im 
portance. Enfin il nous montre Mazarin continuant à couvrir de sa pro- 
tion les habitants du Comtat, même à l’époque où il était devenu premier 
ministre. 

M. Duhamel se propose de lire à la Sorbonne ce remarquable et très 
intéressant travail. | 

M. Morel dépose sur le bureau une louve en bronze trouvée à Tulette 
(Drôme) en 1884. Cette petite figurine paraît être, d’après M. Morel, une 
enseigne militaire romaine; elle était probablement, selon lui, fixée sur 
une tablette ou sur un petit socle comme le prouvent les tenons placés en 
dessous des pattes. M. Morel se propose de lire à la Sorbonne une note 
sur cette intéressante découverte. 

Séance du 18 avril. —Présents : MM. Ducos, de Seyne, Villars, Chantron, 
Duhamel, Sagnier, Mas, Mouzin, Bourges, Brunet, Rochetin, de Brique- 
ville, Schaedelin, Verdet, Bonnet, Cade, Proton, Michel, de Félix, Niel, 
Barbeyrassy, Bout, Tiquet, Maurin, Manivet. 

Le Président, en ouvrant la séance, se fait l'organe de la Société tout 
entière en félicitant l'ancien président de l’Académie, M. le docteur Pa- 
mard, de sa promotion au grade d'officier de la Légion d'honneur pour 
son dévouement pendant l'épidémie cholérique. 

Les présentations suivantes de membres titulaires sont faites : M. Ri- 
card, ingénieur à Avignon; M. de Vérot, contrôleur des postes en retraite 
à Avignon ; M. Bouzigue, curé de Tresque ; M. Féraud, ancien percep- 
teur à Orange. Le vote aura lieu à la prochaine séance. 

On procède, ensuite à la nomination de la commission chargée d'étudier 
la formation d’un syndicat des Arts décoratifs. Sont nommés : MM. de 
Seynes, L. Bonnet, Bourges, Grivolas, Maumet, Michel, Niel, Olagnier, 
Valayer, Th. Verdet, Chassing, Chantron. 

M. Mas donne lecture d'une analyse d'un drame de M. Mouzin, intitulé: 
L'Empereur d'rles. M. le Président félicite, au nom de la Société, le 
poète et le critique. Ce remarquable travail de M. Mas devra paraître dans 
l'un des prochains fascicules des Mémoires. 

Le Secrétaire perpétuel donne lecture de la délibération suivante prise, 
sur la demande de l'Académie, par l'administration du Musée Calvet, le 28 
février dernier. 

« Après avoir pris connaissance d’une lettre de M.le Président de 
a l'Académie de Vaucluse, demandant le concours du Musée Calvet pour 
« exécuter des fouilles, la Commission délibère d'accueillir favorablement 
« cette demande, à la seule condition qu’elle sera consultée, elle ou ses 
« délégués, MM. Sagnier et Bourges, avant l'ouverture des fouilles, sur 
« l'opportunité de les entreprendre. 

« Conformément aux propositions de l’Académie de Vaucluse contenues 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE I21 


a dans la lettre de son précédent en date du 9 février dernier, l'Adminis- 
« tration du Musée Calvet vote une somme de 150fr. égale à l'allocation 
« de l’Académie destinée à des fouilles, moulages ou photographies. Les 
« objets trouvés dans les fouilles, les moulages ou les photographies de 
« viendront, ainsi que le propose l’Académie, la propriété du Musée ». 

Le Secrétaire perpétuel exprime l'avis que des remerciements soient 
adressés à l'Administration du Musée Calvet et que l’Académie désigne 
deux membres chargés d'étudier, de concert avec les délégués, quels sont 
les travaux à entreprendre. L'Académie désigne MM. Pamard et Nicolas, 
auxquels sera adjoint le secrétaire perpétuel. 

M. Bout, délégué de l'Académie au Congrès des Sociétés savantes à la 
Sorbonne, rend compte des séances de la section de Géographie et des 
Sciences naturelles devant laquelle il a lu un mémoire sur les Aquariums. 

Le Secrétaire perpétuel rend ensuite compte, tant en son nom qu'en 
celui des autres délégués de l’Académie, du dernier congrès des délégués 
des Sociétés savantes à la Sorbonne pour les sections d'Histoire et de 
Philologie, d'Archéologie, et des Beaux-Arts. Trois mémoires émanant 
des délégués de l’Académie ont été lus aux séances du Congrès. Dans la 
section d'Archéologie, M. Cerquand a donné connaissance de son étude 
sur les Légendes gauloises de l’inondation et M. Morel, d’une étude sur une 
Louve en bronze, trouvée à Tulette. — Dans la section d'Histoire et de 
Philologie, M. Duhamel a communiqué un mémoire sur Mazarin, vice- 
légat d'Avignon. La Société a donc été largement représentée à la Sorbonne. 

D'après les renseignements recueillis, les travaux les plus nombreux ont 
été lus dans la section archéologique. La section d'Histoire et de Philolo- 
gie a paru un peu moins animée, et un certain nombre de délégués se sont 
étonnés du manque de travaux importants sur notre histoire nationale. Il 
y a là pourtant un champ assez vaste ouvert aux recherches et à l'activité 
des membres des Sociétés savantes. Pour notre département surtout, dont 
l'histoire est si intéressante et pour laquelle les documents abondent, il y 
a une lacune à combler. Nos bibliothèques, nos archives sont des sour- 
ces où on peut puiser à pleines mains. Ce ne sont pas les sujets qui man- 
quent, mais bien les travailleurs pour les traiter. 

Il est également regrettable que, dans la section des Beaux-Arts, au- 
cun mémoire émanant de la Société n'ait été communiqué. Nous sommes 
pourtant très riches en œuvres d'Arts et depuis le XIVe siècle,où Avignon 
et le Comtat furent un centre de renaissance artistique, jusqu’au XVIII 
siècle où des sculpteurs comme Bernus et les Péru, des graveurs comme 
Baléchoux et David produisirent tant d'œuvres remarquables, il y a là un 
beau champ d'exploration. Cette pénurie de travaux sur l’histoire de l’Art, 
ne se produirait pas longtemps si, comme dans certains départements, on 
possédait des renseignements précis sur les œuvres d'art encore existantes 
et si on avait commencé, chez nous comme ailleurs, l'inventaire des riches- 
ses d'art de la France qui, sous l'impulsion du Ministère des Beaux-Arts, se 
poursuit ailleurs, avec succès. En effet, depuis 1876, une commission est 
chargée de poursuivre cet inventaire par toute la France et d'en centra- 

liser les éléments. Dans Vaucluse comme ailleurs, on s’en est quelquefois 


122 MÉMOIRES 


préoccupé, et on a songé, à diverses reprises, à la création d’une commission 
spéciale, chargée de rédiger cet inventaire.Mais, d'une part, la multiplicité 
des documents à réunir, de l’autre, l’absence de toute société organisée 
pouvant prêter son concours, ont fait retarder l'exécution de cet utile 
travail. Aujourd'hui, grâce à la réorganisation de l’Académie, il n’en sau- 
rait plus être de même,et la Société paraît être tout naturellement dési- 
gnée pour prendre, sous son patronage. cette utile entreprise et pour se 
livrer avec succès à l'inventaire des richesses d'art du département. Il lui 
suffirait de nommer, dans son sain, une commission spéciale qui se met- 
trait en rapport ,avec le bureau de l’Inventaire des richesses d'art, au 
ministère, qui en recevrait les instructions nécessaires et qui s’éclairerait 
de ses conseils. La tâche paraît tout d’abord assez vaste, car il est souvent 
difficile de préciser où commence et où finit ce qu’on peut appeler une 
richesse d'art. Mais elle serait singulièrement simplifiée par la com- 
paraison de ce qui s’est fait ailleurs. Quant à la difficulté d’inventorier les 
objets qui se trouvent ailleurs que dans les villes ou les dépôts publics, 
elle ne saurait être un obstacle à l’entreprise. Les membres de la Société 
répandus dans le département pourraient fournir les premiers éléments, 
et ceux de ses membres que leurs voyages, leurs convenances, leurs attri- 
butions appellent à parcourir les communes pourraient compléter les indi- 
cations. D'ailleurs l'inventaire des trésors artistiques que les villes d’Avi- 
gnon, de Carpentras, d'autres encore possèdent est assez vaste pour 
fournir à cette commission des éléments de travail aussi nombreux qu'im- 
portants et pour absorber tout le temps qu'elle pourrait y consacrer pen- 
dant plus d’une année. 

Le travail serait encore facilité par les inventaires déjà rédigés qui exis- 
tent dans nos Bibliothèques et dans nos Musées et par les diverses publi 
cations qui ont pu paraître à diverses époques sur cette branche si inté- 
ressante de l’histoire du département. 

En terminant cet exposé, le Secrétaire perpétuel propose donc à l’Aca- 
démie de prendre l'initiative de ce travail et de décider la formation d’une 
commission chargée de le mener à bonne fin.Elle prouverait ainsi sa vita= 
lité, son amour pour les arts, et elle répondrait, en même temps, à l’un des 
vœux émis par les délégués des sociétés savantes à la Sorbonne. La pro. 
position de M. Duhamel est acceptée en principe, et il est décidé qu’à la 
prochaine séance, la Société nommera une commission chargée de rédiger 
cet inventaire. 

Le Secrétaire perpétuel appelle ensuite l'attention de la Société sur 
l'importance d’une inscription romaine découverte, en ces derniers temps, 
à Vaison et que M. Allmer a publiée dans la Revue épigraphique du 
Midi de la France, avec un très intéressant et très savant commentaire. Il 
s’agit, dans cette inscription, d’un personnage célèbre, de Burrhus, qui 
serait originaire de Vaison et quiaurait été le patron des Voconces. M. 
Allmer n'hésite pas à affirmer que le sol de Vaison n’a pas fourni encore 
une inscription aussi importante. 

Cette découverte est ainsi appréciée dans le compte-rendu de la séance 
de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres du 27 mars dernier, 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 123 


«a M. le Président E. Desjardins signale l'importance des découvertes 
« épigraphiques faites à Vaison dans ces derniers temps et que M. Allmer 
« a savamment utilisées dans sa Æevue épigraphique du Midi de la France. 
€ Il faut noter surtout une inscription relative à Burrhus, auquel les beaux 
« vers de Racine ont donné, parmi nous, une éclatante célébrité. » 

Le Secrétaire perpétuel, tout en exprimant le regret que la Société n'ait 
point eu la primeur de cette découverte, demande que le texte de cette 
inscription, accompagnée des savants commentaires de M. Allmer, soit in- 
sérée au procès-verbal de la séance pour être publiée dans le prochain fas- 
cicule des Mémoires. 

Il exprime, en outre, l'avis qu’un moulage de cette ‘inscription soit dé- 
posé, à défaut de l'original, dans les collections du Musée d'Avignon. 

Voici l’article de M. Almer : 

Revue épigraphique du Midi de la France, n°31, novembre-décembre, 1848, 


n° 513, Pag. 75-77: 


Statue de Burrus à Vaison 


Copie et moulage envoyés par M. de GUYON, de Vaison, et estampage 
de MM. HÉRON pe VILLEFOSSE et l'abbé THÉDENAT., 


VaAIsoN, dans le département de Vaucluse. — Fragment trouvé dans les 
premiers jours d'octobre 1884, à Vaison. L'inscription était renfermée dans 
un encadrement de moulures. — Hauteur, o" 45, largeur, o® 70 ; largeur 
de la partie encadrée, o® 59. 


I! AFRANIO SEX F 
VOLT BVRRO 


TRIB MIÎL PROC:‘AVGVS 
TAE PROC TI:CAESAR 


PROC  DIVI CLAVDI 
PRAeF'PRaeTORI ORna 


Mentis CONSVIa 
ribus honorato a b 
. imp° nerone * caes * aug 


Lettres de bonne forme :les deux premières du mot AFRANIO rédui= 
tes à leurs extrémités inférieures; les deux suivantes incomplètes en 
haut. Il ne reste de la première N d'ORNaMerTIS que l'angle supérieur 
gauche, de l'M du même mot que l'angle supérieur droit, de l’N de 
CONSV /aribus que la moitié gauche, et de l’V du même mot que l'extré- 
mité supérieure du jambage gauche. Peut-être un accent sur 1’O de 
BVRRO et sur l’A de PRA-F. Tous les points, excepté celui après TI et 
celui après PRAeF, figurés par de petites #ederæ cordiformes. 


124 MÉMOIRES 


.……….. Afranio, Sexti filio, Voltinia, Burro, tribuno militum, procuratari 
Auguste, procuratori Tiberii Cæsaris, procuratori divi Claudii, prœfecto pre- 


lorit ornamentis consu[laribus honorato ab Imperatore Nerone Cæsare 
Augusto ; Vasienses Vocontii patrono (?/] 


« B.... Afranius Burrus, fils de Sextus (Afranius) ; de la tribu Vo/finia, 
€ tribum militaire, procurateur d’Augusta, procurateur de Tibère César, 
« procurateur du Dieu Claude, préfet du prétoire, honoré des ornements 
€ consulaires (par l'empereur Néron César Auguste ; les Vasienses Vocon- 
« ces ont élevé cette statue à leur patron) » 

Le personnage rappelé par cette inscription, gravée sur le piédestal qui 
portait sa statue, était un chevalier romain dont la carrière, commencée 
sous Auguste, s’est poursuivie jusque sous Néron et a ainsi embrassé une 
période d’une cinquantaine d'années au moins. Il a débuté par le grade de 
tribun dans une légion qui n'est pas nommée, puis a rempli successive- 
ment plusieurs procuratelles qui l'ont conduit à la préfecture du prétoire, 
le plus haut poste que pôt atteindre un chevalier romain. Comme cela se 
remarque sur beaucoup d'inscriptions du premier siècle, ces procuratelles 
ne sont pas spécifiées ; mais il n'y a guère à douter que ce ne fussent des 
procuratelles de provinces, et il se pourrait très bien que la dernière ait été 
celle de la Lyonnaise et de l’Aquitaine, qui, en raison de son importance, 
était le chemin ordinaire par lequel on arrivait aux grandes préfectures de 
l'annone et du pretorium. Notons aussi que le titre de « procurateur de 
tel prince, » peut réunir plusieurs procuratelles remplies sous un même 
règne. 

La première exercée après le tribunat légionnaire est désignée par le 
titre de procuralor Augustæ, c'est-à-dire procurateur de Livie, devenue Ju- 
lia Augusta en conséquence de son adoption testamentaire par Auguste. 
Une fonction publique ne pouvant pas être, croyons-nous, conférée par 
une impératrice, il doit s'agir ici de la procuratelle de quelque domaine 
appartenant à la veuve d'Auguste, et il est remarquable que Livie n’est pas 
qualifiée de diva. Un des premiers actes de Claude, parvenu à l'empire, 
avait été de lui faire décerner les honneurs de l'apothéose ; elle était va 
depuis longtemps au moment de la rédaction de l'inscription. Peut-être 
ignorait-on à Vaison qu'elle eût été divinisée. Ce début d’une carrière pro- 
curatorienne par une fonction privée nous est signalé par M. Mommsen 
comme particulièrement intéressant : € Il fait voir clairement que la car- 
« rière des procurateurs a tiré son origine du domaine privé. » . 

On a également à s'étonner que le cursus des procuratelles qui ont suivi 
celle désignée par le nom de la veuve Auguste, saute de Tibère à Claude, 
et on se demande si la carrière de Burrus avait êté interrompue pendant 
tout le règne de Caligula, ou bien si le silence du texte ne s’expliquerait 
pas plutôt par ce fait que, la mémoire de Caligula ayant été officiellement 
frappée de flétrissure, il n'était pas possible de le nommer sur un monu- 
ment public. 

Mais maintenant nous marchons en pleine lumière, car déjà sans doute 
on a reconau dans notre personnage le célèbre Burrus, le préfet du pré- 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 125 


toire qui sous Claude et Néron, a rempli avec honneur un rôle des plus 
difficiles et des plus considérables. (Tacite, Ann,, xtI, 42 ; XIII, 2, XIV, 20 ; 
XIV, 7, 51, 52, 64 ; Josèphe, An£., 20 ; Sénèque, Céem. 2, 1. ; voy. Hirs- 
chfeld, Admin.rom., p. 220). 

Élevé par le crédit d'Agrippine au commandement non partagé des gar- 
des prétoriennes en remplacement de Rufrius Crispinus et de Lusius Géta, 
en l'an 51, ce fut lui qui, à la mort de Claude, en 54, fit proclamer Néron 
empereur par ses troupes. Il n’en faillit pas moins, dès l’année suivante, 
tomber en disgrâce et ne dut qu'au crédit de Sénèque, qui était le précep- 
teur du jeune prince, la conservation de son haut poste. Burrus et Sénèque 
étaient alors à eux seuls « les appuis de l’État » et purent, pendant quelque 
temps, grâce à l'influence qu’ils exerçaient sur la famille impériale, l’un 
par sa réputation militaire, l’autre par son éloquence, retenir le nouveau 
règne sur l’abîme de forfaits où il tendait à se préciter. Une première fois, 
en 55, Burrus réussit à empêcher Néron de tuer sa mère ; puis en 59, 
lorsque le meurtre fut irrévocablement résolu, il refusa courageusement 
de prêter le ministère des prétoriens pour le mettre à exécution. Il mou- 
rut, trois ans après, en 62, peut-être empoisonné par l’odieux tyran 
qu'importunaient la sévérité de ses mœurs et sans doute aussi le souve- 
air de l'opposition faite à ses projets parricides. 

Ce que l’on ignorait jusqu’à présent et ce que nous apprend notre inscrip- 
tion, outre la partie de la carrière antérieure à la préfecture, c’est que 
Burrus avait reçu de Néron les ornements consulaires, révélation d'autant 
plus importante qu'il est, sinon le premier, au moins le second exemple 
de cette distinction devenue ensuite fréquente. Jusqu'à son prédécesseur 
Crispinus, quelques-uns des préfets du prétoire qui s'étaient succédé 
depuis Séjan sous Tibère, avaient obtenu seulement les ornamenta prœtoria 
(Voy. Mommsen, Droit publ., 1, p. 447, note 3 ; Bloch. De magist. orna- 
mentis, p. 63), c'est-à-dire les insignes et les privilèges honorifiques des 
anciens préteurs. 

Burrus, lorsqu'il mourut, devait n'être pas très avancé en âge. Il a pu, 
dès l’âge de dix huit ans, remplir le grade de tribun légionnaire, et, si à 
la mort d'Auguste, en l'an 14, il avait plus de vingt ans, il n’était pas 
même encore septuagénaire en 62, la dernière année de sa vie. Ajoutons, 
pour ne rien omettre de ce qui le concerne, qu'il était manchot : érunca 
scilicet manu. 

On ne sait pas son prénom. L'inscription l'aurait fait connaître ; préci- 
sément la partie où il était gravé est une de celles qui n’ont pas été retrou- 
vées. L’étendue de la lacune répond assez exactement à l’espace nécessaire 
pour contenir la sigle SEX, abréviation de Sextus. 

La mutilation du texte nous prive d’un renseignement non moins inté- 
ressant. Par quelle circonstance Burrus se trouvait-il d’avoir une statue à 
Vaison ? Son agrégation à latribu Vo/finia, qui était celle des Voconces 
et en même temps celle de la plupart des autres cités de la Narbonnaise, 
autorise à penser qu'il était peut-être voconce, et alors très vraisemblable- 
ment patron de sa cité d’origine. C’est en conséquence de cette hypothèse, 
qui nous paraît fort admissible, que nous avons reconstitué la fin du texte 


126 MÉMOIRES 


par les mots Vasienses Vocontii patrono. Le nom, il est vrai, ne s’est pas 
encore, que nous sachions, rencontré dans le pays ; mais il se rencontre à 
Nîmes peut-être et sûrement à Narbonne. 

Quoiqu'il en soit, le sol de Vaison n'avait pas fourni encore une inscrip- 
tion aussi importante. 

Nous avons un remerciement tout particulier à adresser à M. de Guyon 
qui a bien voulu nous envoyer une copie et un moulage, et à MM. de Vil- 
lefosse et l'abbé Thédenat, dont l’estampage nous a permis de lire avec 
toute certitude ce qui subsiste des mots ORNaMentis CONSV/aribus, que 
ne donnaient d’une manière reconnaissable ni la copie ni même le mou- 
lage mis à notre disposition. » 


Dans le même ordre d'idées, le Secrétaire perpétuel signale encore deux 
autres inscriptions qui ont été publiées, dans la même Revue : l’une sous 
le n° 520, par M. Sagnier ; l’autre sous le n° 521, par M. Rochetin, deux 
membres titulaires de la Société. Il exprime le vœu que ces inscriptions 
soient également reproduites, avec les commentaires de M. Allmer, dans 
le procès-verbal et qu’à l’avenir, nos confrères veuillent bien donner à la 
Société la primeur de leurs découvertes. 


Statues de Macrin et de Diaduménien. 


Estampage de M. SAGNIER, de l’Académie de Vaucluse, administra- 
teur du musée Calvet, à Avignon. 

CAVAILLON. — Fragment extrait depuis peu du mur d’une ferme, « au 
« territoire du Thor, à environ cinq hilomètres de la ville de Cavaillon. 
— Hauteur o m. 73, largeur o m. 62. 


imp' caes® m' oppellio 
severo macrino p' f aug 
pont” max: trsib* pot p:p 
cos procos 
et 
m ° oppellio antonino 
diadumeniano 
nobilissimo caesari 
PRINCIPI" IVVENT Vitis 
M OPELLI SEVERI MA 


CRINI» Pllr FELIC, AVG+ FIL 
C AB E LL | 


« La première ligne de PRINCIPI, les cinq dernières de IVVENT Vtis, 
« les deux premières de MACRINI, à peine lisibles ; celles de CABELL 
« plus grandes, plus pleines et plus espacées » que celles des lignes pré- 
« cédentes. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 127 


Imperatori Caesari M. Opellio Severo Macrino pio felici Augusto, 
pontifici maximo, tribunicia potestate, patri patriae, consuli, proconsuli. 

Et M. Oppellio Antonino Diadumeniano, nobilissimo Caesari, prin- 
cipi juventutis, M. Oppellü Severi Macrini pii felicis Augusti filio, 
Cabellienses. 


« A l'empereur César Marcus Opellius Severus Macrinus pieux heureux 
« Auguste, souverain pontife, revêtu de la puissance tribunicienne, père 
« de la patrie, consul, proconsul. 

€ Et à Marcus Opellius Antoninus Diadumenianus, nobilissime Cesar, 
« prince de la jeunesse, fils de Marcus Opellius Severus Macrinus pieux 
« heureux Auguste, les Cabellienses. » 

Ce qui reste de cette inscription confirme le témoignage unanime des 
inscriptions relativement à la forme Opellius du nom gentilice de Macrin, 
Les orthographes Oxrékios de quelques médailles grecques, et Opilius 
des auteurs de l'Histoire Auguste sont à rejeter. Il faut rejeter non moins 
sûrement l’assertion de Capitolin (Macr. 11), que, le sénat ayant donné 
à Macrin les noms de Pius et de Felix, ce prince aurait accepté seulement 
celui d'Heureux et refusé celui de Pieux. Disons aussi, malgré le silence 
de notre fragment, que, d’après l'autorité des inscriptions (Wilmans, 995, 
997), d'accord avec Dion Cassius et Hérodien, le surnom de son fils était 
Diadumenianus et non pas Diadumenus, comme l’appellent la plupart 
des écrivains latins. 

Macrin a régné un an et près de deux mois, du 11 avril de 217 au 7 
juin de 218. Proclamé empereur après la mort de son prédécesseur 
assassiné à son instigation, 1l s'empressa, dans le but de s'attacher l'ar- 
mée, très affectionnée à Septime Sévère et à Caracalla, d'ajouter à ses 
noms celui de Sévère, et de faire donner par les troupes à son fils, âgé 
seulement de neuf ans, qu’il venait de créer César, celui d’Antonin ; plus 
tard, peu de jours avant la fin de son règne, il partagea avec lui le titre 
d'Auguste. 

En haine de Caracalla, l’élévation de Macrin fut acceptée avec une 
satisfaction générale aussi bien par le sénat que dans tout l'empire. M. Sa- 
gnier considère avec toute apparence de raison, comme une marque de cette 
satisfaction ressentie dans la Narbonnaise, € tout comme dans l'Orient et 
à Rome « et sur les bords du Danube et du Tage (Corp., 3, p. 1116; 
€ 2, 4789) », le monument dont provient notre fragment, sur lequel 
Diaduménien n'a pas le titre d'Auguste. Mais alors on ne comprendrait 
pas que ce monument ait été élevé à Diaduménien seul, à un prince en- 
core enfant dont le rôle politique se bornaïit à avoir été nommé César par 
son père ; il faut au contraire, qu'il ait été commun au père et au fils, au 
nouvel empereur et au jeune César, et c'était très probablement un 
groupe composé de leurs deux statues. C’est d’après cette considération 
que nous avons restitué ce qui doit manquer de l'inscription par les noms 
de Macrin suivis des divers titres que lui donnent d’autres inscriptions et 

que son biographe (Macr. 7), dit expressément lui avoir été décernés par 
le Sénat à son avènement. Le nom des Cabellienses, comme offrants du 
monument, ne permet pas de supposer une borne milliaire. 


128 MÉMOIRES 


La mémoire des deux princes a sans doute été officiellement condamnée 
dès l'arrivée d'Héliogabale au pouvoir ; on trouve leurs noms martelés, à 
l'exception de ceux de Severus et d'Antoninus. Si réellement ce sont 
des statues que leur a érigées la cité de Cavaillon, elles doivent avoir été 
alors abattues et brisées. 

Lampride (Diad., 3) nous a laissé un portrait singulièrement flatteur 
du jeune Diaduménien. « C'était le plus bel enfant que l’on pôût voir : 
« taille élancée, chevelure blonde, yeux noirs, nez allongé, menton du 
« contour le plus gracieux, bouche qui semblait provoquer les baisers. 
« Ilétait naturellement fort, et l'exercice avait encore ajouté, en les déve- 
« loppant, à la perfection de ses formes. Dès qu'il eut reçu les habits d’é- 
« carlate et de pourpre et les autres insignes militaires des empereurs, il 
« parut comme un astre brillant et comme un être tout céleste dont la 
« beauté devait attirer à lui tous les cœurs. » 

Le musée Calvet possède une tête de jeune garçon trouvée à Vienne, 
€ dans laquelle M. Charles Lenormant, il y a quelques années, avait èru 
€ reconnaître une tête de Diaduménien. » 


Autel à Mars Buxenus 


Estampage de M. ROCHETIN, de l’Académie de Vaucluse. 

VELLERON, dans le canton de Pernes, dép. de Vaucluse. — Petit autel 
avec base et couronnement, recueilli par M. Blanc, géomètre à Velleron. 
La première ligne de l'inscription est gravée sur l’attique qui termine la 
pierre à sa partie supérieure; la seconde, bien que gravée sur le dé, est 
séparée des suivantes par un trait de réglure, — Hauteur environ, o m. 25; 
du dé, o m. 12 ; largeur © m. 16. 


IJTANVS ® TEM// 
D EO 
M A RT I B V 
X EE  N oO 

IV L I A N VS 
YOTVM P 


Facture barbare ; les L à branches tombantes, les N fortement pen- 
chées à droite ; le T de TEM privé de la moitié gauche de sa traverse, 
l’'M du même groupe, de son quatrième jambage, et peut-être une N ; l’'X 
de BVXENO très effacée et à peine apparente ; le point final de la der- 
anière ligne figuré par une hedera cordiforme. 


[Zu] ianus tem[pl{aris ?,, — Deo Marti Buxeno Iulianus votum po- 
suit 


« Julianus gardien du temple, — Au dieu Mars Buxenus, Julianus a 
« élevé cet autel en accomplissement de son vœu». 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 129 


Nous ne savons que faire du groupe TEM qui termine ce quireste de 
la première ligne, à moins de remplir la lacune qui suit par les lettres #7 
et de voir dans TEM// l'abréviation du mot femplaris, employé comme 
équivalent de templis custos, bien que nous ne connaissions pas d'autre 
exemple de cet emploi. 

Quand au surnon de Buxenus du dieu Mars, voici le lumineux rensei- 
gnement qu'a bien voulu nous fournir M. Rochetin : « J'ai cherché à sa- 
« voir s’il s’agit d’un ethnique et j'ai apris qu'il y avaitsur le territoire de 
« Velleron, dans le quartier montagneux situé au levant de ce village, un 
« endroit désigné dans les vieilles chartes sous le nom de Campus Bu- 
« xonus, que l’on a traduit maladroitement en français par Camp-Buisson, 
« et qui signifie probablement quartier du buis (buxum), parce que le buis 
« n'est pas rare sur ces rochers. Bu.xonus doit être une corruption du Bu- 
«a xenus de notre inscription. » Le problème se résout de la manière la plus 
claire ; Mars Buxenus était le Dieu protecteur d'un quartier qui déjà à l’é- 
poque romaine s'appelait Buxenus, «le quartier du buis, >» eta conservé 
son nom jusqu’au moyen âge sous la forme évidemment altérée de Zuxonus: 
qui n’a point de signification ou a la même signification que le mot latin 
qu'elle a remplacé. 

Votum posuit au lieu de vofum solvit peut s'expliquer par la confusion 
qui se sera faite dans l'esprit de Julianus entre son vœu et l’objet par lui 


donné en accomplissement de son vœu. Correctement on aurait dû dire ‘ 
Ex yoto posuit. 


M. Duhamel, lit ensuite une note sur une borne tumulaire trouvée suf 
le territoire d'Avignon, dans la propriété Vayson. Il appelle l'attention de 
ses collègues sur ce petit monument, le premier qu'on ait rencontré à 
Avignon, et sur l'inscription qui s’y trouve gravée. L'Académie décide 


l'impression de cette note dans l’un des prochains fascicules de ses Mé- 
moires. 


FE 


D Me ee rue = 


BIBLIOGRAPHIE 


L'ENFANT JÉSUS. — Noëls, légendes, scènes bibliques par l’abbé Bonnel, cha. 
noine honoraire, — 28 pages — Aubanel, éditeur, à Avignon. 

Ainsi que le lui écrivait en 1883, M. de Pontmartin, l'abbé Bonnel est un 
véritable poète. Son recueil le prouve surabondamment. L'impression qui se dé- 
gage de la lecture de ses strophes toujours harmonieuses, souvent profondes, est 
que l'on se trouve en présence d'un tempérament d'artiste bien vibrant et sonore 
auquel la ferveur et l'enthousiasme du croyant donnent un accent particulier. 

La monotonie, qui était le grand danger d’un livre dont le sujet était si rigou- 
reusement défini et limité par le titre mème, a su être évité par l'auteur. Toutes 
ces pièces qui tendent au même but se lisent cependant sans fatigue, et l'on se 
prend à retourner les pages sans s’en apercevoir. 

M. l'abbé Bonnel a mis dans son œuvre une touche toute personnelle dont il a 
su recouvrir même les pastiches et les imitations qu'il y a réunies. 1] lui à donné, 
à côté d’un attrait archéologique qui n'est pas sans mérite, une saveur spéciale qui 
PA pe manquer de plaire par les parfums délicats et purs qui y sont prodigués. 


ajouterai que le vers est bon, souvent original; que la rime est toujours riche 
et le mètre très varié. 


Je citerai parmi les pièces qui m'ont le plus charmé : « La nuit de Noël », € Où 


va mon âme»? « Tout me parle de lui ». « Première rencontre ». « Le gâteau de 
mais ». « Le raisin d'or ». 


Les scènes no ques qui termine l'ouvrage sont intéressantes et écrites dans un 
bon style. Elles indiquent l'entente du dialogue et des mouvements scèniques. 
Je ne terminerai pas sans citer les deux premières strophes du gâteau de mais, 


une des pièces les plus poétiques du recueil. Elles donneront, je l'espère, le désir 
de Lire les autres : 


Le temps est froid, le ciel est gris ; 
A gros flocons tombe la neige 

Sur l’étable aux pauvres lambris, 

Le temps est froid, le ciel est gris. 
Mille oiseaux, par le froid surpris, 
Cherchent un toit qui les protège... 
Le temps est froid, le ciel est gris 

À gros flocons tombe la neige. 


Les bons petits oiseaux ont faim, 
C'est pour eux un temps de famine ; 
Pas un insecte, pas un grain : 

Les bons petits oiseaux ont faim. 
On ne peut pas faire du pain 

Avec cette blanche farine... 

Les bons petits oiseaux ont faim, 
C'est pour eux un temps de famine. 


C'est là de La vraie poésie. 


H. Bout DE CHARLEMONT. 


MAZARIN 
VICE-LÉGAT D'AVIGNON. 


1034-1636. 


1 l'origine de la famille de Mazarin n'est*pas encore 
& parfaitement connue, la jeunesse de ce grand homme 

9 a été l'objet de travaux importants qui nous ont 
révélé tout ce qu'il est possible de savoir sur ses débuts dans 
la carrière des armes, sur ses premiers pas comme diplo- 
mate, sur ses premières relations avec des hommes devenus 
plus tard ses protecteurs, tels qu’Antoine Barberini et Riche- 
lieu. 

Il est toutefois une époque de la longue carrière de Maza- 
rin que presque tous ses biographes ont peu étudiée et que 
les historiens ont laissée dans l’ombre, soit qu'ils n°y aient 
attaché qu’une mince importance, la considérant comme un 
évènement très secondaire dans cette vie si agitée, soit plutôt 
qu'ils aient manqué de documents suffisants pour la mettre 
en lumière : c’est le passage du futur cardinal à la vice- 
légation d'Avignon. Il exerça cependant ces fonctions pen- 
dant plus de deux ans, dans des circonstances particu- 
lièrement délicates. Nous possédons sur les réceptions 


132 MÉMOIRES 


enthousiastes dont il fut l’objet de la part des sujets du Pape, 
comme sur sa correspondance avec Richelieu lors de son 
séjour à Avignon, et sur son administration du Comtat- 
Venaissin, des documents nombreux. Il n’est pas sans intérêt 
de les étudier, s’il est vrai que rien ne doive être négligé de 
tout ce qui touche à la vie et aux œuvres des hommes dont 
l’histoire est intimement liée à celle des peuples eux-mêmes. 

La vice-légation d'A vignon était, au XVII* siècle, un poste 
très important par suite de la situation topographique et de 
l'importance relative des États Pontificaux de France. Si le 
titre et la charge de légat d'Avignon étaient presque toujours 
réservés aux personnages de l'entourage des Papes'et surtout 
à leurs neveux, on choisissait, pour gérer la vice-légation, des 
hommes de confiance de ces légats. C’est ainsi que, pendant 
tout le pontificat d'Urbain VIII, de 1623 à 1644, nous trou- 
vons comme légats d'Avignon, les deux frères Barberini, 
François et Antoine, faits cardinaux par le pape, leur oncle, 
investis l’un et l’autre de la confiance du pontife et des plus 
hautes charges de la cour pontificale. Dans la grande lutte 
de la France et de la maison d’Autriche, qui remplissent 
‘ toute cette époque, François Barberini soutint surtout, à 
Rome et ailleurs, le parti espagnol, tandis que son frère An- 
toine Barberini fut, au contraire, l’un des soutiens de la po- 
litique de Richelieu. Il était entré, de très bonne heure, en 
relations suivies avec le grand ministre, qui l’avait en haute 
estime. 

Lorsqu'en 1634, par suite de la nomination de Marius 
Philonardi, vice-légat d'Avignon, au poste de nonce ordi- 
naire du Pape auprès de Uladislas VIT, roi de Pologne, An- 
toine Barberini dut se préoccuper de lui donner un succes- 
seur, il chercha parmi ses protégés celui qui lui parut le plus 
digne de ce.poste, en alliant à ses sentiments de fidélité au 
Saint-Siège, l'habileté nécessaire pour se concilier l'estime de 
Louis XIII et de Richelieu alors tout puissant. Son choix, 
peut-être indirectement dicté par Richelieu, s'arrêta sur Jules 
Mazarini, l’un de ses favoris et aussi l’un de ceux que le 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 133 


grand cardinal, devinant ses brillantes qualités de diplomate, 
avait, depuis longtemps, attiré au parti de la France. La 
fortune du jeune officier devenu diplomate avait été aussi ra- 
pide que brillante. On l'avait vu, à Casal, se jeter entre les 
armées française et espagnole, près d’en venir aux mains, et 
obtenir de ces armées l’évacuation du Montferrat, Il figura 
ensuite, comme représentant du Saint-Siège, au traité de 
Cherasco qui termina heureusement la guerre de la succes- 
sion de Mantoue. C’est à propos des négociations qui précé- 
dèrent ce traité que Richelieu écrit de lui au commencement 
de mars 1631 à M. de Brassac : 

« Je vous fais cette lettre pour vous dire la satisfaction que 
« M. Mazarin a donné au voyage qu’il a fait en cette cour 
« où il s’est comporté en sorte que le Roy en est très con- 
« tent. Je ne vous diray rien de son adresse et de sa dexté- 
« rité à négotier, mais bien qu’il a tesmoigné tant de passion 
« à la paix qu’il ne se peut rien davantaige » (1). 

C'est encore de lui que les envoyés de Richelieu, pour 
conclure la paix, Servient et Toiras écrivent : « Le pape ne se 
« peut servir d’un plus digne et d’un plus adroit ministre ». 
« M. Mazarin a tesmoigné tant d'adresse et d’affection à 
la négociation de la paix, écrit encore Richelieu au comte 
de Brassac, le 4 juillet 1631, que je vous fais ces trois mots 
par commandement du Roy, pour vous dire que vous ne 
scauriez rien faire qui soit plus agréable à Sa Majesté que 
de tesmoigner au Pape le contentement qu'elle en a et le 
favoriser addroitement en ce que vous pourrez pour le 
porter à la nunciature auprès d’elle lorsque M. le nonce 
d’à présent sera rappelé à Rome par une meilleure condi- 
tion. Je vous prie, en mon particulier, de negotier dextre- 
ment cette affaire avec M. le Cardinal Barberini, ce que je 
fais non seulement pour l’affection que je porte audit sieur 
Mazarin, mais, en outre parce que Je ne cognois pas un 


RAARRRRARRR RAR OR RP 


(1) Correspond. de Richelieu, tom. IV, pag. 102. 


134 MÉMOIRES 


« sujet dont le S. Siège puisse tirer plus de service que 
« de luy. Vous verrez, ajoute-t-il, en remettant cette lettre 
« à Mazarin lui-même, vous verrez la satisfaction et le con- 
« tentement que le roy a de votre conduite comme aussy que 
« je n'oublie pas ceux qui vous ressemblent... vous asseure- 
« ray-je qu’en toutes occasions ou j’auray lieu de vous tes- 
« moigner mon affection, vous en: recevrez des effets (1) %». 

Enfin, on l'avait vu, quelques années plus tard, négocier 
entre le Piémont et la France le traité de Turin, par lequel 
Pignerol restait définitivement à la France. 

Dans ces diverses négociations où il avait donné tant de 
preùves de cette intelligence, de cette finesse, de cette habi- 
leté diplomatique qui devaient l’amener à une si haute for- 
tune, Mazarin ne s'était pas seulement concilié, on le voit, 
l'estime et l’affection d'Antoine Barberini et de la cour pon- 
tificale. Il s'était rencontré à Lyon, à Paris, avec Richelieu, 
dont il avait su gagner la confiance et l'affection, par son at- 
tachement et son dévouement à la France. Sa nomination à 
la vice-légation d'Avignon était donc un acte plus politique 
qu'administratif de la part de la cour de Rome, et en l'en- 
voyant en même temps, comme nonce extraordinaire à la 
cour de France, le pape et ses neveux n’obéissaient guère 
qu'aux inspirations de Richelieu. 

Bien qu’en 1634, Mazarin, né en 1602, n'eut que 52 ans, 
il était donc un personnage considérable, grâce à ses relations 
avec les deux hommes qui tenaient entre leurs mains une 
grande partie de la politique européenne. Mais ses relations 
avec Richelieu, la protection dont il l’honorait devaient lui 
susciter, outre les inimitiés de la meute éternelle des jaloux 
et des impuissants, celles des ennemis du grand cardinal et 
de la France, et surtout celles de la faction espagnole toujours 
puissante à la cour pontificale. On tenta d’adord de le dé- 
tourner de sa mission : on n'y parvint pas. On essaya alors, 
par un moyen détourné, de la rendre inutile et même suspecte 


(x) Correspond. de Richelieu, tom. IV, pag. 174-175: 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 135 


à la France. Le parti espagnol persuada au grand-duc de 
Toscane de demander au pape de charger Mazarin de traiter, 
en France, les affaires du duc de Lorraine, Charles IV, son 
proche parent, et de plaider sa cause près de Richelieu. Ur- 
bain VIII l’accorda. Or on sait quelles étaient, en 1654, 
l’année même de la lutte de Richelieu contre Charles IV et 
de la signature du traité de Charmes, les relations de la cour 
de France avec la maison de Lorraine. Charger Mazarin d'in- 
tervenir en sa faveur, c'était le mettre .en opposition ouverte 
avec la politique de son puissant protecteur et rendre, par 
conséquent, sa situation très difficile, très mauvaise, annihiler 
d’un coup son influence à la cour. C'était ce qu'avait rêvé le 
parti espagnol, comptant sans la souplesse et l'habileté de 
Mazarin, qui lui permirent de concilier, en ces délicates con= 
jonctures, le respect des volontés du pape avec les égards 
dus à Richelieu et au roi de France. 

Il partit de Rome, en vertu d’ordres pressants, le 25 août 
1634, pour gagner sa vice-légation d'Avignon, dans un ma- 
gnifique carosse ; c'était un présent du cardinal Antoine Bar- 
berini, dont il portait les remerciements au roi et à Riche- 
lieu, pour l’envoi d’une croix et d’une boîte de diamants qu'il 
avait reçus avec cette lettre de Richelieu : 

« Sa Majesté a voulu aussy que vous receussiez son pour- 
« trait de sa main croyant que V. E. fortifiée de sa seule 
« ombre, le sera assez pour résister à tous les ennemis de 
« votre maison (1) ». 

Mais il emportait aussi des instructions datées du 22 août 
1634, instructions complètement inédites dont l'original 
_se trouve aux archives secrètes du Vatican et que nous avons 
été assez heureux pour nous procurer : 

« Tout le monde connaît, y est-il dit, l’état déplorable de 
« la Sérenissime Maison de Lorraine qui, à cette heure, est 
« dépouillée des États qu’elle possédait naguère. Le Saint- 


(r) Aubéry, Hisi. de Mazarin, tom. 1, pag. 88. 


136 MÉMOIRES 


« Siège apostolique qui doit compatir particulièrement aux 
« affligés, a choisi Votre Sérénité pour nonce nouveau à la 
« eour de France comme étant versée en toutes ces affaires, 
« étant dévouée à Sa Sainteté et lui ayant donné en tant 
« d'occasions, des preuves de sa prudence, afin qu’elle puisse 
« trouver, le plus promptement possible, les moyens les plus 
« propres à provoquer la restauration de cette maison ». 

Le nouveau nonce devait faire valoir, pour arriver à ce 
but, diverses raisons tenant à l’origine de cette maison, à sa 
situation précaire, à sa réputation, enfin à la raison d’État. 
Le cardinal Barberini lui rappelle que, si la lutte a existé entre 
la maison de Lorraine et celle de Bourbon, elle compte, 
dans ses ancêtres, Godefroy de Bouillon et d’autres membres 
qui ont soutenu la cause française dans les pays lointains et 
surtout en Orient. La défense de Metz contre Charles-Quint 
a été l'œuvre de l’un de ses membres, le duc de Guise. Le 
duc actuel s’est montré le ferme soutien de Henri IV, et ses 
efforts et ceux de sa maison ont hâté l'avènement de ce roi 
à la couronne. Le fait d’avoir reçu Gaston d'Orléans dans 
ses États et de l’avoir marié à sa sœur Marguerite de Lor- 
raine n'est pas entièrement son œuvre. Îl a, d’ailleurs, été 
assez puni pour pouvoir être pardonné. Car n'est-ce pas le 
propre de la clémence de pardonner à ceux qui ne peuvent 
plus nuire? Le cardinal de Lorraine s’est retiré près d’un 
prince inoffensif ; il en est de même de la duchesse, du duc 
de Bavière, de ses parents et de la grande-duchesse de Flo- 
rence, aux mérites de laquelle la France doit d'oublier les 
injures que lui a causées la maison de Lorraine. Enfin le 
pardon du roi est de nature à cimenter le traité passé avec 
le -duc Charles, traité qui met pour toujours cette maison sous 
la dépendance de la France. Les forteresses de Lorraine ne 
sont-elles pas, du reste, entre les mains de la France ? 

Ces mêmes instructions tracent à Mazarin son itinéraire. 
Il devra se rendre le plus tôt possible à Avignon, prendre 
possession de sa vice-légation, en passant par la Toscane, où 
il visitera le duc et la duchesse de Lorraine et la grande du- 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 137 


chesse de Florence, et où il recevra ses dernières instruc- 
tions (1). 

Le nouveau vice-légat suivit de point en point les instruc- 
tions du cardinal et, après avoir traversé la Toscane et le 
Piémont, il arrivait, en octobre 1634, dans les États Pontifi- 
caux de France, où la nouvelle de sa nomination, notifiée 
aux États de la province dans les premiers jours d'août par 
le cardinal Barberini, avait été accueillie avec enthousiasme à 
Avignon comme à Carpentras, ainsi que le prouve une déli- 
bération de cette assemblée du 30 septembre, par laquelle les 
États témoignent leur reconnaissance au cardinal-légat. 


IT 


, Le 18 octobre 1634, il entre à Mormoiron, où les consuls 
et la population lui font un accueil enthousiaste (2). Le lende- 
main, il arrive à Carpentras. Le Mémorial de cette ville nous 
a laissé un récit détaillé de la réception qui lui fut faite dans 
la capitale du Comtat-Venaissin. Les consuls en chaperons, 
accompagnés du conseil, précédés de leurs courriers, le Rec- 
teur du Comtat, une foule de gentilshommes accourus d’Avi- 
gnon escortèrent le carosse du vice-légat au bruit des salves 
d'artillerie et de mousqueterie jusqu’au palais rectorial, où il 
coucha. La jeunesse de la ville, commandée par le prince 
d'amour, défila devant lui. On lui fit le cadeau ordinaire 
offert aux vice-légats à leur entrée dans cette ville : dix-huit 
boîtes de dragées ou de confitures sèches, deux salmées de 
vin blanc et autant de vin clairet, enfin un veau, présent 
beaucoup plus encombrant. Mazarin passa la matinée du len- 
demain à Carpentras. Il en partit dans l'après-midi, accom- 
pagné jusqu'à cinq ou six kilomètres de la ville, par la majeure 


fi) Original : Archiv, secret., Watic. Po/itica varta, vol. CIX, p. 259-260. 
(2) Archives communales de Mormoiron, BB. 16 — CC. ro7. 


138 MÉMOIRES 


partie de la population. Les élus des États, les consuls de la 


ville, accompagnèrent même son carosse jusqu’à Avignon, où 
il entra le jour même, ainsi que nous l’apprend la note 
suivante : 

« Du vendredy vingtiesme octobre 1634 :. 

« Monseigneur lilustrissime et Révérendissime Jullie Ma- 
« zarin, refferendaire de Sa Saincteté en cour de Rome, 
« vice-légat et gouverneur général ez citté et légation d’A vi- 
« gnon, nonce extraordinaire au Roy, en France, est entré 
« dans la présente ville d'Avignon par la porte Sainct-Lazare, 
« accompagné de Messeigneurs les Recteurs de Carpentras 
« et évesque de Cavaillon » (r). 

L'entrée d’un nouveau vice-légat à Avignon était toujours 
un grand évènement auquel on se préparait plusieurs jours à 
l'avance. Il y avait, pour ces réceptions, tout un cérémonial fort 
compliqué et dans lequel toutes les autorités de la ville, de- 
puis les consuls en chaperons jusqu'aux humbles sbires, 
jouaient leur rôle. Mais on jugea que ce cérémonial n’était pas 
encore suffisant pour recevoir dignement Jules Mazarin. Les 
États du pays se firent représenter à cette entrée par les élus 
du clergé, de la noblesse, par les consuls de l'Isle, de Valréas, 
de Cavaillon, de Bollène, représentants du Tiers-Etat. On y 
vit paraître l’évêque de Cavaillon, Fabrice de La Bourdai- 
sière, qui devait devenir le pro-vice-légat de Mazarin, le pro- 
cureur général des États et une foule de grands personnages 
qui vinrent saluer le nouveau représentant du Saint-Siège. 
Les fêtes en l'honneur de Mazarin durèrent deux jours. Entré 
le 21, ce ne fut que le 23 qu’il reçut les représentants du 
pays, non point dans le palais apostolique, mais dans l'hôtel 
du gouverneur général au fait des armes. C'est là que ces 
représentants allèrent, en corps, lui souhaiter la bienvenue : 
« Tous les dictz sieurs des trois Etatz et Procureur général 
« dudict pays, au nom d’icellui, ont faict le compliment et ont 
« tesmoigné à mon dict seigneur Illustrissime Vice-Légat, 


= (1) Archives de Vaucluse, B. Cours de justice. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 139 


« l’aise et le contentement que toute la province reçoit de 
« son heureuse arrivée et depputation en la dicte vice-léga- 
« tion, avec l’obéissance et fidélité que tout ce pays et gens 
« d'icellui conservent à N.S. P. le Pape, à Monseigneur 
« Eminentissime et Révérendissime cardinal Antoine, Légat, 
« et à Sa Seigneurie Illustrissime, luy recommandant la dicte 
« province, les gentz et observations des privilèges et libertez 
« d’icelle par une harangue que ledict sieur procureur général 
« luy a faicte au nom du public. » 

Ce ne sont là toutefois que des démonstrations officielles. Il 
en est d’un autre genre qui prouvent encore mieux quelle 
réputation et quelle influence Mazarin avait déjà su conquérir 
en France. Les Avignonais remplacèrent les dragées, les 
confitures sèches et le veau de Carpentras par des choses 
moins substantielles, mais d’un goût un peu plus relevé. Nous 
possédons les pièces littéraires écrites en latin, en français, 
en prose et en vers, consacrées à cette entrée et qui, selon le 
goût du temps, sont dans la forme du panégyrique. Ces com- 
positions sont conçues dans un style ampoulé. On y compare 
Antoine Barberini à un héros dont Mazarin est l’émule. On y 
joue agréablement sur les armes de Barberini, et on dit des 
trois abeilles qui ornent l’écu de cette famille : 


Melliferæ volucres compressæ robore amoris 
Opportuna suis munera : mella dabunt. 


On y dit de Mazarin qu’il sait être parfois soldat et diplo- 
mate : 


Si bella vocabunt 
Miles erit, si pax, positis toga gestiet armis. 


A propos de Casal et de Mantoue, on s’écrie : 


Vicit Saul mille, servavit Mazarinus decem millia. , 


140 MÉMOIRES 


On l'appelle l’'émule des Alcides, le fils de Mars, le père des 
Muses, le soutien de la Justice, l’élève chéri de la Vertu : on 
lui déclare que c’est une heureuse conjonction des astres qui 
a inspiré au cardinal Barberini son envoi à Avignon ; on y 
chante enfin la grandeur du Pape et la sienne : 


Urbano major nemo est, 
Et Mazarino nemo fortior. 


Sous cette rhétorique ampoulée, sous ces grossières flat- 
teries qui devaient bien faire sourire le fin et rusé personnage 
qui en était l'objet, il y a des indications précieuses dans ces 
panégyriques. Ils nous disent quel avait été l’effet produit par 
les premières victoires diplomatiques de Mazarin, par son 
amitié avec Richelieu et aussi quel était l’avenir qu’on lui 
prédisait. Dans son panégyrique en français, l’auteur résume 
ainsi sa vie : 

« Si je contemple les sérieuses occupations et les exploits 
« dont vous avez été honoré par le plus grand de tous les 
« humains, la conduite de tant de faits héroïques dans les 
« armées de l'Italie et ailleurs, je trouve que je seray receu 
« dans mes sentiments et approuvé de tout le monde, aussi 
« vostre generosité ayant surhaussé vostre fortune à ce degré 
« de perfection que d’être le moteur d’une paix si inopinée 
« et si importante telle que celles de Casal et de Mantoue 
« parmy vos traittés avec le plus grand roy qui aye jamais 
« été et le plus juste vainqueur qu’on aye jamais veu aux 
« siècles passés, vous avez esté remarqué par un des plus 
« forts esprits qui ayent négocié dans la France. » 


« Ce génie de la France, ce divin cardinal, souverain mi- 
« nistre de la plus florissante monarchie du monde, la terreur 
« des ennemis des Français, n’a-t-il pas, avec juste raison, 
« approuvé vos actions, les ayant suivies, a fait connaître 


e. 


LS 1 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE I4I 


« l'utilité de votre direction et la prudence de vos délibé- 
« rations. » | 

On ne pouvait célébrer en termes plus élogieux le passé de 
Mazarin et surtout l’affection dont Richelieu l’honorait. Mais, 
à Avignon, en 1634, on lui prédit déjà ses destinées et on 
salue en lui le futur cardinal : | 

« Il n’est rien, dans ces publiques réjouissances, qui puisse 
« altérer notre contentement que trop de cognoissance que 
« nous avons de vostre advancement qui nous séparera peut- 
« être bientôt de vostre veue puisque vostre esprit, relevé a 
« de plus sublimes affaires, nous faict craindre que Sa Sainc- 
« teté vous donnant des emplois plus considérables par des 
« charges plus relevées nous serons bientot privez du bonheur 
« que nous venons de recevoir et que la pourpre dont vous 
« estes à Ja veille d’estre revêtu ne nous face monter le rouge 
« au visage en tesmoignage de nostre peur et de nos doutes ». 

Celui qui exprimait ainsi, dans un langage dithyrambique, 
les sentiments de la population avignonaise envers Mazarin 
disait encore, dans un vœu exprimé au nom des citoyens 
de la même ville : 


Et det ex liliis Urbanus ipsi rosas purpureas ; 
_ Tolletur ad astra, nihil timet impavidus. 


Cette pourpre, objet de ses désirs secrets, le vice-légat 
d'Avignon, battu en brèche par la coterie espagnole, par haine 
pour son dévouement à la France, devait l’attendre jusqu’en 
1642, mais aucune flatterie ne devait assurément lui être 
plus sensible, car on sait quel prix Mazarin attachait au cha- 
peau de cardinal. I] lui était souhaité, du reste, par l’un des 
plus influents personnages de l’ancienne cité papale, ami 
d’Antoine Barberini dont il avait fait l'éloge en 1633, époque 
de sa nomination à la légation d'Avignon. C'était un sieur 
de Guillelmis de Gigognan, juge d'Avignon, auteur d’une 
histoire de cette ville dédiée aux deux frères Barberini. Son 


142 MÉMOIRES 


œuvre est intitulée : Auguratæ felicitati panegyricus Illus- 
trissimo Domino Julio Mazarino Avenionensis Legationis 
Vicelegato et Superintendenti Generali Militiæ ad Chris- 
lianissimum regem nuntio » (1). 

Le séjour de Mazarin dans le chef-lieu de sa vice-légation 
ne fut pas long. Il y resta cinq ou six jours à peine. Les ins- 
tructions qu’il avait reçues en partant de Rome et en traver- 
sant le Piémont lui enjoignaient de se rendre, le plus tôt 
possible à la cour de France où son arrivée avait été an- 
noncée, dès le mois d'août, par une lettre du cardinal Barbe- 
rini à Richelieu. C'était là, en effet, le but principal de son 
voyage; c'était là aussi qu’il devait poursuivre les négocia” 
tions du Saint-Siège avec la France et, malgré la difficulté 
de sa mission et les attaques de ses puissants ennemis, se 
concilier, de plus en plus, les sympathies de Richelieu et de 
Louis XIII. Il quitta Avignon le 28 octobre pour se rendre 
‘ au Pont de Sorgues et de là à Caderousse. 

Les fêtes recommencèrent à Sorgues. Selon la coutume du 
pays, on lui fit une bravade, terminée par une collation of- 
ferte aux soldats qui l’accompagnaient servie au logis du 
Chapeau Rouge (2). Elle couta 4 livres tournois, ce qui n’était 
pas trop cher pour recevoir dignement un tel personnage” 
Mais si la réception de Sorgues fut modeste, il n’en fut pas 
de même à Caderousse, gros bourg situé sur les rives du 
Rhône, ayant toujours eu une importance assez grande soit 
par ses seigneurs, soit par sa situation géographique entre 
le Rhône et la principauté d'Orange. Nous pouvons, grâce 
aux documents conservés dans les archives de cette commune 
et surtout au « Mémoire de la dépense faicte à l'entrée de 
Monseigneur l'Éminentissime et Reverendissime Mazarin » 


(1) Les pièces relatives à l’arrivée de Mazarin à Avignon forment une 
plaquette de 23 pages imprimées chez Bramereau à Avignon. Bibl. d'Avi- 
gnon. Collect. Massilian. Imprim. Reg. intitulé : Papes et Cardinaux, Lé- 
gats et Vice-Légats. 


(2) Archiv. de Sorgues cc. 52. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 145 


nous rendre un compte exact de ce qu'était la réception d’un 
grand personnage au XVII® siècle, même dans les simples 
bourgades et aussi du train que Jules Mazarin menait dans 
ses voyages. Dès le dimanche 22 octobre 1634, pendant le 
séjour du vice-légat à Avignon, les gens de Caderousse 
étaient prévenus de son prochain passage. Le conseil de la 
communauté s’assemble ; les consuls lui annoncent l’arrivée 
de Mazarin pour le mardi suivant. Le conseil délègue immé- 
diatement ses pouvoirs aux consuls. Il nomme l’un d’eux, le 
sieur Jérôme Castion, pour aller à Avignon. On fait annoncer 
cette entrée au peuple au son du tambour et de la flûte; on 
court à Orange recruter des tambours et des fifres pour la 
cérémonie. On se précautionne de poudre ; on charge les 
canons ; on convoque le ban et l'arrière ban des officiers des 
quartiers. Îls sont commandés pour le jour de l’entrée ; c’est 
la ville qui, ce jour-là, paiera leurs dépenses et, la note le 
prouve, ils célèbreront dignement la fête. On se précautionne 
aussi de dragées et de confitures qu’on achète chez un confi- 
seur, en Avignon, et qui coûtent l’un dans l’autre 2 florins la 
livre. On dépense 8 florins pour faire peindre par un certain 
Jacques Doux, peintre d’Avignon, les armes du légat, du vice- 
légat, du recteur, de la ville, de d’autres encore. On héberge 
convenablement le maître d'hôtel de Mazarin, un certain ita- 
lien du nom de Taxi que le comptable qualifie de Monsei- 
gneur, et auquel la petite ville offre un présent de 24 florins 
2 sous. Enfin le vice-légat, escorté de nombreux gentilshom- 
mes et d’une garde de cinquante cavaliers fait son entrée au 
son de la musique et de la mousqueterie et les consuls, en 
grand uniforme, lui offrent r2 livres de confitures et 6 livres : 
de dragées, avec de très belles harangues. Le passage de 
Mazarin à Caderousse avait coûté à la ville 399 florins, somme 
assez élevée pour l'époque. Le vice-légat poursuit sa route. 
Quelques jours après sa sortie des États Pontificaux, ilarriva 
à Paris où on lui réservait une magnifique réception. « On 
« y remarqua surtout, dit un de ses biographes, le carosse 
« dont le cardinal Antoine lui avait fait présent à son départ 
« de Rome et qui était très pompeux et très magnifique ». 


144 MÉMOIRES 


Le cadre de cette étude nous dispense d’étudier, ce qui, 
du reste, a déjà été fait, les négociations auxquelles Mazarin 
fut mêlé pendant son séjour à la cour et ses relations de nonce 
avec Richelieu. Il n'oublia alors ni l'accueil dont il avait 
été l’objet en traversant le Comtat-Venaissin, ni les intérêts 
de ce pays. Il se tint en correspondance ïisuivie avec 
son provice-légat, La Bourdaisière, et avec les élus des États 
réunis à Carpentras. Il mit sa grande influence et sa connais- 
sance des affaires au service de leur mandataire en cour de 
France qui, depuis deux ans, négociait à Paris pour diverses 
affaires et notamment pour un traité entre Je royaume et le 
Comtat pour la fourniture du sel et pour les questions de 
douane. 

Cependant, les complaisances et l'intimité de Richelieu 
donnèrent prise à de nouvelles accusations de partialité con- 
tre le nonce du pape. Le parti espagnol qui n'avait point 
désarmé, qui était toujours puissant à Rome, qui ne voyait 
point sortir de ses intrigues les résultats attendus, accusa Ma- 
zarin de sacrifier, dans ses négociations, la politique espa- 
gnole à la politique française. Il fit parvenir ses doléances 
à Rome. Des intrigues nouvelles furent nouées contre le 
nonce extraordinaire ; des plaintes vives arrivèrent jusqu’à 
Urbain VIII. Malgré l'influence de Barberini, de Richelieu 
et même de Louis XIII, on obtint du Saint-Siège qu'il rap- 
pelât Mazarin de la cour de France et qu'il fût renvoyé dans 
sa vice-légation d'Avignon. 


II 


Ce brusque rappel était un coup porté par les Espagnols 
à Mazarin, mais aussi à Richelieu qui en fut vivement irrité. 

Il en a consigné la preuve dans un mémoire au roi pour 
répondre aux nonces du pape sur l'envoi du maréchal d’'Es- 
trées à Rome : 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 145 


« Sa Majesté tesmoignera s’il lui plaist, le desplaisir qu'elle : 
a du rappel de M. Mazarin, combien elle estime sa vertu 
et son mérite et l'affection avec laquelle il a servi le pape, 
le Saint-Siège et toute sa maison dans les diverses occa- 
sions qui se sont rencontrées ; qu’elle avoue qu’elle ne le 
peut voir partir sans regret estant un des sujets les plus 
capables qu’elle cognoisse pour estre employé dans les 
grandes et importantes affaires qui sont maintenant dans 
l'Europe ». 

Un autre mémoire également dicté par Richelieu et signé 
de Louis XIII s'exprime ainsi : 

« Au moment qu’il y a lieu de traicter de la paix, retirer 
« de cette négociation Mazarin, si bien versé dans toutes les 
« affaires de la chrestienté, c’est complaire aux Espagnols. 
« Si le Pape s’obstine au refus, Sa Saincteté trouvera bon 
« que le Roy voye ce qu'il doit faire auparavant que de 
« s’'embarquer plus avant avec si peu de démonstration de 
« sa faveur (1). » 

Louis XIII écrivit de sa propre main au Pape et à ses 
neveux. On n'obtint rien, et Mazarin quitta Paris dans les 
premiers jours de mars 1636 et se remit en route pour Avi- 
gnon. 

Les États -reconnaissants de sa protection décidèrent, le 
14 mars, d'envoyer leurs délégués, François de Berton, sei- 
gneur de Crillon, élu de la noblesse, et le sieur Galterii, pro- 
cureur général, jusqu’à la frontière pourle recevoir dignement 
et lui rendre les devoirs de la province. Le 7 avril 1736, ces 
délégués informaient les États de l’arrivée du vice-légat. Le 
jour suivant, celui-ci faisait sa nouvelle entrée à Avignon, 
où il recevait, cette fois, dans le palais apostolique, les com- 
pliments de toutes les autorités du pays qui lui exprimèrent 
leur contentement de son retour et lui exposèrent en même 
temps leurs doléances au sujet du sel et des monnaies. 


A RAR R AR À 2 


(1) Correspondance de Richelieu, tom. VII, pag. 744. 


146 MÉMOIRES 


Le lendemain, Mazarin se rendit, à l’improviste, à Carpen- 
tras, où il arriva le soir, « n’ayantz Messieurs les consulz, dit 
« le Mémorial de cette ville, heu le loysir de monter à 
« cheval pour luy aller au devant. » On avait cependant eu 
le temps de mettre ses armoiries sur les portes et de sortir 
l'artillerie de la ville en son honneur. Il venait conférer dans 
la capitale du Comtat avec un personnage qui avait été, lui 
aussi, nonce en France, qui était resté son ami et dont l’in- 
fluence était grande à la cour pontificale, le cardinal Alexan- 
dre Bichi, évêque de Carpentras. C’est dans son palais épis- 
copal que Mazarin reçut les nouveaux hommages des consuls 
de la capitale du Comtat et aussi les présents que ceux-ci lui 
offrirent au nom de leur ville et de tout le pays. Cette récep- 
tion solennelle paraît avoir été la dernière dont Mazarin ait 
été l’objet de la part des habitants du Comtat. Il quitta 
bientôt, en effet, ce pays pour se rendre à Rorne. 

En obtenant son renvoi dans sa vice-légation, le parti es- 
pagnol ne l'avait point complètement isolé, comme il l'avait 
espéré. Car son éloignement de Paris et de la cour ne 
l’'empêcha pas de conserver, avec Richelieu, une correspon- 
dance active et d’être mêlé aux affaires de France. Pendant 
plusieurs mois, c'est à Avignon qu’il va continuer son rôle et 
c'est de cette ville qu'il va collaborer avec son puissant 
protecteur. Nous en avons pour preuve les nombreuses lettres 
que le cardinal lui adressa à Avignon, où il séjéurna jusqu’au 
mois d’octobre 1836. Elles témoignent de quelle amitié et 
de quelle confiance le grand cardinal l'entourait. Elles nous 
montrent également que, dès cette époque, Mazarin était 
devenu son callaborateur dans les plus grandes questions 
politiques qui agitaient alors l’Europe. « Si vous ne recevés 
« souvent de mes lettres, lui écrit Richelieu, le 9 mai 1636, 
« dans une lettre adressée à M. Mazarini, vice-légat d'Avignon 
«à Avignon, ne croyés pas pour cela estre oublié de vos 
« amis. Vous savés que je traitte ceux de mes parens que 
« j'aime le mieux qui ont de bons effets de moy, quand je le 
« puis mais fort peu de civilités et encore moins de lettres. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 147 


« Je suis très ayse que vous vous portiés bien mainte- 
« nant, n’aymant pas seulement vostre personne mais ceux 
« que vous affectionnés comme le sieur Colmar .(on sait que 
« c’est le nomde convention dont Richelieu se servait souvent 
« en parlant de Mazarin) que je ne puis que je ne vous die que 
« je crains bien plus que ce bon seigneur italien n'ayt, avec 
« le temps, l’esprit plus malade que le corps (1) M. de Bul- 
« lion a terminé vostre affaire, il vous donne 25,000 fr.», 
écrit encore Richelieu à Mazarin, le r1 mai, en lui faisant les 
plus vives protestations de s’employer en tout ce qui con- 
cerne ses intérêts (2). Voilà pour les relations personnelles 
de Richelieu avec le vice-légat d'Avignon après sa disgrace 
et son renvoi dans sa vice-légation. 

Ses relations politiques n'étaient pas moins actives. Une 
correspondance est échangée entre Paris et Avignon et elle 
touche aux sujets les plus importants de la politique de la 
France et de l'Europe. | 

Dans le mois de mars 1636, Richelieu venait de signer le 
traité de Wismar entre la France et la Suède. Il écrivait, au 
sujet des évènements de cette année, au vice-légat Mazarin, 
le 19 mai 1636 : «M. le chancelier Oxenstiern et les Suédois, 
« Messieurs les Estats de Hollande et tous les princes alliez 
« du Roy eniltalie ayant enfin, à la prière de S. M., consenti 
« la ville de Cologne pour l’assemblée des députés qui seront 
« nommez pour la négociation de la paix, je vous en donne 
« avis afin que vous faciés valoir la sincérité avec laquelle 
« Sa Majesté et ses serviteurs ont tousjours agi en cette 
« affaire, Que les Espagnols et les Impériaux agréent ou 
« non ledit lieu de Cologne, le pape cognoistra qu’il ne tient 
« pas à S. M. ny à ses alliés qu'elle ne procure le repos de 
« la chrestienté » (3). 

En cette même année 1636, au commencement de juillet, 


; 
(x) Correspond., tome V, pag. 456. 
(2) Zbid., pag. 972. 

(3) Correspona., tom. V, pag. 874. 


148 MÉMOIRES 


le grand maïtre de Malte, Antoine de Paul, mourut, et le 
cardinal Antoine Barberini aspirait à la souveraineté élective 
de l’ordre de Malte. Richelieu y était opposé, et c’est le vice- 
légat d'Avignon qui est son intermédiaire entre lui et Bar- 
berini. 

« Il n’y a personne qui ne voie, écrit-il à Mazarin à Avignon, 
«au milieu de juillet 1636, que si une fois un neveu du 
« Pape avait été grand maistre, tous ceux qui le seroient à 
« l’avenir en voudroient faire autant, ce monde estant un 
« royaume de conséquence et si cela estoit, tous les cheva- 
« liers de Malte verroient bien que leur ordre seroit ruiné et 
« qu'ils seroient privez d'estre jamais grands maistres à leur 
« tour et en ce cas, des vers de terre deviendroient des géants 
« pour défendre l'intérêt de leur religion et le leur parti- 
« culier (1) ». | 

« Beaucoup d'occasions qui se peuvent présenter à Rome 
« avantageuses pour la chrestienté et pour M. le Cardinal 
« Antoine ne doivent pas souffrir seulement qu'il pense à s’en 
« esloigner en un temps ou sa présence y peut estre du tant 
« nécessaire (2) ». 

Cependant, malgré ses relations suivies avec Richelieu et 
peut-être à cause d'elles, Mazarin craint que les agents fran- 
çais à Rome ne le desservent près du pape. Il voudrait ren-. 
trer à Rome, se justifier et reprendre son poste près de Bar- 
berini, mais il redoute l'abandon du cardinal Barberini et 
les nouvelles menées de la faction espagnole pour faire échouer 
ce projet. Dans une lettre du mois d'août 1636, Richelieu 
calme ses craintes. La lettre tout entière est à citer, car elle 
montre à la fois quelle était, à cette époque, la situation de 
Mazarin à Rome et quelle importance Richelieu attachait à 
son retour : 

« Vous apprendrés particulièrement par les lettres de M. 
« de Chavigny que tant s’en faut que ceux qui sont à Rome 


(1) Correspond., tom. V, pag. 510. 
(2) Zb1a. 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 149 


« de la part du Roy vous y aient desservy ainsi qu'on vous l’a 
« fait entendre, qu’au contraire ils vous y ont rendu tous les 
« bons offices qu'il leur a esté possible suivant les ordres 
« particuliers qu'ils en ont de la part de Sa Majesté et la 
« prière que Je leur en ay faicte plusieurs fois ». 

Cependant, dans les premiers jours d'octobre, le vœu de 
Mazarin est exaucé. Il est rappelé à Rome. Le cardinal de 
Richelieu s’en félicite avec lui, dans une lettre du 7 octobre 
adressée à M. Mazarin, vice-légat d'Avignon, à Avignon : 

« Je suis extrêmement aise de votre rappel à Rome. Je 
« désire avec passion qu’il vous soit avantageux. Pour ce 
« faire, il vous y faut maintenir. Autant j'estime que toute 
« condition qui vous sera proposée pour en sortir vous doit 
« estre suspecte... Quelqu’autre sommission qu’on vous 
« puisse donner ne sera qu’un prétexte pour vous esloigner 
« de Rome et un chemin semé de fleurs pour vous conduire 
« en quelque précipice. 

« J’estime qu’il est beaucoup meilleur pour vous de de- 
« meurer particulier en la cour où vous allés que vice-légat 
« en Avignon. | 

« C'est à vous de vous gouverner en sorte que M. le Car- 
« dinal Barberini ne puisse penser que vous ayez jamais rien 
« entrepris contre ses désirs ». 

Dans cette même lettre, 1l se plaint de l’attitudedu Pape 
à l’égard du duc de Parme et recommande à Mazarin de 
s'occuper de cette affaire, à son retour, à Romeetil la termine- 
ainsi, faisant allusion à la conduite de son protégé: 

« Il faut avouer qu’il n’y a que les Italiens et particulière- 
« ment Ï Julii qui sçavent faire les choses comme il faut. En 
temps de paix, ils distribuent des poudres odoriférentes, et 
en temps de guerre, des fulminantes. Tout ce que je puis 
dire là dessus est que je me serviray tousjours des derniè- 
res contre les ennemis de l’Église et les siens quand il en 
sera besoin (1). » 


£ LR RO R 


(1) Coprespond., t. V, p. 599. 


150 MÉMOIRES 


e 


Cependant, avant de s’acheminer vers Rome, Mazarin 
avait demandé ses instructions au cardinal de Richelieu. et le 
même jour, 7 octobre, il les lui envoie à Avignon. Elles tou- 
chent à tous les points de la guerre et de la lutte acharnée que 
Richelieu soutient contre la maison d’Autriche, et en les lui 
adressant, le lendemain, l’agent de Richelieu, le sieur Chavi- 
gni, écrit à Mazarin : « Son Éminence a voulu elle-mesme 
« vous escrire amplement ses sentiments sur vos mémoires 
« qu'elle a voulu voir elle-même et bien examiner. » Ce Cha- 
vigni, tout en témoignant à Mazarin sa satisfaction de le voir 
retourner à Rome, lui exprime son déplaisir de la défense 
qu’on lui a faite de passer en Piémont, « où il auroit pu ad- 
« Juster beaucoup de choses qui ne vont pas trop bien (1). » 

Enfin, ce même jour, 7 octobre, Richelieu écrit à son 

frère le cardinal de Lyon, qu’il croyait encore à Rome : 
« M. Mazarini a tousjours tesmoigné tant de passion pour 
vostre personne pendant qu’il a demeuré en France, que je 
suis obligé, maintenant qu'il s’en retourne aux lieux où vous 
êtes, de vous conjurer de le favoriser aux occasions qui s’en 
« présenteront... C'est une personne qui mérite beaucoup 
« et que j'estime particulièrement pour plusieurs considéra- 
« tions que vous n’'ignorés pas (2). » 

Enfin, dans une autre lettre du 26 décembre 1636, Riche- 
lieu exprime encore au vice-légat d'Avignon, arrivé à Rome 
et qui lui a fait connaître la bonne réception dont il a été 
l’objet, toute la joie qu’il éprouve de le voir enfin triompher 
de leurs ennemis communs : 

« Je ne scaurois vous représenter la joie que j'ay aiant sceu 
« la bonne réception qu’on vous a faicte à Rome, dont je 
« désire la continuation plus que vous mesme. Je m'asseure 
«que vous n'oublierez rien de ce qui deppendra de 
« vous pour la faire durer... Vous estes adroit et habile, 


(1) Zid., p. 602. 
(2) Correspond., t, V, p. 993e 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE ENI 


« vous verrés, s’il vous plaist, avec M. le maréchal d’Estrées, 
« à ménager tout ce qui sera nécessaire en cette occasion. » 

Deux lettres des 8 avril et 8 mai 1637, closent pour ainsi 
dire, la correspondance échangée entre Richelieu et Mazarin 
comme vice-légat. 

Dans l’une, Richelieu se réjouit encore de la demeure de 
Mazarin à Rome, où la faveur qu'il obtient pourra être fort 
utile au service du Roi. Dans l’autre : « Soyez ma caution, lui 
« dit Richelieu, auprès de M. le cardinal Antoine, que je 
« tiendray en faveur singulière toutes les occasions de le ser- 
« vir. Quant à vous, par le passé, je ne doute point que vous 
« ne soyés certain du présent et du futur (1). » 


IV 


Pendant son court passage à la vice-légation d'Avignon, 
Jules Mazarin n'avait pas seulement reçu les hommages des 
sujets du S.-Siège dans la province. 

Il n'avait point fait que de parcourir, au milieu des témoi- 
gnages de sympathie et des réceptions officielles, les domai 
nes du S.-Siège. Il s'était préoccupé de l’état du pays, de son 
administration, de ses besoins ct de ses vœux. Ne pouvant y 
résider, par suite de ses foncuons de nonce à la cour de 
France, il avait délégué, il est vrai, une partie de ses pou- 
voirs à l'évêque de Cavaillon, Fabrice de la Bourdaisière, 
qu’il désigna comme pro-vice-légat. Mais l'examen des actes 
de ce pro-vice-légat, comme l'activité avec laquelle Mazarin 
prit, à Paris et à Rome, la défense des intérêts de la province 
dont l'administration lui était confiée, montrent qu'il ne se 
désintéressait pas des affaires du Comtat, et que la Bourdai- 
sière ne fut bien véritablement que son lieutenant, agissant 
par ses ordres et sous sa propre responsabilité. 


(x) Correspond., t. V, p. 1022-1028. 


152 MÉMOIRES 


Toutes les ordonnances rendues pendant cette période le 
sont en son nom. Elles sont revêtues de son sceau comme 
vice-légat: « Julius Mazarinus, vice-legatus Avinionensis. > 
Quelques-unes, telles que celles concernant les étrangers et 
Jes duels, sont signées de lui-même, et le pro-vice-légat n’in- 
tervient que pour leur exécution. C’est lui-même qui traite, 
à Paris, les affaires de cette vice-légation et qui touchent aux 
intérêts les plus graves du pays. On retrouve,'dans ces divers 
actes, le sens politique, la finesse, l'activité dont ce grand 
homme devait donner tant de preuves dans sa longue car- 
rière. Ces ordonnances du vice-légat Mazarin, dont nous 
avons pu recueillir le texte intégral ou l'indication, sont au 
nombre de 16, allant du 6 novembre 1634 au 15 mai 1637. 
Elles concernent des sujets divers, dont quelques-uns, tels 
que la garde des troupeaux, la chasse aux pigeons, le droit 
de sexterage, les directes de la Chambre Apostolique, n’ont 
point une grande importance, au point de vue de l’adminis- 
tration générale du pays. Mais il n’en est pas de même des 
actes concernant la défense de dépeupler de bois les monta- 
gnes du Comtat (23 mai 1635), l’établissement des poids et 
mesures (14 juin 1635), la chasse, l’organisation des corps 
de notaires, et surtout de celles concernant le séjour des 
étrangers dans le Comtat, les duels et les juifs. 

L'’étendue de ce travail ne nous permet point d’analyser 
tous ces actes dont on trouvera le texte ou le résumé aux 
pièces justificatives, mais il est indispensable, pour faire con- 
naître l'administration de Mazarin comme vice-légat, de 
s'arrêter aux principales, à celles qui concernent le séjour des 
étrangers dans le Comtat et les duels, les juifs et le déboise- 
ment des montagnes. 

La situation géographique du Comtat-Venaissin, qui le 
condamna toujours à n'être qu’une enclave dans le territoire 
français, favorisait singulièrement les gens du royaume et 
d’ailleurs qui avaient maille à partir avec la justice de leur 
pays et qui n'y trouvaient pas toute la tranquillité désirable. 
Rien de plus facile que de franchir, soit du Dauphiné, soit de 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 153 


la Provence, soit même du Languedoc, les frontières factices 
établies et de vivre, en toute liberté, sur les terres de l’Église. 
Aussi les villes comme les villages étaient pleins de gens sans 
aveu qui continuaient le plus souvent, sous la protection in- 
consciente ucs agents du pouvoir pontifical, leur vie de vols, 
de rapines et de crimes. Souvent les États du pays s'étaient 
plaints de cetteavalanche de criminels et de malandrins qui rem- 
plissaient les villes et les bourgs et rendaient les villes peu sûres 
Souvent aussiles vice-lésats, prédécesseurs de Mazarin, avaient 
tenté, mais en.vain, de remédier à ces incursions. Îls avaient 
toujours échoué, soit que les mesures prescrites ne fussent pas 
assez énergiques, soit que les agents du pouvoir ne les appli- 
quassent pas avec assez de rigueur. Sur les nouvelles plaintes 
des États du pays, Mazarin, à son retour de Paris, fit publier, 
le 20 avril 1636, une ordonnance sur le même sujet. Il enjoint 
aux juges, capitaines, viguiers, châtelains, bayles, consuls ou 
syndics des villes et autres lieux du Comtat de le tenir exac- 
tement au courant de tout ce qui se produira d’extraordinaire, 
sous peine de révocation et même de punition comme déso- 
béissant aux ordres du vice-légat. Ils devront de même, sur- 
veiller l'entrée des étrangers dans les diverses villes et villa- 
ges, s’enquérir de leur qualité, de leur profession, de leur 
état, de leur religion, de la cause de leur arrivée et de leur 
séjour. S'il doit se prolonger pendant plus de huit jours, à 
cette date, 1ls devront adresser à la vice-légation les rensei- 
gnements etils ne devront point tolérer la présence plus 
longue de ces étrangers sans une autorisation spéciale de la 
vice-légation. 

L'ordonnance sur les duels est encore plus sévère et là 
encore, le vice-légat se montre le digne émule de son puis- 
sant protecteur. On connaît, en effet, les rigoureuses ordon- 
nances de Richelieu sur les duels, la sévérité avec laquelle il 
les fit exécuter, le supplice de Montmorency-Bouteville, la 
répulsion instinctive du cardinal pour toutes ces familles qui 
avaient des spadassins que, selon son énergique expression, 


154 MÉMOIRES 


en parlant du chevalier de Guise et de son duel avec le baron 
de Luz, « elles nourrissaient au sang » (1). 

Mazarin ne fut ni moins vigilant, ni moins énergique à 
Avignon et dans le Comtat-Venaissin : « Des hommes de ce 
siècle, dit son ordonnance du 21 avril 1636, nonobstant 
que se traite dudit crime de lèze Majesté divine et humaine, 
au lieu de les avoir en horreur et abomination les rend, 
par un extrême aveuglement, si fréquents et si ordinaires 
qu'au mépris des constitutions, décrets et bulles, nottam- 
ment celles de saincte mémoire Julle second et autres... ne 
« font aulcune difficulté de contrevenir et s'aller esgorger, 
« fondant sur iceulx un vain et imaginaire poinct d'honneur 
« comme s’ilz alloient rendre quelque action véritablement 
« glorieuse et louable. De quoy non seulement la noblesse 
« mais indifféremment toute sorte de personne se licenciant 
« soubs prétexte de courage, bastissent une gloire sur le res- 
« sentiment des offenses qui publient ne se pouvoir faire que 
« par cette voye abominable et terminer à la pointe de l'épée. 
« Et les estrangers même viennent souvant faire le combat 
« dans l’Estat et violer les terres de Sa Saincteté, les rendant 
« le théâtre sanglant de ce prodigieux spectacle. » 

Le vice-légat trouve, en outre, que par les duels, la Majesté 
divine est offensée, l'autorité du prince méprisée, les lois vio- 
lées, les familles désolées et ruinées, l'État lui-même troublé. 
Aussi n’hésite-t-il pas à les défendre, sous peine de la vie, 
de confiscation de biens, d’excommunication majeure, de 
privation de sépulture ecclésiastique, pour ceux qui auront 
été tués et d'excommunication majeure contre ceux qui les 
auront ensevelis ou inhumés. En signe d'infamie, les corps 
des duellistes morts sur le terrain devaient être remis entre 
les mains des exécuteurs de la haute justice, traînés en che- 
mise sur une claie dans les rues et carrefours de la ville d’A- 
vignon, jusqu’à la place patibulaire où ils devaient être pen- 
dus par les pieds au gibet dressé tout exprès. Leurs cadavres 


RRARAS RARE 


(1) Richelieu, Mémoires, édit. Petitot, I, 153-154. 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 155 


| y resteraient vingt-quatre heures après lesquelles ils seraient 
portés, par le même exécuteur, hors de la ville et jetés à la 
voirie. Ceux qu’on n'aurait pu saisir seraient pendus en 
effigie. Les uns et les autres étaient déclarés ignobles, rotu- 
riers et infames, ils étaient déchus de tout rang et de tous 
honneurs et dignités et déclarés criminels de lèse-majesté. 
Les mêmes peines étaient encourues par tous « moyenneurs, 
entremetteurs, assistants et protecteurs. » 

Mais, pour prévenir ces rigueurs extrêmes de la justice, la 
même ordonnance enjoint aux agents du Saint-Siège de faire 
arrêter et emprisonner tout duelliste comtadin ou étranger 
qui voudrait se battre dans leur juridiction. En cas de ré- 
sistance, il leur était permis de leur courir sus et d'employer 
contre eux la force armée, sans encourir aucune peine. Enfin 
les hôtes et les hôtesses et autres personnes ne devaient leur 
donner ni le vivre, ni le couvert. L'ordonnance se termine 
en autorisant les agents du pouvoir « à faire sonner le toc- 
« sin pour faire assembler le peuple avec les armes pour 
« l'entière exécution de cette ordonnance. » 

Ce n'était pas seulement les étrangers et les duels que Ma- 
zarin surveillait. Il voulut donner aux Juifs d'Avignon et du 
Comtat-Venaissin une liberté qui leur avait été souvent re- 
fusée, celle de vaquer à leurs affaires aussi librement que les 
autres citoyens. Par un mandement « du 2 juin 1636, il dé- 
« fendait, en effet, de troubler, de vexer, molester les dictz 
« Juifs, de pouvoir venir librement en ceste ville d'Avignon 
« et son terroir et d’y séjourner et faire leurs affaires tous les 
« jours indifféremment de la semaine, sans qu'ils puissent 
« estre emprisonnés ou arrestés ny aucunement troublés en 
« leurs personnes, montures, hardes, marchandises, fruits 
« et danrées qu’ilz y pourteront. » 

Parmi les ordonnances rendues par Mazarin, comme vice- 
légat, il faut encore mentionner celles relatives à la chasse, aux 
notaires, au billonnage et surtout à la fabrication des patats, 
monnaie fort méprisée dans le Comtat, grâce aux nombreu- 
ses contrefaçons dont elle était l’objet. 


156 MÉMOIRES 


Ce n'était pas seulement par ses ordonnances que Mazarin 
faisait sentir son activité aux habitants du Comtat. Nous 
avons dit que, dès son séjour à Paris, il s’était fait, près de 
la cour de France, l'avocat dévoué de toutes les affaires de 
ce pays. Parmi celles-ci, il y en avait une qui touchait aux 
intérêts matériels de la population comtadine et qui la préoc- 
cupait vivement ; c'était celle de l'approvisionnement du sel. 
Cette région ne contenait aucune saline; elle était tributaire 
du Dauphiné et de la Provence, c’est-à-dire de la France. 
En 1632, les États avaient député à Paris un mandataire, 
M. Galteri, pour s'entendre à ce sujet avec les ministres de 
Louis XIIT et pour obtenir un traité par lequel le sel néces- 
saire à l'alimentation d'Avignon et du Comtat serait délivré 
à un taux raisonnable et établissant trois greniers à Carpen- 
tras, à L'Isle et à Mornas. Le cardinal Bichi, nonce en 
France, en avait conféré avec les ministres de Bouteiller et 
de Lionne, mais l'affaire avait trainé en longueur jusqu’à 
l’arrivée de Mazarin, comme nonce extraordinaire, et c'est 
par son influence et son activité que l’envoyé des États ob- 
tint la solution de cette affaire ainsi que des questions de la 
foraine et de la douane pendantes à la cour de France, nou- 
velle preuve de la sollicitude du vice-légat d'Avignon pour 
tout ce qui touchait aux intérêts de sa vice-légation. 

Cette sollicitude, Mazarin la continua à ce pays, lors même 
que les événements l’eurent amené à jouer, à la cour de 
France, le rôle brillant qui devait l’immortaliser. Nous en 
avons pour preuve les lettres que le successeur de Richelieu 
échange avec l'Université d'Avignon et avec les États du 
Comtat. Il écrit, le 2 juillet 1649, au chancelier de l’Univer- 
sité d'Avignon, qui lui avait demandé sa protection près du 
grand-chancelier de France. 

« Je n’ay peu refuser à l’ancienne affection que j’ay pour 
« ce corps-là que J'ay veu fort celèbre du temps que j’estoys 
« sur les lieux et qui ne l’est pas moins encore, à présent, 
« ce mot de recommandation. » 

En 1660, les États apprennent l’arrivée, en Provence, et 


DR L'ACADÉNIE DE VAUCLUSE 157 


à Avignon, de Louis XIV et de sa cour où se trouve Mazarin. 
« Ils réclament la protection du puissant ministre, qui leur 
« répond, le 2 mars : « Je conserve chèrement le souvenir 
« de toutes les preuves de votre affection que vous m'avez 
« donnée durant ma vice-légation. » 

Ainsi, cette vice-légation d'Avignon, dont Jules Mazarin 
fut chargé en 1634 laissa, dans l’histoire d'Avignon et du 
Comtat-Venaissin, des traces durables, comme elle avait 
laissé dans sa vie, de profonds souvenirs. C’est pendant son 
passage dans les États pontificaux de France qu'il se conci- 
lia définitivement l'estime et l'affection de Richelieu et de 
Louis XIII ; c’est d'Avignon, où il avait été relégué par les 
intrigues espagnoles, qu’il correspond avec Richelieu sur les 
affaires du Saint-Siège et de la France. C’est à partir de ce 
moment qu'il commence à jouer, dans notre histoire natio- 
nale, un rôle considérable, et que le cardinal le considère 
déjà comme son collaborateur, en attendant qu'à son lit de 
mort, il le désigne au roi de France comme son successeur. 
Si, plus tard, dans un mouvement de satisfaction de lui- 
même et de son œuvre, qu'on lui a quelquefois reproché, il 
écrit : « Quelque soit le malheur qui m'arrive, l'histoire 
« n’aura que du bien à dire de moi, si elle veut être vraie », 
la ville d'Avignon et le Comtat-Venaissin n’ont point à 
s'inscrire en faux contre ce jugement. Car ils trouvèrent 
toujours en lui un défenseur dévoué et un protecteur puis- 
sant, dont ils doivent être fiers d'inscrire le nom dans leurs 
annales. 


L. DUHAMEL. 


158 MÉMOIRES 


PIÈCES JUSTIFICATIVES 


22 août 1634. | 
Istruzioni a Mgr Mazzarino, 1634. 


E noto a tutti il calamitoso stato della Serenissima casa di Lorena, la 
quale hora rimane priva delli stati i quali ultimamente possedeva. La sede 
apostolica la quale deve compatir particolarmente a gli affliti, ha scelto 
V. S. accio come non nuovo della Corte di Francia, versato in tanti 
affari, affettionato alla Santità Sua, e che in tante occasioni ha dato gaggio 
della sua prudenza, possa più prontamente procurare i rimedii che saranno 
più proficui per la restitutione di questa casa. Le ragioni che si addu- 
cono da Francia altre sono antiche, altre nuove, altre di riputatione, altre 
di ragion dit Stato. 

Le antiche, sono la rivalità che questa Casa ha professato con quella 
di Borbone, con haverla tenuta indietro dalla Corona, alla quale furono 
alcuni che sospettorno questa non vi ambisse. Ma i motivi degli Antenati 
loro che sono tanto chiari, mentre oltre al grand conquistatore Gofiredo 
se ne numerano altri che hanno goduto gran principati in parti lontane. 
La difesa di Metz fù riconosciuta dal duca di Ghisa uscito di questa casa, 
oltre ad altre attioni fatte dal medesimo a pro della Francia. 11 duca pre- 
sente di queste duchesse si mostro osservantissimo d'Henrico IV® : et in- 
sieme con altri della sua Casa procuro che più presto cadesse in Henri- 


co IV° il regno che uscisse in altri. Cosi pare che gli errori de  siano stati 
da passati medicati. 


Quelle poi d'haver ricevuto il fratello di Sua Maestà ne suoi Stati, e 
d'haverlo casato con la sorella, dicono che questo successe in vita del 
Principe li Vademonte ; perd tal quale sia stato l’atto non esser loro 
e ci che è successo dopo dette diffidenze, e disgusto a S. Ma, esser stato 
tutto consequente a questo atto haverlo per rispetto taciuto alla MtsS., 
esser da questo atto seguito tutti gli altri impegni fin a metter in risico 
i proprii stati. Hora è proprio della clemenza perdonare a quelli che non 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 159 


possono più offendere. Il cardinal di Lorena parue più affettionato 
del! altro, e si è ritirato da un Principe ch'è lontano e non puo muover 
guerra, anzi conserva buona amicitia con S. Mta tale è la Duchessa, la 
quale asserisce il signor Card. di Richelieu esser ricorsa a Francesi, et am- 
bidue non si sono fermati in Milano, ma ritiratisi fuori di ogni sospetto 
d’instigare contro la Francia. E finalmente oltre ” 1 duca di Baviera, et 
altri suoi parenti, Madama la Granduchessa di Fiorenza, a i meriti della 
quale deve la Francia la remissione delle ingiurie che gli havesse fatto 
tutta la casa di Lorena. 

La riputazione di S. Mte se non s’è abastanza con la dimostrata ven- 
detta sadisfatta, , supplica la clemenza : 


 Parcere subjectis et debellare superbos. 


Alle ragioni poi di Stato, le quali nell animo giusto e clemente di 
S. MA non devono parere soverchiamente, niuna cosa pud maggiormente 
rispondere che il mostrare come evidentemente si salva ogni buon effetto 
che ne potesse sortire a pro della Francia ; del mantenere il concordato 
ultimamente fatto col duca Carlo, perchè cosi rimane obligata in perpe- 
tuo questa Casa. Le fortezze sono in mano di S. Mta per antemirale 
della Francia, finchè durano i sospetti presenti. 

V. S. dunque informata di queste ragioni, se ne invierà quanto prima 
alla volta d’Avignone, al cui governo contitolo di vice-legato è stata des- 
tinata. 

Farà il viaggio di Toscana, et ivi visiterà il duca, e la duchessa di Lo- 
rena e Serenissima Madama per i quali si danno a V. S. brevi di N. Sre 
e mie lettere et data parte all” A. À, loro degli ordini che tiene di arri- 
* vare alla Corte di Francia da potersi intendere con noi ; e se occorresse di 
scriver ad altri ministri, si serva della cifera comune di Mons. Nuntio. 

Vada V. S. con l’aiuto di Dio, e con la benedittione che le da Nro Sre 
ad un impresa degna del gran zelo di S. Be del valore e sufficienza di 
lei, mentre io l’'accompagno con mio particolare affetto. 

Roma, 22 agosto 1634. 


Il Card. BARBERINO. 
Descriptum et recognitum ex originali docum. extante in vol. CIX cui 


titulus « Politica Varia, » pag. 259, 260, quod vol. adservatur in Tabu- 
lar. Vaticani. 


160 MÉMOIRES 


IT 


1634-1636 


Ordonnances de Jules Mazarin comme vice-legat. 


6 novembre 1634 (La Bourdaisière). 
Concernant les troupeaux étrangers. 


Citée et rapportée par Mgr Grégoire Salviati (1% août 1665). 


16 janvier 1635. (La Bourdaisière). 
Défendant la chasse aux pigeons. 


Citée par Bondelmonti. (12 juillet 1732). 


23 mai 1635 (La Bourdaisière). 
Inhibition de la chasse aux pigeons. 
Recueil de Lomellini, pag. 106. 
Citée par Bondelmonti, (12 juillet 1732.) 


Du mandement de Monseigneur lIllustrissime et Reverendissime Fa- 
brice de La Bordesière, évesque de Cavaillon, provicelegat et gouverneur 
général ez cité et légation d'Avignon, a l'instance et requeste de M. le 
Procureur Général du pais du Contat-Venayssin et en ensuite des conclu- 
sions faictes audict pays deuement autorisées par Sa Seigneurie Illustris- 
sime est inhibé et defendu à toutes personnes de quel estat, qualité et 
condition que soient de chasser par tout le dit pays du Contat aux pis 
geons de pigeonniers et collombiers soit aux fillets ou aultrement en 
quelle aultre sorte de chasse ou instrument que ce soit ny aux perdrix a 
la toune, feu, grenade et du peyrol ny a lassade, a l’appel sive chanterelle 
en tel temps que ce soit comme aussyÿ est prohibé et deffendu comme 
dessus de chasser à toute sorte de chasse, aux perdrix, aux lièvres et aux 
lapins, aux furetz par tout ledit pays durant les mois d'avril, may et juin 
de chasque année et chasser a la secrette au temps des fruits pendentz 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 161 


dans les vignes et bled en quel temps que ce soit, dans les garennes fer- 
mées suivant les Estats de 1594. Le tout sous les peines, ouitre la confis= 
cation des armes ou instrunients de chasse, de quatre escus, pour la pre= 
mière fois, pour la seconde, de dix et pour la tierce de vingt-cinq escus et 
du fouet, à qui n'aura de quoy payer, applicables les dittes peines pecuniè- 
res, un tiers aux gardes du terroir qu'ilz demeureront ou autre dénoncia- 
teur, autre tiers au fisc et l’autre tiers à la ville ou lieu dans le terroir du- 
quel seront estés trouvés ainsy chassantz, pour estre emploiés en œuvres 
pies. 

Est aussy nottifié que le bande et réglement faict par Sa dicte Sei- 
gneurie Illustrissime, le 26 janvier dernier touchant les cartiers reservés 
pour la chasse en certains endroits des terroirs de Carpentras, Aubignan, 
Sarrian et Loriol pour une année seulement, sera observé non seulement 
pour la dicte année mais encores jusques que autrement soit esté con- 
clud par ledict pays. Et à ce que nul ne puisse prétendre cause d’igno- 
rance, est enjoint et commandé icelles estre publiées par la présente citté 
d'Avignon et par les villes et lieux du pays du Comtat-Venayssin et copie 
d’icelles estre affichée au besoing sera dans ledit pays, le tout suivant 
l'ordinaire. 

Donné en Avignon au Palais, Apostolique, ce vingt troisième may mil 
six cent trente cinq. 


FABRICIUS. episcopus Cavallicensis. 


Extrait des cayers, réglements et bandes de l’Estat de la Légation d’A- 
vignon par moy Ruffi, archiviste. 


(Origine. Archiv. de Vaucluse. Série B. Cours. de Monteux. B, 2506. 
folo 260. vo). 


23 mai 1636. (La Bourdaisière). 
Deffense de dépeupler de bois les montagnes du Comtat. 
Recueil de Lomellini, pag. 107. 


14 juin 1635. (La Bourdaisière). 
Pour l'établissement des Poids et Mesures. 


Recueil de Lorellini, pag. 108. 


6 aoû: 1636. (La Bourdaisière). 
Pour le droit de sesterage. 


Recueil de Lomellini, III. 


162 MÉMOIRES 


-8 mars 1636. 


Portant adjudication à M. l'avocat et procureur général de N.S. 
Père en cette cité.et légation d'Avignon de toutes les causes tant came- 
rales, patrimoniales que autres de la Reverende Chambre Apostolique. 


Recueil de Lomellini, pag. 242. 


20 avril 1636. 


Mandement pour le séjour des étrangers à Avignon et dans le Comtat. 


Du mandement de Nostre Saint Père le Pape et de Monseigneur Illus= 
trissime et Reverendissime Julie Mazarin, referendaire de l’une et l’autre 
signature, vice-légat et gouverneur general ez cité et vice légation d’Avi- 
gnon, à l'instance et requeste de Monseigneur l’Avocat et Procureur Ge- 
neral ez dictes cité et legation d'Avignon, D'aultant que mondict Seigneur 
Illustrissime vice-légat a esté adverti que surviennent des choses très 
importantes et se commettent plusieurs excès aux villes et lieux du pays 
du Comté Venayssin, sans que on en puisse scavoir aucune chose, qu'est 
cause de beaucoup d’inconveniants et troubles du repos dudict pays, pour 
a quoy obvier, ensuitte d’autres criées et mandements sur ce faits par cy 
devant, de l’authorité de Nosseigneurs Eminentissime et Reverendissime 
Cardinal légat et Illustrissime et Reverendissime vicelégat il est très ex- 
pressement enjoint et commandé à tous les sieurs juges, capitaines, vi- 
guiers, chastelains, bayles, consuls et scindics des villes et lieux dudict 
pays du Comté Venayssin leurs lieutenants et a chascun d'eulx comme 
il appartiendra et à leurs personnes, aux successeurs en leurs charges, 
que, survenant ausdictes Villes et lieux aucuns excès et autres choses - 
importantes, ilz ayent aussitost à en donner advis à mondict seigneur 
Illustrissime Vice Legat pour y pouvoir donner remède nécessaire sans 
y faire aucune faute, sur la peyne de privation de leur estat et de s'en 
prendre à eux, à leur propre particulier et privé nom et estre punis 
comme désobeissans aux mandements de la Seigneurie Illustrissime, sans 
espoir et remission aucune. 

Et pour ce aussi que se retirent journellement aux villes et lieux sus- 
dicts, plusieurs estrangers sans sçavoir la qualité, estat, profession, relli- 
gion et la cause de leur retraite, il est de mesme enjoint et commandé 
respectivement auxdictz sieurs juges, cappitaines, viguiers chastelains, 
bayles, consuls et scindicz des dictes villes et lieux, leurs lieutenants et 
chascun d'eux et en leur personne et à leurs successeurs ausdictes charges 
que, survenant quelques estrangers dans leurs dictes villes et lieux de quel- 
que estat, degré, nation et qualité qu'il soit, sans nul excepter et qu'il y 
demeurera et séjournera huict jours, incontinant iceulx passés, en ayent 
aussi à donner advis à mon dict seigneur, ensemble de sa qualité, profes- 
sion et cause de sa retraite et séjour et ne le puissent recepvoir pour 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 163 


habitant sans au prealable avoir donné ledict advis et receu la volonté 
de mon dict seigneur, sur la dicte peine. Et afin que leurs successeurs 
ausdictes charges ne puissent de ce dessus prétendre cause d'ignorance, 
est enjoint et commandé ces presentes estre enregistrées rière le greffe 
des dictes villes et lieux publics et notifiées par le greffier d’iceulx ou 
leurs substituts lors de Ia création et entrée desdicts successeurs aus- 
dictes charges, sans qu’il soit besoin le faire republier à voix de trompe 
et cry public, mais seulement icelles faire exploiter particulièrement ainsi 
que est dict cy dessus et faire mettre les intimations et exploits de chas- 
cune des dictes villes et lieux au bas d’icelles pour estre en après envoyées 
à mondict seigneur lIllustrissime et Reverendissime vice légat, sans y 
faire aucune faulte sur la dicte peyne. 

Donné en Avignon, au Palais Apostolique, ce dix neufviesme Apvril 
mil six cent trente six. 


Signé : Julie MaAzaRIN, vicelégat. 
Veu : DE LOBEAU, advocat géneral. 
Ainsi signé à l'original. 

Extrait de son original, estant dans le cahier des criées et reglements 
de l’Estat de la légation d'Avignon et collationné par moy Balthazar Ruf, 
archiviste et secretaire de l’Estat et Reverande Chambre Apostolique 
d'Avignon. 

Origine : Arch. de Vaucluse. B. Cour de justice de Monteux. Enre- 
gistrements et Insinuations 1630-1660. fol. 291 et suiv. 


B. Cour de Mazan. B. 2499. Procès litteratoires. 
Recueil de Lomellini, page 119. 
Indiqué : Reglements des Vice-Légats 1. fol. 26. 


21 avril 1636. 


Mandement contre les duels. 


Du mandement de Notre Saint Père le Pape Urbain huitiesme, heureuse 
sement regnant et de Monseigneur Illustrissime et Eminentissime et Re- 
verendissime cardinal Antonio Barberini, légat de la cité et légation 
d’Avignon et par ordre exprés de Monseigneur Illustrissime et Serenissi- 
me Julie Mazarin, referendaire de l’une et l’autre signature, vice légat et 
gouverneur général de la cité et légation d'Avignon, à l'instance et re- 
queste de Monseigneur l'advocat et procureur général de Sa Sainteté en 
la dicte legation. Combien que par les soins particuliers, à l’imitation de 
nos predécesseurs, nous avons procuré par et avec moyens à nous possi- 
bles, de maintenir et conserver les subjectz de Sa Sainteté en bonne paix 
et amitié sur les querelles et desbats qui se suscitent et arrivent journel- 
lement entre eux, au moyen desquelles ne désirant rien plus que desan- 


164 MÉMOIRES 


fraindre les voyes et en abolir l'usage et la memoyre voyant que la perni- 
cieuse licence et inveterée malice des hommes de ce siècle nonobstant que 
se traite dudict crime de Leze Majesté divine et humaine, au lieu de les 
avoir en horreur, et abomination les rend par un extrême aveurlement si 
fréquents et ordinaires qu'au mespris des constitutions, decrets et bulles, 
nottamment celles de sainte mémoire Julle second et autres par plusieurs 
crites et deffenses si souvent éditées, ils ne font aucune difficulté de 
contrevenir et s'aller égorger fondant sur iceulx un vain et imaginaire 
point d'honneur, comme s'ilz alloient rendre quelque action véritablement 
glorieuse et louable. De quoy non seulement la noblesse mais indiferem- 
ment toute sorte de personne se licenciant soubs prétexte de courage, 
bastissent une gloire sur le ressentiment des offenses qui publient ne se 
pouvoir faire que par cette voye abominable et terminer à la pointe de 
l’espée. Et les estrangers mesmes viennent souvant faire le combat dans 
J'Estat et violer les terres de Sa Sainteté, les rendant le théatre sanglant 
de ce prodigieux spectacle. Et d’aultant au lieu d’avoir peu contenir par 
le passé, cette pernicieuce licence, nous n'avons recongneu aucun amen- 
dement, avons consideré la rigueur et grandeur des peynes y estre extrè- 
mement requise et nécessaire et particulièrement pour y estre la divine 
Majesté en semblables excés très griefvement offensée, l’authorité du 
Prince mesprisée et foulée, les loix violées, les familles et souvent les 
plus notables désoltes et ruinées, les villes et lieux en très grand desor- 
dre et esmotions jusques à troubler l'Estat et, ce qui est plus important, 
bien souvent, il y va de la perte du corps et de l'ame. A quoy desirant 
obvier, en confirmation des criées et deffenses cy devant faictes que vou- 
lons demeurer en leur force et valeur et en adjoustant à icelles : 

Ilest, de nouvean, tres expressement prohibé ct deffendu à toutes per 
sonnes de quel estat, grade et condition qu'elles soient, sans nul excepter, 
en quelle façon et manière que ce soit, tant par soy que par aultre per 
sonne, de donner aucune assignation de combat, lettres, cartel de desfit 
ny autrement come que ce soyt, exequter iny faire exequter aucun 
duel ny assister et favoriser prester armes ny ayde quelconques à telz 
dueillans, à peyne de la vie, confiscation des biens, excommunication majeure, 
privation de sépulture ecclésiastique aux corps de ceux qui auront esté 
tués ausditz dueils et combats, declarant pareillement excommuniés d'ex- 
communication majeure tous ceux qui les auront ensevelis et inhumés, 
contre lesquels corps morts sera procédé rigoureusement et à iceulx ap- 
pliquées les peynes et supplices deubs à un si éxecrable délict, damnant a 
perpetuité leur mémoire. Lesquels corps morts voulons et ordonnons es- 
tre, en signe de perpetuelle infamie, remis effectuellement entre les mains 
de l’exequteur de la haute justice, traisnés en chemise sur une claye, par 
les rues et carrefours accoustumés de la presente ville jusques à la place 
patibulaire ou par ledict exéquteur seront effectucllement pendus par les 
piedz au gibet qu'à ces fins sera expressement dressé. Et après y avoir de- 
meuré l’espace de vingt quatre heures, seront par le même exequteur portés 
hors la présente ville et jettès à la voyrie, outre les peynes que dessus. 
Et quant à ceux qui n'auront este saisis et apréhendés, outre les susdites 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 105 


peynes, seront par ledit exécuteur, la même place patibulaire exéqutés en 
effigie, lesquels tant morts que absents ou autres avons declaré et decla- 
rons par ces presentes innobles, roturiers et infames, descheus de toute 
charge, inhabiles, incapables d'icelles et de tous autres honneurs et digni- 
tés, criminels de leze Majesté, de sédition, rebellion et autres censures 
spirituelles et peynes temporelles portées par les bulles, constitutions, ca- 
nons, decrets et conciles susdits, lesquelles deffenses et peynes, voulons 
avoyr lieu, non seulement aux combats effectuellement faicts, ausquels il 
y aura eu mort ou blessure, mais encor lorsque de ce faire seront esté em- 
peschés y ayant heu préalablement appel. 

Plus voulons ce dessus avoir lieu non seulement contre les principaux 
dualistes et second mais encore contre tous moyenneurs, entremetteurs, 
assistants et protecteurs, lesquelles le sont et à chascun d’iceulx dès main- 
tenant comme pour lors declarées et qu'ilz encourront sans autre décla- 
ration. Et sera procedé comme contre les criminels de leze Majesté et 
conformément ausdites bulles, sans aucun esgard ny exception d'aucune 
personne ny que sur ce puisse estre dispensé ny aucune des dictes peynes 
moderées ce qui est expressement prohibé et deffendu et levé pouvoir de 
ce faire à tous juge et magistrat de cest Estat. Et, en outre, que le laps de 
temps de vingt ans ou autres quelconques n’y puisse avoir ou estre pre= 
tendue aucune prescription. Et par ce, est très expressement enjoint et 
commandé à tous magistrats, officiers de guerre et de justice, consulz, 
scindics des villes et lieux de cest Estat et à chacun d’eulx ou autres qu'il 
appartiendra qu'au cas des villes et lieux de sa residence et jurisdiction 
où le terroir arrivât quelqu'un tant subject de Nostre Saint Père que es- 
trangers, de quel estat et condition que soit pour se battre, de s’employer 
avec toute la force et diligence pour les empêcher et, outre ce, les faire 
saisir et constituer prisonniers avec très expres commandement à tous les 
habitants des villes et lieux d'assister lesdits officiers et consuls et leur 
donner en ce, main forte et nécessaire. Et au cas que telles personnes vou- 
lussent user de résistance, leur est permis leur courir sus et les arrester 
avec toute! violence et force d'armes, sans aucune repréhension ny que 
puissent encourir aucune peyne. Et advenant que aucuns des justiciers, 
consuls et particuliers manquassent à aucune des choses à eux ordonnée 
et commandée, seront punis rigoureusement et exemplairement à l'arbitre 
de mondict Seigneur Illustrissime vicelegat. Et finallement est prohibé et 
expressement deffendu à tous hostes, hostesses et autres personnes quel- 
conques retirer et loger en leurs maisons et logis aucuns desdits dualistes 
ny ceux qui les acompagneront et assisteront, moins leur donner à boyre 
et à manger et à leurs chevaux. Mais est enjoint aux susdits hostes ou 
hostesses d’en donner advis aux officiers de justice, de guerre et aux con- 
suls ausquels est recommandé, si telles personnes sont dans le village, leur 
faire fermer les portes, les arrester prisonniers comme dessus et, si be- 
soin est, faire sonner le tocsin pour faire assembler le peuple avec les armes 
pour l'entière execution des presentes, garder et conserver les dits prison- 
niers seurement et du tout en mander advis par homme exprés à mondict 


166 MÉMOIRES 


Seigneur Illustrissime Vice legat, avec diligence et vitesse sur peyne de 
désobeissance et autre arbitraire. " 
Donné au Palais Apostolique dudict Avignon, le vingtième apvril mil 
six centtrente-six. 
Signé : Jules Mazarin, vice légat. 

Visa : De Labeau, Rufi, archi, 
vista, secretarius, cancellarius, 
apostolica auctoritate. 


Origine : Archives de Vaucluse. B. Cour de Monteux, Insinua- 
tions et enregistrement. Cour de Mazan. — Procès litteratoires. 
B. 2499. 

Placard du temps. Imprimé : En Avignon. De l'imprimerie de 
Jacques Bramereau, imprimeur de Sa Sainteté, de la Ville et 


Université. Avec permission. 
Bibl. d'Avignon. Recueil Massilian. Règlements des Vices-Légats 
14 juin 1621 — 14 avril 1676. fol° 25. 


2 juin 1636. 


Mandement de Mazarin sur les Juifs. 


Du mandement de Monseigneur Illustrissime et Reverendissime Julie 
Mazarin, refferendaire de l’une et l'autre signature, pour Nostre Saint 
Père le Pape, vice-légat et gouverneur général de la legation d'Avignon, 
à la requeste des bailons de la carrière des juifs de la ville de Carpentras, 
tant en leurs noms que de tous les juifs habitants du Comtat-Venaissin, 
par le premier corrier de Nostre Sainct Père ou sergent sur ce requis- 
soient faictes inhibitions ou deffances à toutes personnes qu’il appartiendra 
à nommer à l'exploit des presentes, s'ils peuvent estre treuvées en per- 
sonne, sinon faictes deubes diligences par diversion ou affixion de coppie 
des presentes et par la seule inhibition d’icelles de troubler, vexer ou mo- 
lester lesdicts instantz de pouvoir librement venir en ceste ville d'Avignon 
et son terroir et y séjourner et faire leurs affaires, tous les jours indifferem- 
ment de la semaine, sans qu’ilz puissent estre emprisonnés, arrestés ny 
aucunement troublés en leurs personnes, montures, hardes, marchandises, 
fruitz et danrrées qu'ilz y pourteront ou fairont pourter, pour aulcunes 
debtes des communautés ou villes et lieux en general de leurs pays et 
provinces encore qu'ilz se trouvassent obligés, en leur particulier propre, 
et privé, non pour les debtes communes tant seulement, et bien qu'il s'a- 
gist de personnes ecclesiastiques, monastères, hospitaulx, vefves, pupilz et 
aultres privilegiés, nonobstant toutes soumississions, juremantz, renoncia- 
tions, statuts, ordonnances et toutes autres choses faisantz au contraire, 
s fust particulierement derrogé conformément et tout 


encores que par icelle 
criées et proclamations obtenues 


ainsy qu'est pourté par les reglemants, 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 107 


pour la part des dictz instantz par le greffier soubsigné à peyne de déso- 
béiyssance et de vingt-cinq marcs d'argent fin, applicables au fisc de Sa 
Saincteté. Donné en Avignon, au Palais apostolique, le second juing 


mil six centz trente six. 
Origine: Archiv. de Vaucluse. B. 


16 Juin 1636. 


Mandement pour la Chasse. 


Du mandement de Monseigneur Illustrissime et Reverendissime Julie 
Mazarin, referendaire de l’une et l’autre signature, vice-légat et gouver- 
neur generalez cité et légation d'Avignon, a l'instance et requête de Mon- 
seigneur le Procureur général du pays du Comtat Venayssin et ensuite 
des conclusions faictes audict pays deuementauthorisées par Sa Seigneurie 
Illustrissime tant en l’année mil six cent trente cinq que le present jour et 
desquelles après dans les règlements de la dicte legation, tenus par l’ar- 
chiviste soubsigné, est inhibé et deffendu à toutes personnes de quel estat 
qualité et conditions que soient, de chasser par tout ledict pays du Comtat 
aux pigeons des pigeonniers ou colombiers soit aux filets ou autrement en 
quelle autre sorte de chasse ou autrement que ce soit ny aux perdrix, à 
la tonne fer, grenades et du peyrol ny à la lassade, a l'appel sive chante- 
relle en tel temps que ce soyt comme aussi est prohibé et deffendu comme 
dessus de chasser à toute sorte de chasse, aux perdrix, aux lièvres et aux 
lapins, aux furets par tout ledict pays durant les moys d’apvril, may, 
juin et juillet de chaque année, moins terrager ou chasser à la terrete aux 
temps des fruits pendans dans les vignes et bledz et, en quel temps que 
ce soit, dans les garennes fermées suyvant les statuts de l’an mil cinq cent 
nonante quatre, le tout sur les peynes outre la confiscation des armes ou 
instruments de chasse de quatre escus, la première fois, pour la seconde 
de dix et pour latierce, de vingt-cinq escus et du fouet à qui n'aura de 
quoi payer, appliquées les dictes peynes pécuniaires un tiers aux gardes du 
terroyr qui dénonceront ou autre dénonciateur, aultre tiers au fiscet l'au- 
tre tiers à la ville ou lieu dans le terroyr auquel ilz seront esté trouvés 
ainsy chassants, pour estre employée en œuvres pies. Et aussi nottifié par 
le bande et règlement fait par sa dicte Seigneurie Illustrissime du vingt- 
six janvier dernier touchant le quartier réservé pour la chasse en certains 
endroits des terroirs de Carpentras, Aubignan, Sarrians, Monteux et Loriol 
pour une année seulement sera observé non seulement pour ladite année, 
mais egcore jusqu’à ce que autrement soit esté conclud par les dicts pays, 
Et à ce que nul puisse prétendre ignorance des présentes, est enjoint et 
commandé icelles estre publiées par la présente cité d'Avignon et par les 
villes et lieux du pays du Comtat Venayssin et coppie d'icelle estre afligée 
où besoin sera par le dict pays, le tout suyvant l'ordinaire. 

Donné en Avignon, au Palais apostolique, ce seizième juin mil huit cent 
trente-six. 


168 MÉMOIRES 


A Messieurs, Messieurs les Consuls des villes des pays du Comté 
Venayssin. 

I vous playra faire payer le porteur du present règlement à raison de 
cinq sous par lieue d'un lieu à l'autre conformément à l’année passée, 
attendu que le séjour que luy conviendra fayre et le faire faire despescher 
s’il vous plaist promptement, et vous offrant mes très humbles services 
seray à jamais, Messieurs. votre affectionné serviteur. 


GALTERI, procureur general du pays. 
De Carpentras, ce 22 juin 1636. 


Cité par Mgr. Bondelmonti, 12 juillet 1732. 
Origine: Cour de Monteux. Enregist. et insinuations. 


Cité : Recueil Massilian. Règlements s, fol. 27. 


31 août 1636. 
Pour les notaires. 
Cité : Règlements des vice-légats, 1. fol. 29. 


31 août 1636. 


Ordonnance de J. Mazarin concernant les directes de la R. Chambre. 
Cité par Mgr Aquaviva, 16 juin 1748. 
Massilian : Règlements des vice-légats, x, fol. 28. 


11 février 1637. 
Ordonnance de Mazarin portant que ceux du Comié-Venaissin ne 
pourront être emprisonnés en vertu des Statuts d'Avignon. 
Recueil de Lomellini, pag. 131+ 
Cité : Réglements des vice-légats, page 30° 


4 février 1637. 


Sur le moyen de prouvoir a ce que les Juifs ne puissent obtenir 
doresnavant ou leurs sauf conduictz ou exemptions particulières pour le 
payement des debtes communes. 

Item que les communautés ny susditz particuliers Juifs ne puissent 
avoir pour tout à l’advenir, plus d'un mois de sauf conduit lequel expiré 
ne leur soit renouvellé. 

Que les sauf conduitz des dictes carrières ne soyent favorables aux par” 
ticuliers pour leurs debtes propres. 


nn 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 109 


Item qu'il soit généralement défendu aux Juifs de pouvoir prendre 
ny tenir aulcunes fermes, arrentements, vingtains, ny aultres charges et 
impositions des villes, attendu les grands usures, et extorsions qu'ils sont 
coustoumiers de fere sur les pauvres chrestiens. 

Son Eminence avec mes dictz seigneurs et messieurs dessus assemblés 
donnent charge audict sieur procureur général de supplier très humble- 
ment Monseigneur Illustrissime provice-légat à ce que l'ordre laissé par 
Monseigneur Illustrissime Mazarin, vice-légat d'Avignon et autres envoyés 
de Rome sur le faict desditz saufs conduitz soit observé et qu'il ne soit 
permi doresnavant aux Juifs de tenir aulcuns arrentements ny aultres 
charges et impositions de ville pour les raisons sus alléguées oultre la 
corrupterie de leur religion qu’ilz peuvent insinuer parmy les peuples 
avec leurs negoces et fréquentations. 


(Origine : Archiv. de Vaucluse, C. 24, fol. 212. 


16 février 1637. 
| Defendant la chasse aux pigeons. 


: . Recueil de Lomellini, pags 121. 


Du mandement de Monseigneur Illustrissime et Reverendissime Fabrice 
de La Bourdesière, evesque de Cavaillon, pro-vice-légat pour Monsei- 
gneur Illustrissime et Reverendissime Jullie Mazarin, refferendere de 
lune et l'autre signature, vice-légat et gouverneur général des citté et 
legation d'Avignon et à l'instance de M. le procureur général du pays du 
Comtat-Venayssin, ensuitte des conclusions faictes audict pays par ses 
dictes Seigneuries Illustrissimes authorisées ès années mil six cents trente 
cinq et trente six, desquelles appert dans les registres de la dicte légation 
tenus par l’archiviste soubsigné, et notamment d’une conclusion faicte 
audict pays le cinquiesme du présent mois, par ces présentes et de nou- 
veau, en tant que de besoing, inhibé et deffendu à toutes personnes, de 
quel estat, qualité et conditions que soient, de chasser partout ledict pays 
du Comtat aux pigeons des pigeonniers ou colombiers, soit aux filetz ou 
autrement de quelle autre sorte de chasse ou instruments que ce soit, ny 
aux perdrix, à la tonne, fer, grenade et du peyrol ny à l’assade, à l'appel sive 
chanterelle en tel temps que ce soit, comme aussi est prohibé et deffendu 
comme dessus, de chasser à toute sorte de chasse, aux perdrix, aux lièvres 
et aux lapins, aux furetz partout ledict pays durant les mois d'avril, de 
may, juin et juillet de chasque année, moins terrager ou chasser au temps 
des fruits pendantz dans les vignes ou blés et en quel temps que ce soit 
dans les garennes fermées suivant les Estats de 1594, le tout soubs peynes, 
oultre la confiscation des armes ou instrumentz de chasse, de quatre escuz, 
la première fois, pour la seconde, de dix et pour la troisième de vingt- 
cinq escuz et du fouet à qui n'aura de quoy payer, applicables les dictes 


170 MÉMOIRES 


peynes premières, un tiers aux gardes du terroir qui denonceront ou au- 
tres denonciateurs, autre tiers au fisc et l'autre tiers à la ville ou bien dan 
le terroir duquel ils seront esté trouvés ainsi chassants pour estre emploiés 
en œuvres pies. 

Est aussy notifié que le bande et règlement faict par sa dicte Seigneu- 
rie Illustrissime du 26 janvier 1636 touchant le cartier reservé pour la 
chasse en certains endroits des terroirs de Carpentras, Aubignan, Sarrian, 
Monteulx et Loriol pour une année seulement sera observé non seulement 
en la presente année mais encore jusques que autrement soit esté conclud 
par ledict pays. Et afin que nul puisse pretendre cause d’ignorance, etc. 
Donné en Avignon, au Palais apostolique ce seiziesme février mil six 
cents trente sept. 


F. Episcop. Caval. provicelegatus. Rufy, archivista. 
Origine : Archiv. de Vaucluse, B. 2506, fol, 304. 


1s mai 1637 (La Bourdaisière, évêque de Cavaillon, provicelégat pour 
Mgr Jules Mazarin). 


Défense de faire billonnage, etc. 


Nous Fabrice de La Bourdesière, évesque de Cavaillon, provicelégat et 
gouverneur général en ceste citté et légation d'Avignon, nous ayant esté 
remonstré par M. le procureur général des trois estats du pays du Comtat 
de Venysse joinct à luy Monseigneur l'advocat et procureur général de 
Nostre Saint Père en ceste dicte citté et légation que, nonobstant les 
deffenses et prohibitions cy devant faictes de notre authorité, plusieurs 
estrangers et autres continuent à exposer journellement soit aux achapts 
des marchandises et autres payements des petits pataz noirs a deux clefz 
faux et contrefaitz, sans aulcune fin et que plusieurs habitantz dudict pays 
du Comté et autres que se trouvent avoir receu quantité des dictz patatz 
faux de la dicte qualité, quoy qu'ilz en soient informez, prétendent et 
tachent de les passer journellement avec le meslange des autres bons, au 
préjudice du public, de ceux qui les reçoivent et encores au préjudice du 
cours des bons patatz ausquels l’apprehention de recevoir des faux apporte 
quelque reffus, lequel mal come universel en cest estat, estant tolleré par 
connivence se rendroit invétéréet difficile d’en oster le pernicieux usage, 
s'il n’y est par nous pourveu d’un prompt et convenable remède. A quoy 
desirant prouvoir et retrancher les illicites negociations de ceulx qui font 
traffic d'exposer de ceste faulse monoie, arrêter les abbus qui se glissent 
a la debite des dites espèces et establir la liberté et facilité du commerce 


par l'exposition des bonnes espèces tant seulement et bannissement des 
faulces ; 


ù 
4 


Fr Os. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 171 


Avons, par ces présentes que voulons estre inviolablement observées, 
ordonné et ordonnons que tous ceulx tant habitant dudict pays du Comtat 
que aultres étrangers dequelle qualité et condition qu'ilz soient, sans nul 
excepter, qui porteront des diz patas noirs a deux clefs soit par employ 
de marchandises, payement des debtes, rentes que aultres affaires quelcon- 
ques dans les villes et lieux dudit pays du Comitat ayent à exhiber et faire 
voir toute la quantité des diz patas tant bone que mauvaise qu'ilz y porte- 
ront aux commis qui seront spéciallement depputés scavoir : à Carpentras, 
par M. le recteur du Comté et aulx aultres villes et lieulx d’icelluy par les 
magistrats et officiers de Nostre Sainct Père, bayles ou aultres adminis- 
trantz la justice, et n'y ayant personnes à ce cappables des lieux plus 
proches, pour en faire la triaille et séparation et ceux qui seront recognus 
faulx estre par iceulx commis en présence des parties coupés et sizellés 
et les pièces rendues ausdites parties. Ce qu’enjoignons tres expres- 
sement aus diz commis à peine de désobéyssance et de s'en prendre à 
leur propre comme aussi à ceux qui porteront des diz pataz sçavoir aux 
estrangers desaussitost qu’ilz entreront et aux habitanz dudict pays du 
Comté dans quinze jours, pour le plus tard à compter du jour de la pu- 
blication des présentes, à peyne de la confiscation des diz pataz tant bons 
que mauvais qui se trouveront meslés et outre ce de diz escus d’amendes, 
pour la première fois applicable au fisc de Nostre Sainct Père pour ceux qui 
auront de quoy payer, et ceux qui n'auront de quoy d’'estre exposés au 
carcan public durant deux heures, et pour la seconde fois qui contrevien- 
dront, de cinquante escus à ceux qui auront de quoy payer et encourables 
comme dessus, et à ceulx qui n'auront de quoy, de la peyne du fouet par 
les carrefours accoustumés de lieu où ilz seront apprehendés en faulte. 

Si donnons en mandement à tous juges, magistratz,. consuls, justiciers, 
officiers de justice et police veiller et tenir la main à l'observation des 
présentes à peyne de désobéissance et autre arbitraire, auxquels consuls 
des villes et lieux dudict Comté, enjoigaons expressement de payer tel 
salaire qu’il sera convenu auxdiz depputés pour la visite et sizellement 
desdictes espèces, lesquelles seront choisies des personnes intelligentes et 
capables pour laditte affaire. Et à ce que aulcune ne puisse alleguer igno- 
rance des presentes, avons ordonné et ordonnons icelles estre publiées à 
son de trompe par tous les villes et lieux dudict pays du Comté et coppies 
en estre affigées partout où besoing Sera. 

_ Donné en Avignonau Palais apostolique, ce quinziesme de may mil six 
centz trente sept. 
F. Episcop. Cavall. proviceleg. 


Origine : Archiv. de Vaucluse, B. 2506, fol. 309- 
Archiv. mun. d'Avignon, Boîte 17. 


ÉUOYOUR 


LE CALVAIRE 


Mon épaule a fléchi sous ma pesante croix, 

Et j'ai beau crier grâce au destin trop sévère, 
Aucun espoir ne m'aide à gravir mon Calvaire ; 
Mon âme se refuse à s’écrier : Je crois ! 


Semblable à Jésus-Christ que j'imite et révère, 

Je suis tombé déjà pour la troisième fois ; 

J'ai dit : J'ai soif ; mais nul ne m'a répondu : Bois. 
J'ai soif de vérités, le doute tend son verre ! 


Qui me couronnera d’épines ? Mais mon front 
Indigne n'est pas fait pour ce divin affront ! 
Et lorsque de douleurs ma coupe sera pleine, 


Cloué sur le gibet que mon orgueil planta, 
Je mourrai sans grandeur, seul sur mon Golgotha, 
Et je ne serai pas pleuré par Madeleine ! 

Paul Maniver. 


Avignon, juillet 1885. 


RAPPORT 
SUR LE LIVRE INTITULÉ AÉRIA 


de M. l'abbé SAUREL 


t 2 gous avez bien voulu me charger de faire un rapport 
æ)sur l'ouvrage de M. l'abbé Saurel, intitulé : Aeria, 
Drecherches sur son emplacement, .et dont l'auteur 
a offert un exemplaire à l’Académie de Vaucluse, en sa 
qualité de membre associé. Déjà moi-même j'avais eu l’occa- 
sion de m'occuper de la question d’Aeria incidemment dans 
une notice sur le château de Lers, et dans une autre notice 
sur l'exploration du village du Pègue. Mes rapides observa- 
tions ont été mentionnées et discutées dans cet ouvrage avec 
tant de bienveillance que je me suis demandé si j'étais suffi. 
samment libre et indépendant dans les appréciations.que j'ai 
à vous soumettre aujourd’hui. 

Notre honorable collègue a mis son livre sous le patronage 
de Mgr l'Évêque de Montpellier et sous celui de M. Tamizey 
de Laroque, membre correspondant de l'Institut, et il a 
transcrit leurs lettres en entier dans ses premières pages. 
Si vénérés, si enviables que soient de pareils patronages, il me 
semble qu’ils étaient surabondants, son travail, d'ordre pure- 
ment scientifique, est un de ceux qui n'ont pas besoin de 
recommandation, et d’ailleurs, 1l se recommande hautement 
par lui-même. L'examen consciencieux des lieux, le mérite 
des observations, lui suffisaient largement pour appeler la 
confiance et l’approbation du lecteur. Toutefois, pour l’ap- 
précier comme il mérite, et avec les louanges auxquelles 


174 MÉMOIRES 


il a droit, je ne saurais mieux dire dans ce rapport que la 
lettre de Monseigneur l’Évêque. J'ai été confondu, moi 
aussi, par l'étendue des lectures qu'il révèle, par la sûreté 
de sa méthode, par la précision et la netteté de ses conclu- 
sions, par la valeur enfin d’un travail difficile dont le sujet 
était presque ingrat et a été rendu intéressant par la manière 
dont il a été traité. J’ajouterai, avec M. Tamizey de Laroque, 
qu’il témoigne combien l’auteur a fouillé avec intrépidité les 
terrains et les livres, ne négligeant ni une inscription, ni une 
médaille et cherchant la vérité avec un zèle ardent et une 
passion infatigable. Dans ces légitimes éloges une seule va- 
riante m'est imposée par mes devoirs de rapporteur. M. 
Tamizey de La Roque a déclaré que M. Saurel avait définiti- 
vement trouvé la vérité, et qu'envers et contre tous sa victoire 
était vraiment décisive. Je me borne à dire que l’auteur a 
cherché la vérité’avec ardeur et bonne foi. Et, en effet, j'es- 
saierai de vous démontrer tout à l'heure que l'emplacement 
d'Aeria ne saurait être trouvé tout près de Malaucène, 
comme M. Tamizey de Laroque, bien plus affirmatif que 
M. l'abbé Saurel, ne craint pas de le proclamer. 

On sait que la question de l'emplacement de la ville gallo- 
romaine d’Aeria est une des plus laborieuses qui aient été 
agitées depuis la renaissance des études géographiqaes et 
historiques. Elle est comparable à la célèbre question de 
l'emplacement d’Alise qui a tant passionné le monde savant. 
Tout a concouru à la rendre difficile, la rareté, le laconisme, 
et l'obscurité des textes anciens, les variantes des manuscrits 
de Strabon, l'absence des documents épigraphiques, la mul- 
tiplicité des lieux qui de prime abord semblent se presenter 
dans des conditions convenables pour cet emplacement. 
Aussi bien quelle multitude d’attributions diverses, la plupart 
dignes d’être discutées ! Et combien dans notre région, où 
abondent les hauteurs pouvant être appelées aériennes, le 
chauvinisme local ne s’est-il pas évertué à signaler autour de 
ses clochers la défunte cité ! Dans les études que j'ai faites, 
il y a quelques années, j'avais compté neuf attributions diffé- 


‘ 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 175 


rentes. jNotre collègue, dans le remarquable travail dont j'ai 
l'honneur de vous entretenir, n’en a pas compté moins de 
trente-une. Après avoir rapporté en original et avec les 
variantes et les traductions, les textes de Strabon, de Pline, 
d’Etienne de Byzance qui seuls ont trait à l'existence d’Aeria, 
et après en avoir interprété et commenté les termes, il 
reprend une à une les trente-une attributions ; il les examine 
et les pèse soigneusement ; il décrit la nature des lieux dèsi- 
gnés et leurs voies de communication, et avec impartialité il 
apprécie les arguments présentés par chaque écrivain. Che- 
min faisant, ses appréciations s'appuient sur des données qui 
témoignent d’études spéciales séricuses et d’une profonde 
science. On peut bien dire qu'ilest maître de son sujet et qu’il 
l'a traité à fond. 

Sa méthode a la régularité et la précision scientifiques. Il 
commence par mentionner rapidement les attributions que 
l'éloignement des lieux rend impossibles ou invraisemblables, 
et qui dès lors ne comportent pas la discussion. Les autres, 
il les discute dans un ordre que j’appellerai géographique,en 
suivant du nord au sud la vallée du Rhône ; d'abord celles 
dans le pays des Ségallauniens, puis celles dans le pays des 
Tricastius, puis celles dans le pays des Cavares. Puis remontant 
à l’est, dans la région des montagnes, il prend les lieux situés 
dans le pays des Voccuces, depuis l’Isère jusqu’auprès de 
la Durance. Il essaie de démontrer que chacune des localités 
qu'il examine ne saurait rentrer dans les conditions voulues ; 
enfin après avoir ainsi déblayé le terrain, après avoir procédé 
par voie d’exclusion, d’après le sage conseil qui lui a été 
donné, dit-il, par un érudit recommandable de notre départe. 
ment, il fait lui-même son siège, et c’est dans le territoire de 
Malaucène, sa patrie, sur une montagne appelée Clairier qu'il 
croit trouver les traces de l'antique ville tant cherchée. 

M. l'abbé Saurel est un merveilleux avocat de la cause qu’il 
a embrassée et, je dois dire, qu'il a suscitée ; car elle était 
inédite avant lui ; personne ne la soupçonnait ; il a absolu- 
ment le mérite de sa découverte. Pour la défendre il sait met 


176 MÉMOIRES 


tre à profit toutes les circonstances, même les moindres et les 
plus éloignées ; il ne néglige aucun argument ; il invoque des 
documents innombrables, topographiques, historiques, arché- 
ologiques, légendaires ! On peut dire que pas une source,pas 
une pierre, pas une médaille ne lui échappe ; il tire parti de 
tout, et il est toujours exact, si ce n'est lorsque, par inadver- 
tance, 1l fait vivre un siècle avant l’ère chrétienne le géogra- 
phe Strabon, qui écrivait sous le règne de Tibère, ou lorsqu'il 
glisse sur l'autorité de Pline, qui a compté Aeria au nombre 
des villes latines en même temps que Vaison. Chose remar- 
quable ! ce travail de bénédictin qui, comme l’a si bien dit 
Mgr l'Évêque, devrait être ingrat et aride, prend sous sa 
plume un extrême intérêt. De déductions en déductions, 
quand il a constaté et pour ainsi dire, mesuré les substruc- 
tions qui, d’après lui,se trouvent dans le périmèêtre'de Clairier, 
sa cause paraît gagnée. Il vient un moment où le lecteur, 
personnellement étranger à la connaissance des lieux, peut 
s'écrier avec l'enthousiasme méridional de M. Tamizey de 
Laroque : « Envers et contre tous la victoire est décisive ! » 

Mais, quand l’auteur dans les dernières pages de son livre, 
pressé par les exigences de la logique, en vient à conclure 
forcément que la ville d’Aeria ne devait être qu’une annexe 
de la ville de Vaison sa voisine, qu’elle se confondait avec 
elle, qu’elle n’était devenue qu'un simple faubourg, in subur- 
bano, le lecteur s'arrête étonné du chemin qu'on lui a fait 
parcourir, et il se redresse vivement contre les conséquences 
qu’entraîne le système si habilement développé. Quoi ! 
Strabon le grand géographe aurait décrit l'annexe et aurait 
omis le chef-lieu qui l’avoisinait; 1l aurait présenté comme 
une des principales villes de la région une petite ville de 
banlieue ! Quoi ! Pline aurait compris, par erreur, dans son 
dénombrement des villes latines, une ville qui n'était qu’une 
simple dépendance de Vaison |! 

C'est qu’en effet le puissant voisinage de Vaison est pour le 
système de l'abbé Saurel une difficulté grosse comme une 
montagne ; c'est le rocher contre lequel viennent se briser 
les arguments qu'il à accumulés. 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 177 


La ville de Vaison dès les premiers temps gallo-romains 
était déjà une cité de premier ordre par l'importance de sa 
population, par son opulence, par l'esprit cultivé de ses habi- 
tants, par l’innombrable quantité d'objets d’art qu’elle ren- 
fermait. La capitale des Voconces, la patrie de l'historien 
Trogue-Pompée, contemporain et protégé de l'empereur 
Auguste, étendait ses dépendances, disons sa banlieue, sur 
une Zône de huit ou dix kilomètres de longueur dans toutes 
les directions. Cette zône suburbaïine était tellement peuplée 
d'habitations, de villas, de grands édificcs qu’elle semblait 
presque aussi riche que la ville elle-même. Les fouilles s'y 
sont trouvées non moins fécondes que dans l'enceinte de la 
ville. On peut même dire qu’elles le sont davantage aujour- 
d’hui par des causes inutiles à rappeler ici. C’est ainsi que 
dans ces dernières années les monuments antiques les plus 
considérables qu'ait acquis le musée Calvet, proviennent des 
localités voisines de Vaison. C'est près de Séguret, à sept 
kilomètres de Vaison, qu'a été exhumée cette imposante statue 
de Mars ou de Jupiter, qui occupe aujourd’hui la place d'hon- 
neur dans la grande galerie ; c’est encore près de Séguret 
qu'a été trouvé ce monument dans lequel M. Cerquand, notre 
savant collègue croit reconnaître une statue du dieu gaulois 
Taranis ; c’est de Roaix que vient le sarcophage de marbre 
sculpté consacré à la sépulture d’un jeune garçon ; c’est de 
Beaumont, de Malaucène, de Puyméras, de Cairanne et 
autres localités voisines que le Musée, M. Raspail et tant 
d’autres ont acquis et acquièrent encore, je ne sais combien 
d'objets antiques de plus ou moins d’importance, statues, 
stèles, urnes, médailles, etc. C’est dans ‘la vallée de Malau- 
cène qu'on peut suivre les traces de l'aqueduc qui conduisait 
à Vaison les eaux de la belle fontaine du Grozeau, aguæ 
Vasionis. Ainsi donc Vaison, en vraie capitale qu'elle était, 
rayonnait sur tous les lieux qui l’entouraient, elle absorbait 
dans son orbite tous ces territoires où sont aujourd’hui 
Beaumont, Malaucène, Crestet, Puyméras, Roaix, Séguret, 
Sablet. 


178 MÉMOIRES 


Sur un point compris dans ce périmètre, à sept kilomètres 
de Vaison, à deux kilomètres et demi de Malaucène, sur un 
_ rocher étroit, aigu, malaisé, appelé Clairier, M. l’abbé 
Saurel fixe l'emplacement d’Aeria, une des trois grandes 
villes de la région, suivant Strabon, une des villes latines des 
Gaules, suivant Pline. Pour les besoins de son système, l'au- 
teur se mettant en contradiction avec ces autorités souverai - 
nes, fait d'Aeria une ville toute petite, un humble satellite 
que la grande ville finit bientôt par s’annexer. Il est certain 
que, si Aeria existait sur le rocher de Clairier, il fallait qu'elle 
fût bien petite, moindre encore que Malaucène d'aujourd'hui. 
Il nous raconte que,de Cavare qu'elle était, Aeria était devenue 
Voconce ; qu'en changeant de nationalité, soit par l'effet 
d’une conquête, soit autrement, elle avait perdu sa vie propre, 
son indépendance, son autonomie ; qu'elle fit désormais partie 
du territoire de Vaison dontelle augmenta l'importance, à tel 
point que celle-ci fut citée par le géographe Pomponius Mela 
comme une des plus opulentes cités de la Gaule. Aeria avec 
son territoire ne forma plus qu’une annexe, une possession 
suburbaine de la capitale des Voconces. Malheureusement 
tout cela est une pure hypothèse; aucun texte, aucun docu- 
ment, aucune conjecture vraisemblable ne vient l'appuyer. 
Bien plus, tout cela est démenti par l’histoire. Tandis que 
Pomponius Mela, écrivant sous les règnes de Tibère et de 
Claude, vantait l’opulence de Vaison, qui, d’après M. Saurel, 
provenait de la conquête ou de l'annexion d’Aeria, Pline, qui 
écrivait plus de vingt ans après, sous le règne de Vespasien, 
comptait Aeria au nombre des villes latines, c'est-à-dire des 
villes indépendantes. D'ailleurs, pendant tout le temps du 
haut empire romain, l’histoire interdit de supposer la 
conquête d’une cité par une autre. Le pouvoir central ne 
permettait pas aux villes de l’empire de pareilles fantaisies. 

Traitons sérieasement les choses sérieuses. Si Aeria avait 
été si près de Vaison, si elle lui avait été contiguë, pour ainsi 
dire, Strabon, toujours si exact et si précis, eût fait mention 
de la grande ville et non point de la petite, ou du moins il les 
aurait mentionnées toutes les deux. Mais la cité que les an- 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 179 


ciens géographes grecs Artémidore et Apollodore et après 
eux Etienne de Byzance ont rappelée, la cité que Strabon fait 
figurer comme une des trois principales de la vallée du 
Rhône avec Avignon et Orange, qui avait alors plus de qua- 
raute mille habitants, n’a pu être une toute petite ville ; au 
contraire, il fallait nécessairement qu’elle fût une ville consi- 
dérable. Comment admettre que cette grande ville ait existé 
aux portes de Vaison ? Assurément elles se seraient étouffées 
toutes les deux. Dans les temps antiques, alors que la grande 
industrie n’était pas créée, les cités ne pouvaient vivre sans 
un territoire proportionné à leur importance. Tous les docu- 
ments historiques constatent le rôle indispensable du Pagus (1) 
dans la vie sociale et matérielle de la cité. Je ne crois 
pas qu’on puisse rencontrer quelque part les restes de 
deux villes antiques indépendantes et importantes dont les 
ænceintes ne seraient séparées que par une distance de sept 
kilomètres tout au plus. Evidemment Aeria ne pourait être 
comprise dans le pagus de Vaison, puisque Pline la compte 
au nombre des villes latines de la Gaule avec Aix, Avignon, 
Orange, Valence, Toulouse, etc. On sait que les villes latines 
étaient des cités dans la plénitude de leur indépendance admi- 
nistrative; elles avaient leur autonomie municipale, leurs 
institutions particulières ; elles avaient conservé . leur pagus, 
je tout sous l'autorité suzeraine du préteur, préfet ou légat, 
représentant le gouvernement central. Si Aeria n'avait pas 
été en possession de son territoire, de son pagus, si elle eût 
été annexée ou soumise à Vaison, elle aurait par cela même 
abdiqué ou perdu son titre de ville latine. 

Pour expliquer l’exiguité de l’Aeria de Clairier et l'absence 
de vestiges de monuments, l’auteur rappelle qu’en général 
les villes gauloises n'étaient bâties qu’en bois ou en pisé et en 
pierres sèches et recouvertes en chaume. Cela pouvait être 
vrai dans les temps voisins de la conquête romaine. Je l’ai 


(x) Pagus, pris dans le sens de territoire agricole, banlieue. Pagani 
les paysans. 


180 MÉMOIRES 


constaté moi-même pour Gergovie, pour Alise et pour d’au- 
tres. Mais à l’époque de Strabon ou de Pline il n’en était plus 
ainsi. La civilisation y avait été importée depuis environ 
deux siècles ; elle s’y était développée avec une rapidité pro- 
digieuse, on peut même dire que sous les dynasties augus- 
tale et flavienne elle y rayonnait de son plus grand éclat. 

Est-ce que la plupart des monuments épigraphiques ou 
autres trouvés à Vaison et dans la vallée où est aujourd’hui 
Malaucène,'ne portent pas en caractères palpables le cachet de 
la grande époque du haut empire ? Qu'on ne dise donc pas 
qu'au temps de Strabon ou de Pline, Aeria ne devait être 
encore qu’une ville de chaume et de bois. 

Pour la solution de la question d’Aeria, que faire alors de 
tous ces débris de monuments, de tous ces objets d’art trouvés 
dans la vallée de Malaucène et de Beaumont et dont l'auteur, 
peu conséquent avec lui-même, a fait la savante énumération? 
Que faire aussi des substructions trouvées à Clairier ? Les 
monuments et objets d’art ravis à Vaison pour les attribuer à 
Aeria, il faut les attribuer à sa légitime propriétaire ; il faut 
les rendre à Vaison, l’opulente et artistique cité qui étendait 
ses faubourgs dans la vallée, et transformait et fécondait 
toute sa large banlieue. La preuve matérielle en est surtout 
par les vestiges de l’aqueduc qui, de l'aveu de l’auteur lui- 
même, conduisait à Vaison les eaux de la fontaine du Grozeau, 
Voyez donc Aeria, la grande ville de Strabon, la ville latine 
de Pline, rendue déjà si faible et si pauvre que n'ayant pour 
ses besoins qu’un puits et de modiques sources, elle laisse 
détourner par sa voisine les magnifiques eaux qui coulent dans 
son propre territoire. Quelque traité sera survenu, dit-il, 
entre les Voconces de Vaison et les Cavares d’Aeria. Qu'’on 
me montre cetraité ! 

En vérité, plus on pénètre dons le fond des choses, et plus 
il faut admirer la fécondité d'imagination de l’auteur et son 
réel talent à rendre acceptable de prime abord une thèse qui 
en d'autres mains ne pourrait soutenir la discussion. Sans 
aucun texte, sans aucun document, sans aucune preuve il 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 181 


amoindrit, il humilie Aeria, malgré les parchemins qu’elle a 
reçus des auteurs anciens, et il finit par l’anéantir dans le sein 
de Vaison. En commençant la lecture du livre pouvait-on 
s'attendre à une pareille conclusion ? 

Quant aux substructions découvertes autour de Clairier, on 
ne peut se dispenser d'admettre en entier les données qui en 
déterminent l'importance et les dimensions ; le caractère, la 
haute science et l’impartialité de l’auteur en font un devoir 
absolu. Mais il n'importe. Cela ne fait pas avancer d’un pas 
sa démonstration. Ilest évident que Clairier, dans les temps 
appelés celtiques, peut-être aussi à l'époque des barbares du 
V° siècle, et même à l’époque des Sarrazins, a été le siège de 
quelque oppidum, comme il en a tant existé jadis dans notre 
pays. La vallée du Rhône a été de tout temps la grande route 
des invasions venant du nord ou du midi, des Alpes ou des 
Cévennes. Il a fallu mettre à profit tous les lieux qui étaient 
propres autrefuge et à la défense. Clairier, ainsi que l’a si bien 
établi M. l'abbé Saurel, était parfaitement disposé pour une 
oppidum, et aussi bien que tant d’autres dans la région il pré- 
sentait toutes les conditions voulues : site élevé et escarpé, 
perspective lointaine, sources pour les besoins des habitants 
pendant la durée de siéges qui ne pouvaient jamais être bien 
longs. Les restes mégalithiques qui paraissent couronner la 
crête sembleraient indiquer que l’origine de cet oppidum se 
perdait dans la nuit des temps. Celui-ci avait d’ailleurs un 
avantage tout particulier. Il était un véritable point stratégi- 
que ; il dominait et commandait le chemin qui d'Avignon et de 
Carpentras conduisait dans la vallée où se trouvent Malaucène 
et Vaison. Le Barroux était une première clé, un premier 
boulevard ; Clairier en étaitun second. Rien d'étonnant que la 
capitale des Voconces ait fait construire ou relever des ouvra- 
ges de défense, un camp retranché pour se garder contre une 
invasion de ce côté. Rien d'étonnant aussi que des maisons se 
soient groupées sous la protection de l’oppidum ou des forti- 
fications, et qu’on en retrouve les matériaux. De pareilles 
circonstances se présentent fréquemment, sans que les érudits 


182 MÉMOIRES 


y rattachent l'existence d'une ville. Rien d'étonnant non plus 
que dans les temps gallo-romains'un'temple ait été construit le 
long du chemin qui conduisait à Vaison, au sommet du col 
dominé par Clairier, et que ce temple d’Apollon ou de Mercure 
ait été dans les temps anciens transformé en un oratoire 
consacré à St Michel ; que là, tout comme dans les autres 
environs de Malaucène, on exhume des tombeaux, des osse- 
ments humains, et une multitude de poteries et de débris, 
d’objets antiques. Tout cela, traité par l’auteur avec une pro- 
fonde science, nous confirme ce que nous savions déjà : que 
la vallée où se trouve aujourd’hui Malaucène était très peuplée 
etque sa population dépendait d’une grande ville qui était tou 
près.iMais qu'est-ce que cela prouve pour la question d’Aeria ? 
J'ai moi-même visité ces lieux, rapidement, il est vrai, et 
avant la publication du livre de M. Saurel. Voici l'impression 
que j'en ai emportée. Le col de St-Michel, étroit passage 
commandé par la montagne de Clairier au nord, et une autre 
montagne au sud, m'a paru un endroit éminemment straté- 
gique. Si l'ennemi, arrivant par la vallée du Rhône, avait pu 
par évènement franchir les gorges du Barroux, il se trouvait 
forcément arrêté à St-Michel. De cette manière la vallée de 
Vaison, Malaucène, Beaumont se trouvait réellement fer- 
mée de ce côté. Quant à Clairier lui-même, le rocher que 
M. Saurel qualifie d’acropole, avait bien pu être un endroit 
fortifié comme on en trouve tant dans les montagnes du haut 
Comtat,un de ces lieux où, pendant les invasions, les popula- 
tions affolées allaient chercher un refuge momentané. Toute- 
fois la main de l’homme me paraît y avoir bien peu fait. C'est 
la nature qui en a été l'architecte. Les blocs mégalithiques 
signalés par l'auteur pourraient bien n'être que de grands 
quartiers de roches délitées et disjointes par les pluies et les 
accidents de température. Mais les amas de pierres sèches, 
en monceaux ou en alignement, présentent un des caractères 
ordinaires des antiques oppidums. J’ai donc cru rencontrer à 
Clairier quelque oppidum de peu d'importance, et qui dans læ 
configuration offrait peu de vestiges de travail humain - 


MÉMOIRES DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 183 


D'autre part, ses terrasses qui s'étendent en dessous m'ont 
paru bien peu spacieuses. Mais ici le travail de l’homme est 
plus apparent ; elles ont dû être nivelées et occupées soit par 
des ouvrages fortifiés, soit par quelques maisons s’abritant 
sous les fortifications. 

Il faut remarquer que la plupart des anciennes villes gau- 
loises étaient assises sur des plateaux élevés qui furent nivel. 
lés de main d'homme, et qu’on trouve aujourd'hui recouverts 
d’une couche de terre végétale plus ou moins épaisse, prove- 
nant soit des défoncements, soit de cette quantité de détritus 
qu’apporte avec luile long séjour d’agglomérations humai- 
nes, À Vindalium la calotte de la colline, si je puis me servir de 
ce mot, a été arrasée et n’a plus laissé subsister qu’une petite 
élévation ou butte médiocre pour un temple ou pour des si- 
gnaux. Tout le reste a été complètement nivellé, tandis que 
les collines voisines conservent encore aujourd’hui leur relief 
naturel. Il en est de même d’autres villes ou grands oppi- 
dums que j'ai visités, Gergovie, Alise, Aoste, le Castellar de 
Cadenet, St-Jacques de Cavaillon, St-Pierre de Castres et 
bien d’autres. Ce n'est pas sur le rocher ou sur les petites 
terrasses de Clairier que de moi-même j'aurais songé à 
trouver l'assiette d'une ville, et surtout d’une ville telle que 
Aeria. 

Dans mes diverses explorations j'ai constaté aussi l'exis- 
tence d’un ouvrage de défense, relativement considérable, 
toutes les fois que l’oppidum n’était pas isolé de toutes parts 
comme à Vindalium,à Alise, à Aoste. Lorsque le plateau se 
trouvait rattaché au plateau de la montagne par un isthme, 
ou se prolongeait au loin par un terre-plein ou une pente 
douce, le travail de l’homme avait complété la défense, en 
creusant, avec des dimensions plus ou moins considérables,un 
ravin, un large fossé ou bien une tranchée dans le roc. Ger- 
govie est séparée du restant de la montagne par un ravin 
évidemment creusé ou agrandi de main.d’homme; le camp 
de César de St-Pierre de Castres pareillement. A l'oppidum 
de Cadenet l’isthme avait été coupé par un fossé ; au Castel 


184 MÉMOIRES 


lar ou oppidum de Beaumont, et à une antique oppidum au 
dessus de Baumes, on trouve des tranchées laborieusement 
creusées dans le roc vif. A Clairier, je n'ai rien trouvé de sem- 
blable, bien que le plateau s’étende au loin du côté du nord 
dans la direction du Crestet et de Vaison, et que du côté de 
l'est, la montagne s'incline en pente douce dans la vallée de 
Malaucène. Avec un peu de réflexion on peut se rendre 
compte de cet état de choses. Puisque ce lieu était sous la 
dépendance de Vaison, il n'avait pas à sé garantir à grands 
frais du côté de cette ville, mais seulement du côté d’où pou- 
vait venir l'ennemi, c’est-à-dire, du côté du Barroux et du 
col St-Michel. Aussi bien l'oppidum m'a paru parfaitement 
accessible du côté du nord ; on pouvait y arriver sans obstacle 
et à plein pied, soit du Crestet, soit des hauteurs de Vaison. 
Je crois trouver dans cette circonstance une nouvelle preuve 
que même dans les temps primitifs Clairier ne cessait d’appar- 
tenir au peuple de Vaison, 

Il n’appartient pas à ce rapport de reprendrela discussion 
générale telle qu’elle a été agitée par les divers écrivains 
qui ont traité la question d’Aéria. Je/me borne à rappeler 
que le texte de Strabon décrivant la vallée du Rhône en 
remontant de la Durance à l’Isère dit « qu'au milieu de cette 
vallée, iv rw uéralv, in medio se frouvent les cités d'Avignon, 
d'Orange, d’Aeria. » C’est bien clair..Les plus savants com- 
mentaires ne sauraient obscurcir etijdénaturer cette expression, 
in medio, à l'effet de placer Aeria dans la région des monta- 
gnes. Jamais Malaucène cachée dans les contreforts du Ven- 
toux, ne pourra se dire située dans cette vallée=du Rhône 
que Strabon appelle un pays plat et fécond en pâturages. Le 
voyageur, en remontant la vallée après {Avignon et Oranges 
se trouvait en face d’Aeria, qu'il apercevait occupant une 
situation aérienne. 

Il m'en coûte de rejeter absolument l'attribution de Clairier 
pour la ville d’Aeria. L'auteur a été si bienveillant pour moi 
et son ouvrage est si hautement recommandable, que j'aurais 
été véritablement heureux de proclamer devant vous qu'il 


MÉMOIRES DE L'’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 185 


avait définitivement trouvé la solution tant cherchée, cet euréka 
si désiré dans le monde savant. Du reste, lui-même en finissant 
se garde bien d’être nettement affirmatif ; il ne conclut que 
d’une manière dubitative. Cette réserve consciencieuse m’en- 
courage à formuler sans crainte une opinion contraire à la 
sienne. Mais cette opinion contraire ne saurait m'empêcher de 
dire combien son beaullivre, véritable monument scientifique, 
mérite de prendre place dans les meilleures bibliothèques. 
Pour une partie de notre département il est le complément 
nécessaire de cette histoire de Malaucène, qui, à peine publiée, 
est au premier rang des monographies de nos villes du midi ; 
comme tirage typographique, rien ne manque au volume 
d’Aeria ; il est orné de cartes, de plans et de divers spécimens. 
Et maintenant si on me demande en quel état se trouve à 
présent la question d'Aeria, je répondrai qu'êlle reste ce qu’elle 
était avant le livre de M. Saurel, et avant une brochure récem- 
ment publiée par M. Gilles, qui choisit l'emplacement de 
Venasque. Deux attributions continuent d’être les plui vrai- 
semblables, et même d’après l’aveu de M. Saurel. les plus 
généralement adoptées, celle du Pègue, près Valréas et 
celle de Barry, près Bollène. Dans une exploration que je fis 
moi-même au Pègue, il y a cinq ou six ans, ce lieu me parut 
réunir les diverses conditions pour l'emplacement d'Aeria, 
par sa configuration, par ses ruines, par les objets antiques 
considérables qu'on y a découverts, et j'ajoute qu’en tradui- 
sant le mot Luérion de Strabon par l’oppidum de Livronet 
non plus par le Lubéron, cette attribution doit augmenter de 
vraisemblance. Depuis j'ai refait plusieurs fois ce voyage, et, 
conformément à l'opinion si bien motivée du regrettable Flo- 
rian Vallentin, je pencherais pour Barry.En effet, Barry, bien 
que situé au sommet du promontoire d’une montagne, se trouve 
bien réellement au milieu de la vallée du Rhône, iv 1 uéraku, 
et quand on remonte la vallée, après Avignon et Orange, on 
est vraiment frappé par ce site aérien qu'on a devant soi. 
1L'assiette des lieux, les nombreux objets antiques et surtout 
’innombrable quantité de monnaies qu’on y a trouvées, pré- 


180 MÉMOIRES 


sentant en séries non interrompues tous les types, les gauloi- 
ses, les consulaircs, les impériales, jusqu'au temps de Théo- 
dose, concourent à une démonstration qui serait absolument 
complète. 

Cependant deux objections s'élèvent contre l'attribution de 
Barry. Je veux les exposer en peu de mots. 

La première c’est l'existence d’une ville romaine appelée 
Sénomagus, au pied du plateau de Barry, à une distance 
d'environ 700 mètres. Cette objection ne me paraît pas trop 
sérieuse. À mes yeux, elle confirmerait, au contraire, l’exis- 
tence d’'Aeria. Pendant la période gauloise, Aeria n’occupait 
que le plateau de Barry ; mais ce lieu, à cause de son éléva- 
tion, était d’un accès fort incommode. Lorsque la conquête 
romaine eut apporté la civilisation, le luxe, le bien-être, une 


partie de la population, débordant de l'enceinte de la ville, 
pour les besoins du commerce, vint s'établir au bas de la col- 


line, le long de la grande voie d’Agrippa, et ces nouveaux quar- 
tiers finirent par prendre le nom de Senomagus. Il arriva donc 
là ce qui arrivait,en même temps, à Orange, à Nîmes, à Cavail- 
lon, où les familles riches, descendant de la colline, vinrent 
établir dans la plaine leurs luxueuses demeures ; ou bien ce 
qui arrivait à Vaison, où la population, débordant d’une en- 
ceinte trop étroite s’étendait dans la vallée de Malaucène. Plus 
tard, le nom d’Aeria fut transformé par corruption, en 
celui de Barry, le mot celtique Bar signifiant d’ailleurs rem- 
part, boulevard, château fort. Car l'ancien Aeria restait 
l’acropole, la ville haute, la ville vieille, tandis que Senoma- 
gus était la ville basse, la ville neuve. De cette manière s'ex- 
plique notamment cette grande quantité de tombeaux ou 
sarcophages, signalés par M. l’abbé Granger, exhumés dans 
la plaine, le long des chemins conduisant à la colline de Barry . 
Au temps de Strabon et au temps de Pline, la ville conservait 
son ancien nom ettoute son importance. Les nouveaux quar- 
tiers n'avaient pas encore pris un nom différent. Lenom de 
Sénomagus n'apparaît qu'à une basse époque Le pagus 
d'Aeria Senomagus devait s'étendre sur toute la yaste plaire 
de Bollène et des communes voisines. Toutefois, la station 


DR eee ne TE te ee de cn 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 187 


qui existait tout près sur les bords du Lez ne portait, dans 
l'itinéraire, ni le nom d’Aeria, ni le nom de Senomagus. Elle 
s'appelait simplement ad Lectorem. 

La seconde objection est relative au passage étroit et boisé, 
qui, selon Strabon, conduisait d’Aeria à Luerio. Celle-ci est 
moins facile à résoudre. Pour les besoins de son système, 
Florian Vallentin est obligé de transformer le nom de Luer10 
en celui d’Arausio la ville d'Orange, et il signale pour le pas- 
sageétroitet boisé l'antique route romaine qui de Bollène passe 
par les montagnes et les gorges d'Uchaux et de la Galle, 
pour aboutir au territoire d'Orange. Cet expédient, commode 
assurément, n’est point scientifique, à moins qu’il ne soit 
établi que le mot Luerio ne provient dans. le texte que d’une 
erreur de copiste. En l'état il faut dire avec notre savant 
collègue, M. Rochetin, que l’objection n’est point suffisam- 
ment résolue. Ne voudrait-il pas mieux supposer avec M. 
Duhamel, que le mot Luerio Aduerio s’appliquerait à cet 
ancien château appelé Derboux, sis au milieu des bois dans 
une gorge de montagne, sur l'ancienne route d'Orange, et où 
j'ai découvert moi-même un pan de mur d’oppidnm romain ? 


A. SAGNIER, 


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SÉANCES DE L'ACADÉMIE 


MAI-JUIN 1885. 


Extraits Îdes procès-verbaux. 


Séance du 5 mai. — M. Rochetin demande que les inscriptions qu'il a 
communiquées à l’Académie, dans sa dernière séance, soient reproduites 
dans les procès-verbaux. Ces inscriptions paraftront dans Île prochain fas- 
cicule des mémoires qui est actuellement sous presse. 

M. Rochetin lit ensuite unedissertation sur deux inscriptions gallo-grec- 
ques, provenant l’une de Collias (Gard), l’autre de Malaucène (Vaucluse). 
La première a été publiée par M. F. Germer-Durand dans un des der- 
niers numéros du Bulletin épigraphique. Elle se termine par ces deux 
mots : BPATOYAE KANTENA. Ces mots s'étaient déjà fait re- 
marquer sur deux inscriptions de Nîmes et se retrouvent encore sur 
celle de Malaucène. La circonstance qu'ils sont rejetés invariablement 
à la fin des textes, jointe à celle que trois d'entre eux ont été trou- 
vés près d'une source remarquable, amène à penser que ce sont 
des inscriptions votives à la divinité de ces belles eaux. Les mots 
BPATOYAE KANTENA correspondaient vraisemblablement, en langue 
celtique, au vofwm solvit qui termine aussi presque toujours les inscrip= 
tions votives romaines. Mais ce qui achève de dissiper tous les doutes sur 
la signification de celles de Collias et de Malaucène, c'est qu’elles con- 
tiennent le nom de la source près de laquelle elles ont été trouvées. Par- 
ticulièrement, en ce qui touche celle de Malaucène, le mot lPACEAOY, 
qui s’y.lit, est, au génitif, le nom primitif de la belle source du Groseau ;ce 


190 MÉMOIRES 


mot est, en effet, au genre près, la reproduction du mot Grasse/um qui 
servait à désigner cette source, au moyen-âge. Enfin, les sites dans les- 
quels ces textes ont été trouvés se ressemblent d’une manière frappante. 
Les sources de Collias et du Groseau coulent à l'extrémité d'une vallée 
fermée. Ces lieux solitaires et reculés formaient une retraite profonde, une 
sorte de sanctuaire naturel, très favorable à la dévotion des pèlerins qui 
s'y rendaient. 

Il est ensuite procédé à la nomination des membres de la Commission 
de l'inventaire des richesses d'art. Sont nommés : MM. Villars, de Seyne, 
Limasset, Chantron, Grivolas, Bourges, Maumet, Biret, Protton, Armand, 
Brunet, Olagnier, Requin, Sagnier, Schaedelin, Morel, Manivet, Rochetin, 
de Félix. | 

M. Sagnier donne lecture d'un travail sur « Aéria » ouvrage de M. 
l'abbé Saurel. Après une discussion très-animée soulevée par les conclu- 
sions peu exactes de M. Saurel sur l'emplacement d'Aéria, et à laquelle 
prennent part MM. Rochetin, Sagnier et Duhamel, il est décidé que l'étude 
de M. Sagnier sera insérée dans les mémoires de l'Académie. 


Séance du 6 juin. — M.le Président rend compte à l’Académie de sa 
visite au maire d'Avignon, relativement à la conférence que M. Soleillet 
est dans l'intention de venir faire dans notre ville. M. le Maire veut bien 
mettre à notre disposition la salle et les chaises, etc. La Société de cette 
façon n'aura à sa charge que les frais de publicité. L'Académie approuve 
la démarche faite par son bureau. 

M. Ducos annonce une conférence de M. de Briqueville, sur une ques- 
tion d'esthétique musicale. 

Sont élus : 


Membres titulaires : — MM le général Nicolaï, Rieu, Plantevin, Barrué, 
Hugues, Bernard, Arnaud, F. Télesphore, Vernet, Antony-Réal. 
Membre associé : M. Lagier. 


Membre correspondant : M. Guillaume, archiviste des Hautes-Alpes. 


M. Duhamel donne lecture du règlement de la Bibliothèque. Ce règle“ 
ment discuté et accepté par la Société, paraîtra dans les annales de l’Aca- 
démie et sera affiché dans la salle de la Bibliothèque du nouveau local. 

M. Duhamel lit ensuite un travail intitulé : Une verrerie dans le Lébe- 
ron au XIII siècle. Après avoir parlé des origines des verreries françaises 
au mOyen-âge et de l'établissement des verreries en Provence sous les 
princes de la maison d'Anjou, M. Duhamel fait connaître et analyse deux 
documents de l’année 1296 concernant des verreries établies près de Ca- 
vaillon dans la montagne du Léberon, au vallon appelé Longaresque, par un 
certain Guillaume de Montbrun. Ces documents prouvent que, dès le mi- 


ieu du XIII° siècle, l’art du verrier était connu et pratiqué dans cette 
partie de la Provence. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 191 


M. Rochetin communique à l’Académie plusieurs inscriptions romaines 
inédites. 

Deux d’entre elles viennent d’être découvertes près d'Mrange, le long 
de l’ancienne voie romaine qui suivait le pied de la colline, au couchant. 
Ce sont deux épitaphes de gladiateurs mirmillons. La première est ainsi 
conçue : M /Q.DVCENIVS / OPTATVS. III9. 1I1/ HATERIA . POTI- 
TA / CONIVNX . F ;la seconde : M / PRIMUS. LIB / ASIATICUS. 
LIIIT / ////JCOIVNX / F. Dans cette dernière inscription, le nom de la 
femme, qui précédait le mot COIVNX, a disparu avec une cassure de la 
pierre. 

Une autreinscription se voit sur un petit autel votif, qui a été déposé 
dans la chapelle romane de la Madeleine, près de Bédoin. Elle n’a proba- 
blement jamais été publiée, et se lit comme suit : L, EPPIVS . LEO (?) / 
VXSACANDO |} V.S. L. M. Le surnom du dévot, en partie fruste, est in- 
certain. Ce qui fait l'intérêt de ce texte, c’est le nom du dieu topique qui 
y figure. Le nom barbare d'VXSACANUS est, à n’en pas douter, un 
nom de divinité gauloise latinisé. D'après les racines VX et KAN, qui se 
rencontrent dans les idiomes néo-celtiques, et qui renferment, la première, 
l’idée de hauteur, et la seconde, celle de blancheur, ce mot semble se rap- 
porter à une montagne au blanc sommet. Or à quelle autre montagne, cette 
dénomination peut-elle s'appliquer, si ce n’est au Ventoux, au pied duquel 
cet autel votif a été trouvé, et dont le sommet, blanc de neige pendant 
six mois de l'année, avait dû frapper l'imagination des Gaulois d'’alentour, 
et être consacré, comme tant d'autres, par la religion naïve de ces temps 
reculés. 

La dernière inscription signalée par M. Rochetin, est une épitaphe qui 
vient d’être découverte au hameau des Baux, quartier de St-Eutrope, 
commune de Bédoin. Il existait en cet endroit une chapelle de ce nom, 
ayant remplacé probablement un petit temple païen, autour duquel on 
avait enterré, comme plus tard au moyen-âge, où l’on adopta cet usage 
antique. L'inscription est gravée sur le disque qui termine la pierre, à sa 
partie supérieure, et lui donne la forme d’une poupée. On y lit: COR- 
NEL /IVS . CALLO /} NIS.F. SIBI}/ ET. SVIS.IN/F.P.XV. 
INN / A. P. XX. Pareille inscription, un peu différemment disposée, se 
lit sur une pierre de forme identique, au musée de Sault. Cette dernière 
provient du même endroit et de la même sépulture. Chacunede ces stèles 


devait occuper une des extrémités du terrain funéraire consacré à la sépul- 
ture des CORNELIUS. 
LS 


EET 


BIBLIOGRAPHIE 


Analyse du mémoire de M. l'abbé Didelot : « Autel roman, 
Triptyque attribué à Van-Eyck. » 


Le mémoire de M. l'abbé Didelot, curé de la cathédrale de Valence, 
se divise en deux parties : la première est consacrée à la description d'un 
autel roman des premiers siècles, le seconde, à l'étude d’un triptyque at 
tribué à Van Eyck. 

L’autel roman ou, pour parler plus exactement, le support d'autel fut 
découvert en 1877 à St-Marcel-lez-Sauzet (Drôme), sous le pavé de l'église. 
Il est en pierre, privé de sa base, et mesure o m. 45 de haut, sur o m. 65 
de long, et o m. 35 de large. Sur sa face antérieure il est orné du mono- 
gramme du Christ émanant d’une rosace centrale et circonscrit dans une 
couronne formée de palmes tressées. Il est décoré de quatre colonnes 
d'angle engagées du quart et surmontées de chapiteaux dont les feuilles 
se recourbent en demi-volutes sous les coins du tailloir. Au sommet du 
chapiteau se dessine un quatre-feuille. | 

M. l'abbé Didelot compare spécialement ce support d’autel avec celui 
de Digne et celui de Saint-Victor-de-Castel, près de Bagnols (Gard), dont 
il se rapproche beaucoup par le style. 

A propos des autels chrétiens primitifs l’auteur du mémoire examine 
très rapidement diverses questions intéressantes qui s'y rattachent : 
« L'église, dit-il, s'assimila avec complaisance le mobilier du culte olym- 
pique ; elle affecta aux mystères de l'agneau les autels dédiés jusque là 
aux faux dieux d'Athènes et de Rome ». Les preuves de cette substitution 
ne manquent pas : « À son retour d’Antioche, continue M. l'abbé Didelot, 
saint Pierre célèbre la sainté messe sur un autelautrefois consacré à Apollon. 
Au siècle dernier, on découvre à Vesoul un autel antique ; on y lit ces 
mots : « Von amplius Marti, sed Christo Deo vero ». On a conservé long 
temps à Bordeaux un autel avec cette inscription : « Deo ignoto ». Saint 
Martialrecommande à l'église de Bordeaux d’en faire l'autel de St Etienne.’ 

Dans un passage de son travail, M. l'abbé Didelot effleure un ordre 
d'idées qu'il serait très intéressant de développer au point de vue archéo- 
logique : quels objets, quelles cérémonies du culte païen, le christianisme 
naissant s'est-il assimilés ? On voit que le clergé ne se contents pas de 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 103 


remplacer les temples antiques par des églises, mais qu'il alla même 
jusqu’à s'approprier la pierre sur laquelle on avait sacrifié aux faux dieux. 
Il agit ainsi, dit M. l'abbé Didelot, « soit pour déjouer la vigilance 
paienne, soit pour faire de la gentilité un trophée à la croix et l'escabeau 
des pieds du Christ de toutes les pompes païennes ». Il aurait pu ajouter : 
ce fut aussi une pratique habile de la primitive Église : tout en rompant 
avec les anciennes coutumes religieuses, elle ménageait, par une transition 
insensible, les populations encore à demi-païennes, surtout celles des cam- 
pagnes, très attachées à leurs vieilles superstitions et qui pouvaient croire 
ainsi à la continuation de l’ancien culte ou tout au moins à une alliance 
des deux religions. 

Les signes ou symboles qui ornent habituellement les premiers autels 
chrétiens sont la croix monogrammatique ou le monogramme du Christ, 
Ils sont quelquefois accompagnés de l’A et de l’Q. Le monogramme, qui se 
compose du X grec traversé verticalement par le P, orne, avons-nous dit, 
le devant de l’autel de Saint-Marcel-lez-Sauzet. C'est le monogramme ou 
plutôt la croix monogrammatique qui devint, avec Constantin, le carac- 
tère officiel et national du labarum, des enseignes des légions, des bou- 
cliers et des monnaies. 

En terminant, M. l'abbé Didelot dit que l'autel roman de Saint-Marcel- 
lez-Sauzet appartient certainement à la période s'étendant du IV° au 
VIle siècles, mais il n’ose pas lui assigner une époque précise. Si par le mo- 
nogramme qui lui sert d’ornementation et la boucle du P grec, on peut le 
faire remonter au temps de Constantin, ses parties sculptées, les chapi- 
teaux de la corbeille de feuilles qui le rehaussent, la conformation du 
tailloir paraissent caractériser une époque bien postérieure. 

La seconde partie du mémoire de M. l'abbé Didelot est consacrée, avons 
nous dit, à l'étude d’un triptyque attribué à Van Eyck. 

Ce triptyque a été récemment découvert au petit village des Mauves, 
près de Tournon (Ardèche), et fait aujourd’hui partie d’une collection, à 
Valence. « Les trois panneaux sont en chêne, le bois en est vieux et terni. 
Il était autrefois inséré dans un cadre dont il porte encore les traces. Le prin- 
cipal panneau mesure o m. 69 de haut sur © m. 49 de large. Les volets ont 
o,m. 63 sur o,m. 26. Une inscription se voit au revers du panneau central; 
elle est ainsi conçue : «Triptyque de Louis XI. Portrait de Charles VI. Van 
Eyck ». « Si cette inscription n’est pas apocryphe, ce triptyque remonterait 
à l’origine de la peinture moderne et aux premières floraissons de la Re- 
naissance ». 

L'auteur du mémoire conteste à Van Eyck la gloire d’avoir inventé la 
peinture sur tableau et de l'avoir substituée à la peinture murale et à l’en- 
luminure de manuscrit. La peinture sur triptyque existait, dit-il, dès les 
catacombes, en même temps que la fresque et la mosaïque, et d'ailleurs 
Giotto a précédé Van Eyck et l’on a des tableaux de ce maître. « Si les 
Van Eyck, conclut-il, ont glorieusement contribué à la diffusion de la 
peinture, nous ne voyons pas qu'ils l'aient fait autrement que par les 
ressources connues et usitées ». Si l’on ne peut aller, dirons-nous à notre 
tour en continuant les conclusions de M. l'abbé Didelot, jusqu’à attribuer 


194 MÉMOIRES 


aux Van Eyck l'invention de la peinture à l'huile, on peut tout au moins 
leur reconnaître certains perfectionnements dans les procédés qui ont aidé 
à la diffusion de l’art. Il semble que dans cette mesure on doit rester dans 
la vérité. 

M. l'abbé Didelot ne voit aucun inconvénient à considérer l'inscription 
du triptyque comme authentique et sa provenance comme admissible dans 
tout son contenu. Il décrit ses panneaux, qui représentent en trois pages 
les épisodes de la première enfance du Christ. Le plan, les dispositions 
structurales, les clairs obscurs, les éclaircies lumineuses pénétrant vives et 
inattendues dans le noir absolu des édifices, le vif coloris et les tons chauds 
de cette peinture rappellent étonamment la manière flamande. On y 
retrouve aussi l’ingénieux parti pris depuis longtemps familier à l'Italie 
et aux premiers Flamands, de traduire en portraits les personnifications 
idéales de la Vierge, des apôtres, des martyrs. Sur les trois panneaux du 
triptyque l'artiste a répété à plaisir ces naïves personnifications ; les 
portraits y abondent. D'après l'inscription, le premier roi mage que 
l'enfant Jésus bénit et qui est agenouillé, la tête nue, sa couronne 
et son sceptre à terre, serait le portrait de Charles VI. « Si le trip 
tyque des Mauves n'est pas de Van Eyck, dit M. l'abbé Didelot, tout 
y révèle l’époque voisine de la sienne, où la peinture rompt brusque- 
ment avec le classique chrétien pour s'engager dans les théories moder- 
nes... Epoque étrange, très remarquable sans doute, mais acclamée peut- 
être plus qu'il ne convient... Renaissance, voilà certes un beau titre à la 
célébrité, mais n'éveille-t-il pas quelque idée d’usurpation sur les lèvres du 
siècle qui le décerne ? Ce siècle n’est pas né de lui-même ; il n'avait pas 
à renaître, il n'y avait rien de mort quand son jour s’est levé ». L'auteur 
du mémoire cherche alors à démontrer que l'art religieux, fils de l’inspira- 
tion chrétienne, qui avait pris naissance dans les catacombes, s’est conti 
nué, sans manquer à aucune des lois de l’art pendant tout le moyen-âge 
et jusqu'à la veille de la Renaissance, où il s’est magnifiquement épanoui 
sur les toiles de Fra Angelico, et que cette tradition d'art spiritualiste, la 
Renaissance n'a pas su le continuer. Les deux termes de ce jugement 
nous paraissent excessifs. 

Sans doute, au moyen-âge, l’art à puisé sa grandeur dans son inspira- 
tion éminemment spiritualiste, mais en élevant l'âme au dessus de la ma- 
tière, en la faisant triompher du corps, n'a-t-il pas exagéré parfois ses 
tendances ? Ne peut-on pas lui reprocher de n'avoir pas toujours assez res- 
pecté la forme ? La Renaissance, s'inspirant de l'art antique, a rendu au 
corps humain, cette vérité et cette beauté des lignes, dont le moyen-âge, 
s’absorbant dans l’idée chrétienne, avait tendu à le dépouiller. Peut:on 
dire cependant que cette Renaissance a négligé de s'inspirer du sentiment 
chrétien ? Fra Angelico est assurément un grand peintre religieux, le 
plus grand peut-être, parce qu'il a été le plus profondément pieux, mais 
n'y a-t-il rien après lui, et M. l'abbé Didelot ne dépasse-t-il par la me- 
sure lorsqu'il dit : « Certes la Renaissance fit beaucoup pour la peinture; 
d'innombrables génies en germèrent. Elle excella comme à aucune autre 
époque, mais par un seul côté, le moindre : le côté plastique. Elle créa le 


+ 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 195 


plus beau corps humain qui fut jamais, mais un corps privé d'âme ». Le 
plus grand peintre de cette époque, Raphaël, ne nous a-t-il pas laissé ses 
divines madones, d’un sentiment si élevé, d’une grâce et d’une pureté si 
touchantes, et n'a-t il pas réalisé supérieurement ce mot de M. Cousin, 
que l'auteur cite dans les dernières lignes de son mémoire : « La fin de 
l'art est l’expression de la beauté morale à l'aide de la beaute physique ; 
celle-ci n’est pour lui que le symbole de celle-là ». 


L. ROCHETIN. 


Usages et règlements locaux de la ville et du territoire d'Avi- 
gnon, constatés, recueillis et commentés par E. Benoit, prési- 
dent du tribunal d'Avignon. 3° édition. (Avignon, Chassing, 
libraire, in-12°, 168 pages. 


Un grand jurisconsulte du XVIT- siècle dit quelque part que les usages 
sont des lois arbitraires en des matières arbitraires. Ces usages introduits 
par les mœurs et les traditions, nés, non point de textes écrits, mais d’ac= 
tes uniformément répétés par les habitants du sol, réitérés et observés 
par la généralité des hommes et tolérés par les législateurs, ont servi et 
servent encore de règle en bien des cas. Car, en dépit de notre arsenal 
de lois, d'ordonnances, de décrets, ils sont indispensables, à ceux qui n'y 
ont point pris part. Ils se forment ainsi par la volonté tacite du peuple 
qui les observe et ils se maintiennent avec la volonté tacite du législateur 
qui les laisse observer. Il y a donc là un ensemble de règles et de con- 
ventions qu'il semble tout naturel de recueillir, d'éclaircir, de codifier, ne 
serait-ce que pour en extraire ce qui peut aider à la confection des lois 
générales. Les gouvernements s'en sont, en effet, souvent préoccupés, 
notamment en 1844 et 1855. On forma même des commissions cantonales 
chargées de recueillir et de constater les usages en vigueur. Mais, comme 
dans notre cher pays de France et même ailleurs, le rôle le plus ordinaire 
des commissions est de laisser dans l'ombre, quand elles ne les obscur- 
cissent pas elles-mêmes, les questions les plus claires et les plus intéres- 
santes, la plupart de ces commissions cantonales n’aboutirent à aucun 
résultat. Ce fut l'initiative individuelle qui suppléa à l'insuffisance et à 
l'apathie. Les commissions officielles méditèrent longtemps, trop long- 
temps, l’'aphorisme de Bacon qui dit que les usages ne sont écrits que sur 
des tables vivantes. Mais ce ne fut pour elles qu’un aphorisme, et elles se 
gardèrent bien de déchiffer ces tables. Elles laissèrent ce soin a quelques 
jurisconsultes isolés, gens à l'esprit droit et cultivé et dévoués à leurs 
compatriotes. 

Dans ses Usages et Règlements locaux de la ville et du territoire d'Avignon, 
M. E. Benoît a su s'inspirer de leur exemple. 

€« Mon but, dit trop modestement l’auteur, est, dans ces notes sommai- 
« res, de faire connaître seulement les principaux usages du territoire de 


| 
196 MÉMOIRES 


« la ville d'Avignon et de présenter, dans un ordre méthodique, ces ques- 
« tions d'une application si usuelle et souvent si difficile.» Ce but, essen- 
tiellement utilitaire, a été atteint et même dépassé. Il se dégage, en effet du 
livre de M. Benoît, comme un parfum des travaux des jurisconsultes du 
XVI* et du XVIIe siècle qui, par la culture de la science des lois, se prépa- 
raient à devenir des magistrats intègres. L'auteur a su recueillir, en effet, 
avec beaucoup de méthode et de précision, toutes les coutumes, tous les 
usages en vigueur dans la ville d'Avignon et dans son territoire depuis 
ceux relatifs au glanage et au louage des domestiques jusqu'aux questions 
beaucoup plus importantes du régime des eaux, des plantations, des baux 
à loyer ou à ferme, ce qui ne l’a pas empêché d'exposer clairement, en pas- 
sant, avec preuves et documents à l’appui, le régime de la propriété pour 
les principaux canaux, et pour les cours d’eau, le droit de vaine pâture, 
les constructions, les passages, etc. Il a recueilli pieusement toutes ces an- 
ciennes coutumes, tous ces vieux usages encore en vigueur et qui sont 
comme les lois de la petite patrie tolérées et quelquefois imitées par 
celles de la grande. Il a recherché leurs origines dans les statuts de la ré- 
publique avignonaise, sur lesquels il porte un jugement d’érudit et de 
jurisconsulte. Il commente, il explique chacun de ces usages, dans un 
style clair, précis, tel qu’il convient à ceux qui se livrent à l’austère étude 
des lois. Enfin la lecture de cet excellent livre, ne fait naître au lieu de criti- 
ques et de regrets qu'un seul désir, celui de voir M. Benoitagrandir son cadre 
et exécuter bientôt l'œuvre qu'il dit vouloir laisser à une plume plus savante 
et qui est digne de la sienne : et qui consisterait à recueillir, non plus seule- 
ment lesusages d’une ville, mais ceux de tout notre département.Lesarchi- 
ves des communes, desanciennes seigneuries, celles des confréries,des corpo- 
rations, des établissements religieux mêmes contiennent un grand nombre 
de statuts ; d'autre part, nos villes et nos campagnes conservent encore 
des usages qui ne sont écrits nulle part et qui, cependant, régissent, en 
bien des cas, les rapports d'intérêt des citoyens entre eux. Il y a là, pour 
un esprit sérieux, pour un écrivain compétent, les éléments d’un beau, 
utile et nécessaire travail. Espérons que M. Benoit l'entreprendra un 
jour, donnant ainsi à ses amis et à ses compatriotes une preuve de son 
amour du pays et de sa science du droit. N'est-ce pas, du reste, le meil- 
leur moyen de faire estimer et aimer cette magistrature, à laquelle il ap= 
partient si souvent et si injustement attaquée, que de faire dire d'elle, en 
parlant de sa science, ce que le vieux Pasquier dit quelque part de son 
honneur que « malgré son chaperon et son bourrelet, il a son honneur 
« plus cher qu'un tas de piaffeurs de cour qui le publient en toute chose. » 
L. D. 


L'EMPEREUR D’ARLES 


à VANT que le drame de T'héodora et le ballet de Mes- 
À, saline aient mis à la mode sur la scène, le tableau dela 
D décadence romaine, le comité de la Comédie française 
était appelé à se prononcer sur l’œuvre d’un jeune poète avi- 
gnonais, M. Alexis Mouzin, qui venait de retracer, dans un 
drame en vers, l'Empereur d'Arles, les débuts de Constantin- 
le-Grand et les principaux épisodes de sa lutte contre Maxi- 
mien. Le comité sut apprécier à sa juste valeur cette pre- 
mière tentative d’un heureux talent qui s’essayait au théâtre, 
et, si l’œuvre elle-même n'était point admise, le poète rece- 
vait l’assurance de retrouver plus tard, dans le même comi- 
té, des juges déjà favorablement prévenus. Il nous a paru 
qu'un public lettré ne resterait pas indifférent aux mérites 
discrètement dévoilés de cet empereur d'Arles que l’auteur, 
trop modeste ou trop délicat, a pieusement enseveli dans les 
archives de l’Académie de Vaucluse. 


Tout d’abord il faut rendre à M. Mouzin Îa justice d'avoir 
été porté, de lui-même, vers l’histoire de l'empire ro- 
main, qui paraît attirer si impérieusement l’art contemporain. 
Les séductions qu'offre un pareil sujet s’expliqueraient, sui- 


198 MÉMOIRES 


vant les pessimistes, par une certaine conformité de plus en 
plus marquée entre cette époque et la nôtre, depuis que la 
mode nous est venue de paraître plus vicieux que nous ne 
le sommes. En tout cas, si nos écrivains et nos artistes don- 
nent dans la description des vices si compliqués de la déca- 
dence romaine, c’est qu’ils espèrent flatter notre amour-pro- 
pre, en nous laissant croire que nous valons aussi peu que 
les Romains du temps de Théodora et de Justinien.M. Mou- 
zin l'a bien compris : mais, avec un tact que nous ne saurions 
trop louer, il s'est arrêté, dans la peinture du vice, au mo- 
ment même où cette peinture serait devenue systématique. 
Il s’est donc placé à un point de vue plus élevé, et de là, il 
nous découvre, au milieu des scélératesses de l'ambition dé: 
çue, de la lâcheté des caractères avilis, le premier rayon 
d’une foi nouvelle éclairant la ruine du monde paien, la vertu 
chrétienne s’élaborant parmi les subtilités byzantines et les 
mysticités orientales, et pour tout dire enfin, une fleur d'im- 
mortelle durée poussant sur ce fumier de la décadence ro- 
maine. Tel est le fonds si riche et si original de l'œuvre que 
nous étudions. 

Quel sera maintenant l'épisode de l'histoire dans lequel 
le poète pourra grouper, tout en restant véridique, les 
personnages réels qui incarnent le mieux les idées qu'il agite? 
On s’arrogeait autrefois dans le choix et {l’arrangement d'un 
sujet, même historique, la plus grande!liberté possible. Au- 
jourd’hui cette liberté se restreint de plus en plus. La critique 
consent, nous le savons bien, à lui donner encore pour limites 
le savoir toujours assez médiocre de la généralité du public. 
En d’autres termes, un auteur peut oser d’après la poétique 
nouvelle, tout ce quine choquera pas la science populaire. 
C'est là une règle bien vague et bien insidieuse. Le public 
sans doute n'est pas tenu de connaître l’histoire : mais peut- 
on lui interdire de l’apprendre? Et si par hasard l’auteur 
dramatique se permet sur les moindres détails, une igno- 
rance voulue ou réelle, combien de critiques, fiers d’une éru- 
dition fraîchement acquise, se chargeront de faire la lecon au 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE . 199 


public et d'éveiller les scrupules de sa conscience ! Les dis- 
cussions fameuses sur le fricot et la fourchette de Théodora 
nous éclairent étrangement sur cette liberté de l’art, pro- 
clamée, dit-on, par le romantisme et qui, comme tant d’au- 
tres libertés du siècle, accorde tout et ne permet rien. M. 
Mouzin a donc été bien inspiré, en ne se laissant pas con- 
duire au gré de sa fantaisie. Si parfois il use des prérogati- 
ves du poète, s’il imagine et s’il invente, il est assez habile 
pour que l'histoire qui ne sait pas tout, dans une époque 
très obscure, ne puisse le contredire ouvertement sans se 
compromettre elle-même. 


Il 


L'histoire la plus véridique, fondée sur le témoignage à 
peu près unanime des écrivains paiens et chrétiens si rare- 
ment d'accord, nous raconte en effet que Maximien, forcé d’ab- 
diquer le titre d'Auguste par un acte d’obéissance auquel il 
ne put se dérober, ne cessa de poursuivre le pouvoir dont il 
n'avait point senti, comme son collègue Dioclétien, le poids, 
l’'amertume et le dégoût. Après des intrigues sans nombre, 
il fut chassé de l'Italie par son fils Maxence, qui trouvait en 
Jui un rival dangereux. Il promena longtemps sa pourpre 
augustale et son ambition inquiète, jusqu'à ce qu'il eût 
trouvé un asile auprès de Constantin, l'heureux César des 
Gaules. IL lui proposa une étroite alliance, la main de sa 
fille Fausta et le titre d'Auguste. Constantin accepta le titre et 
le mariage, répudiant la mère de son fils Crispus, Minervine, 
à laquelle il était uni par un mariage de second ordre, con- 
nubium inxquale que les Romains appelaient concubinat. 
Mais bientôt Maximien se déclara contre son gendre, com- 
me il s'était déclaré contre son fils. Il fit courir le bruit de la 
mort de Constantin, dans une guerre sur le Rhin, s’empara 
du trésor de l'armée, laissé dans Arles, et souleva les trou- 
pes de la Province. Constantin arriva en toute hâte, reçut la 


200 MÉMOIRES 


soumission de Maximien, qu’il priva des honneurs impé- 
riaux et condamna une seconde fois aux humiliations d’une 
vie modeste et effacée. 

M. Mouzin s’est contenté de nous présenter, au premier 
acte, dans un tableau saisissant, cette élévation que Maximien 
doit à la perfidie et qui est suivie, de si près, par une chute 
irrémédiable. Lorsque le drame commence, le vieil ambi- 
tieux s'étale en plein forum, à Arles, sur le trône usurpé, et 
tandis que l'oracle emprunte la voix de l’Eunuque Glabé. 
rius, caché dans le creux de la statue d'Hercule, pour pro- 


clamer le nouveau dieu, l'ancien collègue de Dioclès réveille 
son fanatisme de persécuteur : 
Soldats, peuple, je vous salue. 
J'avais trop tôt quitté la puissance absolue ; 
Tout déclinait depuis. Par bonheur, le destin 
Restaure tout. La guerre a frappé Constantin, 
Jeune prince surfait, athlète sans haleine, 
Lourd de lauriers avant que sa course fût pleine. 
Arles me yit partir avec lui, mais sans lui 
Je devais retourner. Je triomphe aujourd'hui. 
Se ie ere sels ee d 0 6 DE pASSé 
Va refleurir. L'Olympe à la fin s’est lassé. 
Ceux du Christ serviront à montrer à l’histoire 
Qu'on ne rompt pas avec quinze siècles de gloire. 
Traîtres, dupes, ou fous, si le compte en est long, 
L'amphithéâtre est grand. Réjouissez-vous donc. 


Et la foule applaudit, les faisceaux s'inclinent, les trompet- 
tes sonnent, et les fleurs de la rhétorique la plus ampoulée 
tombent de la bouche du préfet Philoclès sur le souverain 
nouvellement proclamé. 

Mais les pleurs d’une femme viennent attrister cette fête 
bruyante. C'est Fausta, qui, unie à Constantin par un ma- 
riage politique, a senti naître pour lui un amour sincère et 
profond. Ces « rires d’héritier » qu'elle surprend sur les 
lèvres de Maximienirritent sa douleur de veuve et exaltent 
sa tendresse « pour le grand défunt. » L'histoire relèverait- 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 201 


elle ici quelque invraisemblance ? Fausta est unie à Constan- 
tin depuis deux ans à peine, et d’ailleurs, dans cette famille 
impériale, troublée par les plus obscures tragédies, tout a été 
possible, même l'amour de cette impératrice pour le mari 
qui devait plus tard devenir son bourreau. 

Tout à coup une femme, Minervine, qui se cache sous le 
nom de Séphora, envahit la forum et annonce que Constan- 
tin est vivant, qu’il arrive à la tête de ses troupes. Tandis 
que la joie remplit le cœur de Fausta, la terreur s'empare 
de Maximien, que tous abandonnent et que l'inconnue 
brave comme chrétienne attachée à la gloire de Constantin. 
Ici M. Mouzin s’abandonne à son imagination. Minervine 
était-elle chrétienne ? Qui le sait ? cette première femme de 
Constantin a laissé si peu de traces de son passage dans 
l'histoire, fque l’auteur dramatique peut user, en ce qui la con- 
cerne, de toute sa liberté. Il est au moins en droit de sup- 
poser qu'elle a professé elle-même la croyance présumée de 
son fils Crispus, le petit-fils préféré de sainte Hélène. 

Cependant Constantin apparaît, sur son char triomphal : 
après avoir accordé, à la prière de Fausta, le pardon dé- 
daigneux qu'il réservait à Maximien, il donne libre carrière 
à une éloquence vague et rêveuse : 


Le vieil empire lutte en vain. Rome n’a plus 
Qu'un ombre de grandeur. Les temps sont révolus : 
Place au monde nouveau ! Surgis, 6 jeune Gaule. 
Quel Atlas t'assiera sur sa robuste épaule ? 

Les Latins du midi, les barbares du nord, 

Unis en toi, feront un peuple instruit et fort. 
Tandis que l’ancien culte a péri sous ses prêtres, 
Tu cherches pour ta foi le vrai, l'être des êtres. 
Ton jour est arrivé, puissant pays gaulois. 

Je mûris, au soleil, de Provence, tes lois, 

Entre ce firmament, ce golfe où meurt le Rhône, 
Portes de l'infini qu'interroge mon trône. 


Ainsi le personnage de Constantin prend, dès le début, ce 
caractère indécis et fuyant que l'historien lui-même est par- 


202 MÉMOIRES 


fois obligé de lui laisser. M. Mouzin à peut-être trop abusé 
du mystère où se cache cet étrange empereur. C'était d’ail- 
leurs l’écueil inévitable dans un sujet où l'on prétendait 
nous représenter les débuts encore incertains d'un homme 
dont la politique consista plus tard à réunir tous les contras- 
tes et à concilier les opinions les plus contradictoires pour 
n'effrayer aucun parti. 

Le premier acte finit par une scène de francie et véridi- 
que comédie. Le retour de Constantin a eu pour effet de 
retourner les consciences elles-mêmes, et de provoquer les 
mêmes témoignages d’adulation que la folle équipée de Maxi. 
mien. L'eunuque Glabérius jouant encore les oracles, cette 
fois derrière la statue d'Apollon, proclame Constantin comme 
il avait proclamé l’autre, et les mêmes fleurs de la même 
rhétorique tombent de la bouche du même Philoclès en l’hon- 
neur de l’Auguste retrouvé. Ceci n'est plus de la vérité his- 
torique, c’est de la vérité humaine de tous les temps et de 
tous les pays. 

Tous les événements qui remplissent ce premier acte, si 
habilement construit, se déroulent au milieu d’une mise en 
scène très riche, qui répond bien aux mœurs du temps et sert 
elle-même à la vérité des caractères. La pompe orientale en 
effet s'est définitivement substituée avec Dioclétien à l’apparat 
modeste ettout républicain des premiers Césars. La cou- 
ronne radiale a remplacé la simple couronne de lauriers. Les 
honneurs d’un culte divin sont décernés aux empereurs com- 
me à Jupiter et à Osiris. Les maîtres du monde romain ne 
sont-ils pas les Osiris et les Jupiters vivants? Car ces dieux 
eux-mêmes, suivant la croyance du paganisme dégénéré, 
ont commencé par être des rois et des tyrans plus tard exal- 
tés par la servitude des peuples. La doctrine d'Evhémère est 
ainsi devenue l’inspiratrice du servilisme religieux qui carac- 
térise les derniers siècles de l'empire romain. Les empereurs 
chrétiens, qui en bénéfieront, n'oseront pas toucher à son 
prestige. Ils l’augmenteront encore, comme fit Constantin, 
en augmentant la pompe du costume et Îcs solennités de 
l'étiquette. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 203 


II] 


Le deuxième acte de la pièce est celui où la fantaisie du 
poète se donne carrière le plus librement. L'histoire lui four- 
nit peu de choses, et encore, peut-on dire, rien de sûr. Cons- 
tantin, en se faisant le protecteur d’un parti qui allait triom- 
pher, a eu l’heureuse fortune de susciter des amitiés très so- 
lides, intéressées à protéger sa mémoire, contre les attein- 
tes de la vérité elle-même. Or, les amis de Constantin se 
sont imposé la tâche bien difficile d'expliquer, et même de 
justifier tous ses crimes, en particulier le meurtre d'un vieil- 
lard, abandonné de tous, désormais incapable de nuire, son 
beau-père Maximien. Lactance en particulier imagine de mys- 
térieuses intrigues tramées par cet Auguste déchu, qui en au- 
rait été lui-même la victime. Il nous assure en effet que 
Fausta aurait été entraînée par son père à {trahir son époux 
et à le lui livrer désarmé, sans gardes, en laissant ouverte 
la porte de la chambre où il devait reposer. Car Lactance 
n'ignore rien de plus secrètes machinations : ses yeux percent 
les ombres les plus épaisses ; ses oreilles saisissent les mots 
murmurés tout bas. Il plonge même dans/le fond des cons- 
ciences pour y trouver en faveur de son héros, Constantin, 
les motifs d’excuse ou de louange que les faits eux-mêmes 
ne pourraient lui fournir. 

Le poète, qui n’a pas à discuter les témoignages, a usé de 
son droit en acceptant le récit de Lactance comme le plus in- 
téressant et le plus dramatique. Ce récit même est devenu, 
grâce à lui, plus vraisemblable. Comment se peut-il faire en 
effet que Fausta accepte les propositions criminelles de son 
père ? Les prières, les caresses, l’appât même d’un hymen 
plus glorieux n’expliquent pas suffisamment une pareille dé- 
termination. M. Mouzin a fait agir le ressort le plus puis- 
sant sur l'âme de la femme, la jalousie. On comprend que 
F'austa jalouse n'hésite pas à se faire la complice d’une ven- 


204 MÉMOIRES 


geance implacable. Quant à Maximien, qui a su reconnaître 
Minervine dans Séphora, il lui suffira de rappeler à Fausta 
l’amour de Constantin pour sa première femme, d'éveiller 
petit à petit ses soupçons, jusqu’à ce qu'il ait pu lui montrer 
son époux renouant ou paraissant renouer ses anciennes 
relations: alors Fausta pourra devenir l'instrument docile de 
ses projels. Tel est le sujet de ce deuxième acte. 

La scène la plus intéressante, qu'il nous importe de signa- 
ler, est précisement celle où se rencontrent Constantin et 
Minervine, épiés par Maximien et Fausta. Nous sommes 
aux Alyscamps, la nuit. Minervine est venue rejoindre son 
fils Cripus caché par Lactance, dans les catacombes de cette 
nécropole. Constantin l’a suivie. L'empereur attaché désor- 
mais à sa nouvelle épouse vient donner l’ordre à Minervine 
de s'éloigner de lui. Son cœur s'est ouvert à l'amour, par 
la politique : 


Je tiens, par ma grandeur, à l'épouse nouvelle : 
A tout jamais elle est en moi, je suis en elle. 


Mais il a peur encore des souvenirs passés. La voix de 
Minervine lui rappelle trop les anciennes tendresses. Il n'est 
sûr de lui que si elle consent à fuir sa présence. Cet attrait 
irrésistible de la femme sur les sens de Constantin, répond 
encore moins à la nature humaine qu'à la vérité historique. 
Le goût de Constantin pour les femmes s’accrut de plus en 
plus, à mesure qu’il avance en âge. Rendons à César ce qui 
est à César. Les sérails ne datent pas à Constantinople de la 
venue des Turcs. Ce fut Constantin qui en introduisit l’usage, 
d’ailleurs suivi par ses successeurs chrétiens. Cependant le 
poète, par intérêt pour son personnage de Minervine, a 
essayé d'effacer autant que possible ce souvenir compromet- 
tant. La pureté de son principal personnage risquait de se 
ternir au contact des passions libidineuses de Constantin. 
Il faut que l’empereur soit sous le charme et prête l'oreille 
aux paroles saintement enflammées de son Egérie chrétienne. 


1 * DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 205 


Tel est en effet le rôle de Minervine dans la pièce. Elle a 
l'ambition, puisqu'elle est repoussée comme épouse, de laisser 
du moins sa foi, comme un souvenir d'amour, dans le cœur 
de Constantin. Que leurs âmes séparées par la politique res- 
tent unies et confondues dans le christianisme ! 


Va, ton terrestre hymen n’a plus rien qui me touche. 
Ta beauté que l’on vante; où prends-tu le soupçon 
Qu'en mes veines elle ait reveillé nul frisson ? 

Si ma chair a crié lorsque tu m'as bannie, 

J'étais païenne, et c’est ce qu'en moi je renie. 
J'eus tes premiers élans. Il suffit. Désormais 

Je porte mes désirs à de plus hauts sommets. 

Ce que je veux de toi, c’est l’éternelle flamme ; 
C'est ton âme à jamais épouse de mon âme, 

C'est l'union qui n'a ni fin, ni temps, ni lieu, 
L’'extase où l’on se fond, où l’on s'abîme en Dieu. 


Ce caractère de Minervine paraît étrange. Il reste vrai 
pourtant ;par son étrangeté même, malgré quelques traces 
d’une religiosité précieuse qui est un peu trop de notre temps. 
Cette volupté mêlée d'ascétisme tient à la fois de la corruption 
où s’effondrait le paganisme et de l'influence des religions 
orientales qui prêchaient le renoncement. L'amour platoni- 
que n'était plus d’ailleurs, une forme particulière d’un sen- 
timent esthétique dont les âmes de philosophes pouvaient 
seules goûter la délicatesse. Il était devenu un idéal, un be- 
soin même pour certaines femmes qui, pénétrées tout à coup 
du sentiment de leur dignité, cherchaient en lui un asile con- 
tre les tentations d’une société dépravée. Il faut féliciter M. 
Mouzin d’avoir si bien rendu des sentiments si délicatement 
nuancés, sans aucun effort de style et sans trop de recherche 
dans la pensée. 

Mais Constantin n’a pas saisi le sens des paroles de Miner- 
vine : il n’y voit tout d'abord qu’un amour désespéré, se dis- 
simulant sous le voile de la religion. Son scepticisme en 
profite, pour s'exprimer en de très beaux vers, qui me pa- 
raissent bien rendre, avec quelques restrictions, la pensée 


206 | MÉMOIRES 


philosophique et religieuse qui a gouverné la politique de 
Constantin. Cet empereur n’a jamais cru sincèrement qu’à un 
Dieu unique. Quant au formalisme des religions, il l’a mé- 
nagé, en ne s'y laissant prendre qu'à demi. Par exemple, il 
a mis son habileté indifférente à unir et amalgamer les prin- 
cipales cérémonies des deux religions en lutte, pour en tirer 
un culte éminemment politique, qui pût contenter les paiens 
autant que les chrétiens. S'il arbore la croix comme symbo- 
le, c'est pour profiter d’une équivoque. Car le soleil, qui était 
alors la grande divinité des païens, était représenté par 
Apollon tenant en main un sceptre croisé. En un mot Cons- 
tantin n'a jamais vu dans la religion qu'un moyen de gou- 
vernement. Voilà pourquoi, ce semble, il faut louer le scepti- 
cisme religieux que M. Mouzin lui a prêté ici, en regrettant 
qu'il l'ait moins fortement accusé, dans le reste de la pièce : 


Où voir le Dieu réel ? son reflet luit dans l’astre 
Que j'adore. Mithra, Zeus, Jéhovah, quels noms 
T'ous plus indignes, tous plus faux, nous lui donnons ? 
Et ce suprême esprit que nul esprit ne sonde, 

Ce foyer dont la moindre étincelle est un monde, 
Voilà : chacun de nous en dispose à son tour, 

Moi pour ma politique, elle pour son amour. 

Le vrai, tout révélé soit-il, chacun le change ; 
Pontifes, peuples, rois nous pétrissons de fange, 
Quelque idole qu'encense au gré de quelque erreur, 
Celle-ci pauvre femme, ou moi pauvre empereur. 


Cependant Minervine promet de partir : elle ne demande 
plus qu’un jour pour sauver Constantin qu'elle sent menacé. 
Son sacrifice est complet. Constantin est touché : il promet 
à cette femme qu'il abandonne de garder pieusement son 
souvenir dans sa vie et sa foi dans son règne. Cette promesse 
est peut-être donnée avec les ‘apparences d’une trop grande 
sincérité. Quoi qu'il en soit, M. Mouzin a très bien rendu 
l'influence que la femme commence à ‘exercer sur les cœurs, 
dans l'intérêt de la foi nouvelle, Auprès des Augustes de ce 
siècle, il n’est pas rare de rencontrer une femme pieuse, illu- 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE | 207 


minée même, qui les protège et les éclaire. Parfois cette fem- 
me sort des rangs les plus obscurs de la société. Hélène était 
la fille d’un hôtelier, «stabularia», dit St Ambroise. Elle s’at- 
tacha à Constance par un amour de hasard qui révéla les 
qualités supérieures de son âme, et les grandeurs cachées de 
sa foi religieuse. Minervine, dans le drame, joue à peu près 
le même rôle auprès de Constantin. C'est ainsi que cette 
scène du deuxième acte qui est, à mon sens, la plus origi- 
nale de l'œuvre, prend un air de vérité, au milieu même de 


la fantaisie. 
IV 


Avec le troisième acte, nous reprenons le récit de Lactance 
de plus en plus dramatique. Le rhéteur a groupé les événe- 
ments avec une adresse telle qu’on dirait un conte arabe, sui- 
vant le mot de M. Duruy. En séduisant les imaginations, on a 
plus de chance de faire accepter les mensonges. Quant à M. 
Mouzin, il a vu dans ce récit une série de coups de théâtre 
propres à piquer la curiosité; et voilà pourquoi il s’en est 
emparé. Cette raison suffit. Il peut du moins appuyer cette 
partie de son drame sur un témoignage, sur un texte. [l y a 
de quoi mettre en repos des consciences plus scrupuleuses 
que celle d'un poète. 

Dans la pièce, comme dans le récit de Lactance, Fausta, 
qui ne tarde pas sentir le remords du crime dont elle allait 
être complice, révèle la trahison à Constantin lui-même. 
Elle a tout disposé pour sauver son mari. Elle consent même 
à préparer avec lui une sombre comédie qui permettra de 
faire éclater au grand jour la perfidie de Maximien et de 
prendre le coupable isur le fait. Lorsque la nuit est venue 
les gardes sont éloignés. Un eunuque reçoit l’ordre d'aller 
dormir, dans la couche impériale. Maximien entre facilement 
dans la chambre de Constantin, poignarde cet eunuque et 
sort tout glorieux en criant : « l'Empereur est mort! » 

M. Mouzin a choisi, pour remplir ce rôle si peu en- 


208 MÉMOIRES 


viable de l’eunuque, ce Glabérius dont la voix, au premier 
acte, se prêtait, avec tant de souplesse, aux divers oracles 
des dieux. Ce caractère est une des plus heureuses création: 
du poète. Glabérius n’est pas simplement l’eunuque ordinai- 
re, ce personnage dont l'importance va grandir et que nous 
rencontrons, à cette époque, auprès des jeunes gens, des sé 
nateurs, et des Césars énervés, donneur d’humbles conseils, 
confident attentif, dans le sein duquel s'épanchaient des can- 
cans de femmes, être douteux dont la « voix pointue » et 
les charmes indécis, éveillaient d’ignobles passions, serviteur 
docile qui payait de son impuissance la mission particulière 
dont il était chargé. Glabérius rappelle encore plus, par 
ses mœurs et ses manières, les parasites de l’ancienne Rome. 
Il se montre leur successeur par une certaine virilité de 
gourmandise qui paraît compenser chez lui l’autre, celle qu'il 
a perdue. Son estomac lui tient lieu de tout le reste. Cette 
gourmandise même, qu'il emprunte à ses illustres ancêtres 
de race latine, s'accroît chez lui de l'influence contrariée, 
mais encore latente, des autres vices qui lui sont interdits. 
Ainsi nous est apparu Glabérius, au premier acte : 


Ah!fil le César des chrétiens |! 
Par Bacchus et Junon, suis-je l’un des soutiens 
De ce culte qui force à l'oubli de soi-même, 
Qui condamne à jeûner, qui crée un monde blême, 
Où disparaît l’eunuque engraissé de loisirs, 
Devant l'anachorète amaigri de désirs ? 
Je tiens pour Maximien et la vieille croyance : 
L'Olympe jouisseur me plaît : j'ai confiance 
Qu'il daignera m’admettre à la félicité 
D'être gris de nectar toute l'éternité. 


Au début du troisième acte, Glabérius a bu en qualité de 
prégustateur un narcotique, que Maximien l’avait chargé de 
verser à Constantin pour hâter son sommeil. Ce breuvage & 
obscurci l'intelligence de l’eunuque, tout en stimulant ses 
sens dont il a tout à coup oublié la disgrâce irréparable. Il 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 209 


aperçoit Fausta, et son œil enivré croit la voir dans le sim- 
ple appareil d’une beauté mi-vêtue : 


t Mais oui, j'admire ainsi, sans m'émouvoir, 
Ce dont un sénateur mourrait, s’il l'osait voir. 
Rare beauté ! sa taille a des contours d'amphore, 
Quelle coupe d’albâtre est son sein ! Je l'adore 
Moi... Je me sens artiste et, si j'eusse essayé. 
Dans ma vocation je fus contrarié... 

Je porte un déluge d'amour. 

Voici l'appartement des femmes. À mon tour. 


Glabérius est donc l’indigne victime de Maximien. Mais 
celui-ci ne jouit pas longtemps de son triomphe. Bientôt 
il se punira lui-même de son erreur, comme l’Ajax du théâ- 
tre grec, qui se tue pour avoir immolé les troupeaux de l’ar- 
mée, à la place d'Ulysse et des Atrides. Constantin en effet 
paraît tout à coup aux yeux de Maximien, convaincu dès lors 
de sa déchéance et de sa honte : et le vainqueur étale de nou- 
veau son christianisme d'emprunt et tout à la surface : 


Sur un monde qui meurt il naît un autre monde; 
Les siècles font ainsi leur éternelle ronde ; 

C'est elle qui t'emporte et non pas moi... Tandis 
Que dans Rome le glaive écrivait vos édits, 

Que vos sénats crevaient sous l’orgie indigeste, 
Qu'on débauchait les grands, et qu’on noyait le reste, 
Nous avons vu monter de l’orient vermeil 

Des peuples éblouis d’un sublime réveil, 

Et, du sombre Occident nous avons vu descendre, 
D’autres peuples rués sur votre empire en cendre. 
Entre ces deux courants s’est brisé ton orgueil; 

Tu mettrais l'Italie et la Gaule au cercueil, 

Que rien n’empêcherait les jours nouveaux d’éclore. 


On saisit ici la trace d'une vaine rhétorique qui a déposé 
sur les lèvres de Constantin, des mots brillants et sonores 
sans toucher au cœur qui garde ses passions aussi peu chré- 
tiennes que possible. Voici cependant le tyran qui se révéle : 


. 210 MÉMOIRES 


C'est peut-être un devoir de paix et de justice 
Que, pour le bien de tous, ma main t’anéantisse, 
Que je disperse aux vents, tout ce qui fut à toi, 
Tes ossements, tes dieux, tes emblèmes. 


Mais Fausta a parlé: la femme est encore maîtresse du 
cœur de Constantin, dans l'éclat de sa jeunesse. Il consent à 
une demi-clémence. Maximien ne sera pas étranglé par son 
ordre. C’est pourtant la version d'Aurélius Victor. M. Mou- 
zin a voulu que l’Auguste triomphant, par un raffinement de 
crainte, se contentât de condamner à la prison l’Auguste dé- 
chu. De cette fiction, il saura tirer d’heureux effets. Car Ma- 
ximien pour échapper à la honte se réfugiera dans le suici- 
de. Le poète s'appuie ici sur le témoignage d’Eusèbe et d'Eu- 
mène. Îl est vrai que, suivant ces deux auteurs, Maximien 
aurait finit sa vie au bout d’une corde. Le poète a préféré le 
poignard comme plus dramatique et moins choquant. Maxi- 
mien méritait mieux que le châtiment réservé à l’esclave. Or, 
il convenait, pour rentrer dans la vérité historique, de mé- 
nager la dignité de ce personnage, au risque de se mettre en 
contradiction avec des témoignages obscurs et suspects. 

Le poète ne s’y est pas trompé: au milieu de ces téné- 
breuses exécutions, autour desquelles la servilité a fait le 
silence, l’histoire lui-même, comme l'a dit M. Duruy, doit 
passer du côté des victimes et réserver ses reprobations pour 
le bourreau. Quoi que nous en ayions, l'intérêt dans cette 
pièce, comme dans l'histoire, s'attache à Maximien. Le poète 
a donc eu raison de lui conserver, au milieu même de ses 
perfidies, une certaine majesté tragique. Ce Maximien n'est-il 
pas, après tout, le champion d’une foi vieillie et d’une grande 
tradition qui s’en va ? si l'ambition a tenu plus de place chez 
lui que les intérêts religieux, il n’en est pas moins vrai que 
le poète nons le représente dans les manifestations de sa vie 
extérieure et pour ainsi dire, à la parade, dans cette foire 
éternelle de la politique. Il ne faut pas oublier, d’un autre 
côté, que les persécuteurs religieux sont, en général, des 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 211 


ignorants ou des égarés plutôt que des méchants. Parmi 
les empereurs romains qui persécutèrent les chrétiens, 
avec le plus de violence, on compte les hommes les plus ver- 
tueux qui se soient jamais assis sur le trône, comme Marc- 
Aurèle et Julien. Ceux, au contraire qui ne donnèrent au- 
cune attention à leurs progrès et les ménagèrent, furent les 
plus détestables des princes, tels que Commode et Hélioga- 
bale. C'est pourquoi, M. Mouzin a eu raison historiquement 
de ne pas trop noircir son Maximien, et de soutenir jusqu'au 
bout l'intérêt que nous portons à ce caractère, resté grand 
par quelque côté, dans ses intrigues, ses humiliations, son 
crime même et surtout sa mort. 
Ses dernières paroles sont vraiment belles : 


Des chaînes ? Flétrissure! Ils accordent leurs haines, 
Pour m'avilir. Déjà dans les bornes humaines 
J'étouffe.. Que serait-ce en leurs cachots hideux ? 
— Arrière ! Je suis fils d'Hercule ! oh ! pas un d’eux 
N'est viril... race ignoble ! et celui-ci qu'on nomme 
César, qui croit me vaincre, a peur du sang d’un homme. 
— Vainqueur douteux qui dois me jalouser demain, 
Vois ce char triomphal, vois ce peuple romain, 
Unanime à m'offrir, dans son deuil grandiose, 

Ce que tu n'auras pas chrétien — l’apothéose ! 

A genoux tous ! — Reçois mon dédain pour adieu, 

Et règne en paix. Tu n'es qu'empereur... 


( Z/ se frappe. ) 


Je suis dieu. 


La mort de Minervine, frappée par Maximien quelque 
temps auparavant, termine le drame. Tout ici respire la pu- 
reté de la religion nouvelle, et l’hosannah chrétien se mêle, 
sur les lèvres de la mourante, aux accents d’un amour épuré, 


n'ayant déjà plus rien d'humain. Séphora dit à son ancien 
époux : 


Tu ne m'aimes que loin. est-ce assez loin la mort? 


Constantin, Fausta, Crispus survivent-seuls, réservés à de 
nouvelles tragédies plus sanglantes encore. Le précurseur 


212 MÉMOIRES 


de ces princes qui érigeront en maxime d'État le meurtre 
de leurs proches va révéler bientôt des fureurs sanguinaires. 
Maximien l’a prédit à Fausta: | 


Crois-tu qu'après ce sang il n’er. verse plus d'autre : 
Non... un tigre est caché sous ce masque d'apôtre. 


Rapprochons de cette prophétie ces deux vers qui furent 
un jour affichés sur les portes du palais de Constantin de- 
venu l’empereur de Byzance, cachant sous sa pourpre et ses 
pierreries le sang dont il est couvert, celui de sa femme et 
de son fils, après celui de Maximien, son beau père: 


Saturni aurea secla quis requiret ? 
Sunt hæc gemmea, sed Neroniana. 


Cherchez-vous l'âge d’or, le siècle de Saturne ? voici l’âge 
de la perle, qui est aussi le siècle d'un Néron! 


V 


Tel est le drame de M. Mouzin. Outre un réel talent pour 
la poésie, cette œuvre dénote une étude sérieuse d’une épo- 
que obscure, séduisante par ses obscurités mêmes. On ne 
saurait trop encourager les tentatives de ce genre. Car le drame 
historique, transmis comme un héritage par les classiques à 
l’école romantique, subit aujourd’hui une crise bien grave, mal- 
gré l'éclat si brillant qu'il a jeté, dans la première moitié du 
siècle. Nous ne sommes guère plus capables de nous attacher, 
au théâtre, qu'aux héros qui nous ressemblent le plus, vêtus 
de l’habit, de la redingote ou de la blouse, tandis que nous 
nous sommes détachés petit à petit des héros graves en toge, 
en pallium, et même en pourpoint qui ont le malheur pour 
nous de ressembler trop à des échappés de la tragédie. Si par 
hasard, ces braves héros du passé sont admis sur la scène, 
après mille démarches humiliantes, les voilà condamnés à se 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE | 213 


faire petits pour s’abaisser au niveau de notre humanité ! 
Justement l’histoire qui plaît d'autant plus à nos contempo- 
rains qu’en devenant plus curieuse et indiscrète, elle favorise 
davantage notre goût secret ou affiché pour le scandale, a 
ouvert toute grande la porte du boudoir, de l'alcôve et de la 
taverne, où la majesté elle-même se présente à nos yeux, 
amoureux d’un tel spectacle, dans le déshabillé le plus com- 
promettant. Dès lors l'idéal du drame historique n'a plus été 
qu’une sorte de comédie bourgeoise ou populacière, dont les 
personnages qui sont des rois et des empereurs agissent 
dans le débraillé d'une vie privée bassement scélérate ou 
ignoble.Etle public, qui en est venu, sous l'influence de cette 
esthétique nouvelle, à ne plus séparer la vérité historique de 
l'absence de toute grandeur et même de l'affectation dans le 
vice, ne consent guère à applaudir au théâtre que l’histoire 
de l’abjection humaine. 

Quel sera donc, dans ces conditions, l'accueil réservé à 
l’auteur dramatique soucieux de rester fidèle à la gravité his- 
torique et convaincu que même les plus grands scélérats de 
l’histoire empruntent au rôle qu'ils ont joué une certaine di- 
gnité qui ne se prête nullement aux violences crues de nos 
habitués de cours d'assises ? à quelles railleries ne s'expose- 
ra-t-il pas, si, au lieu de s'arrêter dans les bas-fonds où 
grouille la bête humaine, il gravit les sommets où grondent 
les tempêtes de la politique, de la philosophie et des grandes 
passions ? Bien plus, s’il s'avise d'appeler au secours de son 
analyse pénétrante ou de son imagination enflammée le vers 
si merveilleusement propre à servir de barrière contre l'in- 
vasion de la familiarité brutale, pourra-t-il se faire pardon- 
ner sa manie de poète suranné et vieillot ? Certes pour ten- 
ter une pareille entreprise, il faut avoir plus que du courage, 
je veux dire une certaine candeur de talent, d'autant plus rare 
qu'elle est moins appréciée, dans une époque de raffinement 
et de scepticisme. 

Avril 1885 
AuGusTE MAS. 


2 


| UNE EXCURSION 


A BONNIEUX ET A BUOUX 


Rapport sur les fouilles faites dans des stations préhisto- 
riques à St-Saturnin d’Apt et à Buoux 


ESA 1 nous n'avions reçu, MM. Duhamel, Sagnier et moi, 
LS le plus gracieux accucil de la part de M. Louis 
SA Jullian, lors de notre ;visite des 22, 23 et 24 octobre 
1884, à Bonnieux et à Buoux, je craindrais d'empiéter sur 
un terrain qui ne m'appartient pas, en vous donnant, com- 
me aperçu, ces quelques notes sur les fouilles heureuses et 
productives que pratique ce chercheur intelligent, dans nos 
environs, depuis quelques mois; mais, tout en lui laissant 
le mérite justement acquis et le soin de vous donner plus 
tard une étude plus complète, puisqu'il veut bien s’asso- 
cier à nos travaux, en faisant partie de notre Académie, je 
me sens plus autorisé à vous faire connaître à peu près 
toute l'importance de ses recherches et de ses découvertes, qui 
viennent ajouter à notre département quelques stations nou- 
velles occupées par l’homme aux époques préhistoriques. 
Dans des travaux antérieurs, j'avais déjà attiré l'attention 
des savants archéologues sur la région qui nous occupe. En 


1876, dans un rapport au congrès tenu à Arles, tout en 


Li 


MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 215 


parlant d’Arles romaine, Arles celtique et Arles antéhisto- 
rique, je m'étais quelque peu éloigné de cette antique cité, 
pour donner un apercu rapide des espérances que me 
laissaient les affluents du Rhône en amont, et, après avoir 
consacré un chapitre au Gardon, j'avais été conduit tout 
naturellement, à donner quelques détails sur la vallée de la 
Durance, où, en première ligne, se plaçait cette Combe de 
Lourmarin, ouvrant un accès facile à l’intérieur du pays, 
dont la défense a été la préoccupation de tous les peuples. 
Je disais « qu’explorés avec soin, ces lieux nous donneraient 
« de précieux renseignements sur ces époques obscures, 
« puisque, sur bien des points de ces plateaux, on devait re- 
« trouver les traces de ses anciens habitants ». 

J'ai eu, depuis, de fréquentes occasions de revenir sur cette 
vallée de la Durance, et je ne me suis jamais lassé de dire 
qu'elle était appelée à nous fournir les documents le plus 
autorisés pour notre histoire. J'avais même fait appel à cer- 
taines sociétés, pour obtenir les crédits nécessaires, qui sont 
souvent alloués à ceux qui se livrent à ces recherches. 

Je n’ai rien obtenu, il est vrai, quoique ma demande, on 
le voit, fut des plus motivées. 

Je n'ai donc pas été surpris, lorsque j'ai appris que des 
fouilles dirigées par un explorateur qui y consacrait ses pro- 
pres deniers, avaient complètement réussi. Je me félicite 
même de cette coïncidence de découvertes faites peu de temps 
après ma demande de fonds, m’appuyant sur elle, pour re- 
nouveler une seconde tentative. 

Après cette courte revue retrospective de mes démarches, 
j'ai hâte de vous faire connaître les résultats des dernières dé- 
couvertes faites dans cette partie de l'arrondissement d’Apt; 
elles constituent à elles seules une des plus belles pages de 
ces époques lointaines. 

C'est tout d’abord à St-Saturnin d'Apt, dans une caverne 
qui ne m'est pas exactement connue, que M. Jullian ouvrait 
cette série de recherches qu’il se propose de continuer plus 
tard dans la même région. . 


216 MÉMOIRES 


Je dois dire que, habitué à ces fouilles, en homme habile 
et fortuné, il a déjà exploré sur notre frontière italienne, la 
grotte célèbre de Menton, où M. Rivière découvrait à 8 mè- 
tres de profondeur ce fameux squelette humain, qui nous fut 
un instant contesté par notre voisine l'Italie. 

En poursuivant plus profondément encore, ses recherches 
l'amenèrent à découvrir à 5 ou 6 mètres en dessous du pre- 
mier, un nouveau squelette humain, qui donnait encore une 
plus haute antiquité à l'occupation première de cette grotte. 

Ces succès donnent du courage. C’est à St-Saturnin d’Apt 
qu'il découvre des ossements humains, dont un squelette 
entier couché, comme ceux de Menton, sur le côté, ainsi que 
doit le faire tout homme qui s'affaisse et s'étend pour ne plus 
s'éveiller ; ayant aussi, double rapprochement, un collier de 
coquilles marines (Troques ou Turbo) autour des vertèbres 
du cou comme le squelette de Menton. 

Il y a loin de ce mode de sépulture, où l'homme, brisé par 
la fatigue, se creuse lui même sa tombe, laissant au temps le 
soin de recouvrir ses os, aux sépultures des époques néoli- 
thiques et du bronze qui sont accompagnées d’un rite funé- 
raire et de cérémonies pieuses que commandent déjà la véné- 
ration des morts. 

Le squelette de St-Saturnin d’Apt, a été fixé avec soin et 
dans sa position naturelle, sur un bloc de ciment et de plà- 
tre du poids de 4 ou 500 kilogrammes environ. C'est vous 
dire toute l'importance qu'il a pour nos régions. 

Nous ne voulons pas insister sur cette station nouvelle 
qui doit appartenir à la période paléolithique. 

Ensuite, viennent, par ordre de date, les environs de Buoux. 
où les chantiers d'exploration furent transportés, et c'est 
dans la ravissante vallée de l’Aigue-Brun, qui reste encore 
un problème à résoudre, au point de vue géologique, pour 
en expliquer le déchirement, que nous retrouverons encore 
ces traces des générations disparues. 

Ah !si nous admirons aujourd'hui cette vallée délicieuse, 
d'où monte faiblement le bruit continu, doux et monotone, 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 217 


du petit ruisseau de l'Aigues-Brun, qui semble vouloir ca- 
cher ses ondes limpides, et nous dérober son cours sous la 
pierres et la mousse ; le même saisissement d'admiration 
avait depuis longtemgs fixé sur ses bords abruptes d'autres 
populations, qui, elles aussi, contemplaient cette rude nature 
aux prises avec les tressaillements du sol. 

Il faudrait fouiller partout ici, soulever chaque bloc, pio- 
cher le moindre recoin de terre, et ne rien laisser sans exa- 
men, car partout s’accuse l’homme préhistorique. Sous les 
rocs amoncelés, qui, dans leur chute, formèrent des refuges 
bizarres et multiples, les poteries et les foyers existent. Puis 
lorsque la montagne, profondément sapée par. le temps, 
s'avance en puissants encorbellements, ce sont alors des abris 
sous-roche qui défient toute comparaison : alors les couches 
géologiques se projetant en dehors. surplombent leurs mas- 
ses prodigieuses, comme pour protéger encore ces antiques 
populations contre nos recherches. 

Un de ces abris monstrueux, bien exposé au midi, d'une 
longueur de plus 35 mètres, placé au dessous de la grotte du 
Pigeon (1), est une véritable cachette de silex, où depuis long- 
temps, on vient chercher les anciennes armes de pierre. 


(1) Je n'ai eu connaissance des fouilles faites, 1l y a environ 18 à 20 
ans, par un de nos membres, M. Jules Terris, qu’après la lecture de ce 
rapport. Je m'empresse donc de combler une lacune qui serait regret- 
table, si je ne mentionnais que la découverte de cette station lui ap- 
partient. 

On suppose aussi, mais sans preuves certaines, que M. Requien a 
visité ce point à une époque indéterminée, dont il n’a laissé, à notre 
connaissance, aucune description; tout ce que nous savons de lui, c’est 
que, vu l'abondance des ossements qu'il avait rencontrés à la grotte du 
Pigeon, il avait cru devoir rapporter cet horizon, avec celui des osse- 
ments d'Hippanius de Cucuron, qui existe sur l’autre versant. Malgré 
la durée énorme de temps qui sépare ces deux âges, il n’en faut pas 
moins reconnaître une sagacité extraordinaire de la part de ce savant, 
surtout à cette époque où la géologie était tout à faire. 

Enfin, dans un travail très remarquable de M. Emile Arnaud d’Apt, 
publié en 1806-1867, dans les annales de la société littéraire, scienti- 
fique et artistique de cette ville, tome 4, sous le titre de: Études pré- 
historiques sur les premiers vestiges de l'industrie humaine et la fin de 


218 MÉMOIRES 


Ancien atelier des hommes de l’époque Moustérienne. 
Cet abri a dû servir si longtemps à ce travail laborieux de 
Ja taille première des armes en silex, que ce gisèment n'est 


la période quaternaire dans le Sud-Est de Vaucluse, nous trouvons 
une description fort détaillée de cet abri sous roche, ou refuge, qui 
est en réalité un atelier, avec gravures et coupe à l'appui, où cet auteur 
attribue la découverte intéressante de cette station faite quelque temps 
avant leur excursion commune, à notre collègue M. Jules Terris. 

La coupe de la planche 1 fig. r donne, de haut en bas : 

1° de 0,10 à 0,25 de hauteur de terre meuble avec sélection organi- 

que et débris de charbon. 

2° de 0,15 à 0,40 d'épaisseur de fragments de molaire provenant du 

bancs voisins et supérieurs. 

3° de 0,45 à 0,50 de terre mélangée de menus pierrailles avec quel- 

ques silex taillés et rares ossements. 

4° en dernier lieu 1,50 et plus de terre fine contenant beaucoup 

d'ossements et de silex. 

C'est cette couche n° 4, que l’on exploite encorc et qui, vu sa hau- 
teur indéterminée, prouve une longue occupation. 

Parmi les nombreux dessins de silex décrits et figurés dans cette 
notice, la figure 7 de la planche 2 représente une pièce remarquable 
qui rappelle le type de St-Acheul-ou-Chélleen, par sa forme amygda- 
‘loïde. Les figures 32 et 24 de la planche n° 5 se rapprochent de 
même de ce type classique. 

Nous reproduisons, sous le n° r, cette belle pièce en amande, dite 
coups de poing, qui est la plus importante de la série. Nous aurions 
voulu revoir cette arme ,primitive, dans la collection de M. Arnaud 
à qui elle avait été confiée fmais nous n'avons pu savoir au juste ce que 
sont devenues toutes les richesses géologiques et préhistoriques que 
M. Arnaud avait laborieusement réunies pendant son long séjour à 
Apt. 

Les ossements d'animaux représentent l'Equus caballus, l'Ibex ou 
bouquetin ; Cervus elaphus, Lupus cuniculus; et une prémolaire petite 
pouvant appartenir à une gazelle. M. Larlet Ed. et Albert Gaudry, 
qui ont bien voulu examiner cet échantillon, pensent que, si elle n'ap- 
partient pas à la gazelle, elle doit du moins révéler un chamois de 
petite taille. 

Ce même volume 4 contient, page 55, une note de M. Garcin sur 
certains crânes dolichocéphales retrouvés dans les environs,toujours par 
MM. Arnaud et Terris,mèlés à des ossements de rennes. Il signale aussi 
la découverte du vallon de Buoux, puis sur le plateau des Claparèdes, 
il mentionne les nombreux silex, pointes de flèche et haches variant 
entre 0,05 et 0,25 de longueur. 

Toutes ces découvertes dont il serait utile de revoir les types, me 
font encore plus regretter de ne pouvoir consulter à loisir les pièces 
originales dont il est fait mention. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 219 


pas encore épuisé, et plus vous fouillez en contre bas du ter- 
rain naturel et plus les silex se montrent abondants. Actuel. 
ment, il est vrai, les plus belles pièces ornent bien des collec- 
tions étrangères, car nous savons du propriétaire, que de 
partout, d'Italie, de la Toscane et d’ailleurs, des chercheurs 
viennent souvent exploiter cette riche couche. Il faut aussi se 
persuader que ces ateliers ne contiennent que des rebuts. Les 
pièces bien achevées ne restaient que fort rarement sur place, 
et cependant quelques-unes sont remarquables par leur re- 
touches qui, faites d’un seul côté, caractérisent le Moustérien. 

M. Jullian a fouillé de nouveau, à plus de 1.00 de pro- 
fondeur, et sur cette hauteur, les éclats de pierre se sont mon- 
trés assez abondants. Ajoutons que la matière première man- 
que complètement dans cette riante vallée (1), où le seul étage 
miocène (Molasse marine et coquillière des anciens) occupe la 
majeure partie. 

Sur la route qui conduit actuellement au fort de Buoux, se 
montrent, tout au bas, quelques affleuremenst du Néocomien, 
qui seul pourrait renfermer certains rognons de silex, mais 
ces nodules siliceuses, si elles existent sur ce point restreint, 
ne peuvent servir à détacher facilement ces belles lames et 
elles n'étaient donc pas utilisées comme dans la colline de 
Roquemaure, où elles abondent; une exception doit cepen- 
dant cest faite pour Sault, seul point des environs où la taille 
s'exécutait sur les lieux d'extraction. 

C'est aussi sur cette mêmz route, récemment construite, 
pour arriver facilement au ifort, que se trouvent des silos, 
coupés et mis à découvert par ces travaux ; nous en avons 
vu plusieurs, les uns à la suite des autres, dont les fouilles 
ont été productives. ° 


(1) La mème observation a été faite par M. Arnaud, dans le même 
tome 4, où il dit : 

« Tous ces silex ont été apportés de loin, car on n'en rencontre 
« pas dans les roches voisines, ils ont été choisis avec discernement, 
« à en juger par leur cassure large et régulière, 


220 MÉMOIRES 


Plus loin, placés sur les talus du même chemin, qui ser- 
pente au fond de cette charmante gorge rocheuse, en suivant 
les sinuosités capricieuses de l’Aigue-Brun, ce sont de nom- 
breux foyers où les débris de poteries abondent. Il n’est pas 
jusques au plateau du fort même, qui ne contienne ces 
mêmes poteries, mélangées cette fois aux poteries romaines. 

Enfin, une magnifique grotte sépulcrale située à environ 
1,100 mètres du village de Buoux, sur la route exécutée de- 
puis deux ans à peine, qui conduit de Bonnieux à ce petit 
hameau, désormais devenu classique et célèbre, fouillée en 
septembre, à fourni les documents les plus précieux. 

Les déblais ont mis à découvert, toute une série de pote- 
ries, d'ossements d’animaux divers, de silex éclats, d'outils 
en os, le tout retrouvé parmi 11 squelettes, C’est là, que 
parmi les rocs molassiques éboulés des flancs abruptes, dont 
la rencontre a formé une grotte triangulaire, l’homme avait 
confié ses morts. Retraites silencieuses qui conservèrent jus- 
qu'à nos jours ces dépouilles du passé. 

Parmi les objets recueillis, qui m'ont le plus frappé, se 
trouve un poinçon taillé dans le tibia d’un échassier (un hé- 
ron peut-être ); cette pièce curieuse, très pointue et parfaite- 
ment conservée, devait remplacer bien avantageusement nos 
fines aiguilles, dans les mains de ces ménagères des temps 
reculés. Puis une autre pièce, encore plus rare, consiste dans 
une aiguille en os, à double chas ; large, plate et, recourbée. 
C'est la première fois que je rencontre un outil de ce genre 
ayant cette singulière disposition.Je suppose, non sans raison, 
qu’il devait servir à confectionner les vêtements de peaux 
d’animaux, car les chas étant d’un diamètre de plusieurs mil- 
limètres, un boyau assez forts devait faire l'office de nos fils 
déliés. 

D'autres poinçons remarquables se montrent parmi ce mo- 
bilier qui appartient, presque par ces deux pièces à une habi- 
tation. Une hache entière très petite et divers fragments 
d’autres, quelques percuteurs en diorite, serpentine ou silex, 
quelques polissoirs en roches diverses, un lissoir en os au 


DE L’'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 221 


ciseau, et dés esquilles d'os affilées et autres pièces complè- 
tent, soit l’'ameublement si nous la ‘considérons comme une 
habitation, soit un mobilier funéraire si nous la prenons pour 
une sépulture. 

Parmi les nombreux éclats retrouvés dans ces fouilles et 
dont quelques-uns nous ont étégé néreusement offerts par 
M. Jullian, je signale les formes des figures 2, 35 et 4, quiont 
un caractère Moustérien, surtout les n° 4 et 3. 

La figure 4 est caractéristique, malheureusement brisée, 
elle faisait partie d’une superbe pointe de flèche, pareille à 
celles que j'ai rencontrées dans les Alpes et dont j'ai publié 
les dessins dans une notice spéciale sur cette région. 

La figure n° 3 est très accusée pour ne pas la faire ren- 
trer dans ce groupe; de même le n° 2, vient tout naturelle- 
ment prendre sa place à côté des belles formes de cette 
époque. 

Enfin, les figures n° 6 et 7 représentent deux belles lames, 

Les poteries sont ici largement représentées, je ne puis en 
énumérer le nombre ni les formes; une d'elles sphérique (5), 
presque entière, à goulot évasé, portant sur ses flancs 
deux anses opposées, rappelant vaguement une flûte de Pan, 
formées par une bande de terre large de 3 ou 4 centimètres 
et longue d’aumoins 10 à 12, où se trouvent pratiqués une 
quinzaine de tubes verticaux accolés et réunis, dites anses 
fuyautées, méritait cette courte description. 

On devine le mode de suspension, où la corde revenant 
sur elle même, pour utiliser chaque tube, formait un véri- 
table accouplement de moufles. 

Elle a 0,22 de hauteur, 0,60 de circonférence à sa par- 
tie la plus renflée et 0,06 de diamètre au goulot. 

Souvent les ornements grossiers et primitifs se retrouvent 
sur bien des morceaux isolés. 

Quant aux armes en silex, bien imparfaites, nous ne pou- 
vons mentionner qu’une lame de o,115 de longueur, très 
amincie, quelques pointes de flèches ou de javelots à peine 
ébauchées et d’autres menus éclats sans formes définies. 


222 MÉMOIRES 


Les animaux sont représentés par : Bos primige®ius; Capra 
primigenia;Cervus CARRE CtEERS capreolus;Sus scrofa. 
Renard et Chien. 

Le sanglier dont une défense réfendue et aiguisée formait 
une amulette. 

Restent les ossements humains à étudier et les crânes, dont 
quelques-uns bien (1) conservés, donnent les dimensions sui- 
vantes : 

En appliquant à ces dimensions .les formules ordinaires 
savoir : 


manne nt 
= me ne + ee: ne eu me es ee 


DIAMÈTRE FRONTAL [LONGUEUR da CRANE | LARGEUR da CRANEÏ Orbites, Diamètres 


_ tt RE CRD SÉnrS CARS SOS SRE 


ou diamètre ou diamètre 
antéro-postérieur | transversal maxi- 

Minimum Maximum maximum mum Trasstersaus | Yerticaux 
N° 1 —}1 0.092 | 0.112 0.173 0.114 0.040 | 0.032 
Ne 2—1 0.095 | 0.115 0.173 0.125 0.038 | 0.032 
N° 3 —1] 0.102 | 0.119 0.175 0.136 0.039 | 0.038 
N° 4 1 0.095 | 0.110 0.179 0 {41 0.039 | 0.032 
Ne 5 —! 0.091 | 0.106 0.168 0.135 » » 


mms 


Diamètre transversal maximum x 100. 
Diamètre autéro-postérieur maximum, 
Je trouve en suivant le même ordre du tableau que l'indice 


céphalique est pour le 
premier de. . . . . 66,00 
second. . . . . . "72, 00 
troisième . . . . . 78, 00 
quatrième . . . . . 70, 00 
cinquième . , . . . 80, 00 


Indice céphalique — 


(1) Un des humérus de Buoux, avait une cloison de la fosse olécra- 
nienne percée, tandis que l’autre était encore intacte, quoique transpa- 
rente. Cette disposition singulière, qui est cependant l’acheminement 
forcé, pour faire disparaître cette perforation primitive, vient affirmer 
la marche de l’évolution et fait ressortir,ce caractère, par ce cas spécial, 
des modifications croissantes qui se produisent insensiblement sur nous. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE _ 223 


Ce qui se résume en disant que les deux premiers sont 
dolichocéphales, 66,00 et 72, 00 

Que les sous-dolichocéphales ne soit pas représentés. 
_ Que les 3 autres rentrent parmi les mésaticéphales 78, 76 
et 80. | 

Et que les vrais brachycéphales manquent complètement, 
ainsi que les sous-brachycéphales. 

Il y avait déjà croisement de race, où sinon, sur place, mo- 
dification dans l'espèce. 

Les mâchoires sont assez fortes. 

Pas de prognathisme, comme chez les races nègres. 

Passant aux autres ossements des squelettes on trouve que 
la longueur moyenne des fémurs donne o,41, celle des tibias, 
0,34. | 

La ligne apre des fémurs est peu saillante et médiocre- 
ment prononcée, tandis que les tibias sont platycnémiques. 

Que les péronés généralement très anguleux sont en gout- 
tières. 

Toutes données qui permettent de dire, a priori, que ces 
tr squelettes accusent une race forte et de taille moyenne. 

Tel est le rapport bien sommaire que j'aijdû vous soumet- 
tre, en laissant tout le mérite d’une pareille découverte à son 
auteur, devenu notre confrère. 


H. NICOLAS. 


Avignon, le 8 novembre 1884. 


RAPPORT 


A l’Académie de Vaucluse, sur la création d'un syndicat 
des Arts décoratifs 


Messieurs, 


C'est l'honneur de notre temps, que la pensée de tous se 
porte aujourd'hui vers l’amélioration de la condition de ceux 
qui travaillent. 

L'Académie de Vaucluse ne devait pas échapper à de si 
nobles préoccupations. | 

Pour y répondre, et faire en même temps œuvre de pro- 
tection artistique, dans une ville qui, comme la nôtre, 
compte un si grand nombre d'artistes véritablement dignes 
de ce nom, dans toutes les branches de l’industrie décora- 
tive, elle a décidé, dans sa séance du 7 mars 1885, de pa- 
tronner la création d’un syndicat des arts décoratifs qui 
grouperait dans son sein tous les représentants de l'art indus- 
triel, exciterait en eux une émulation salutaire et leur assure- 
rait les avantages si multiples et si féconds de l'association 
légale. 

Une Commission a été nommée, le 18 avril, choisie parmi 
ceux des membres de notre compagnie que les questions 
d'art intéressent plus particulièrement, et qui peuvent en 
aborder l'étude avec le plus de compétence. Elle s’est réunie 
plusieurs fois, a consciencieusement étudié les questions qui 


MÉMOIRES DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 225 


lui ont été soumises, et, sans préjuger en rien vos intentions, 
m'a chargé de proposer à votre approbation, entre tous les 
projets de constitution, celui qu'elle croit être préférable. 
Ajouterai-je, Messieurs, que ce soin eût pu être dévolu à des 
mains plus habiles, et que je n’ai eu d’autres titres au choix 
de mes collègues que mes nombreux,.... trop nombreux 
loisirs. Vous permettrez à ma franchise cet aveu intéressé 
puisqu'il sollicite en retour un peu de votre indulgence. 

La loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels a 
fait naître de grandes et légitimes espérances chez les repré- 
sentants des classes ouvrières, et si elle a été longtemps 
attendue, c’est qu’elle avait à lutter contre des objections as- 
surément fort graves. 

On a d’abord invoqué contre elle des motifs politiques ; 
les déclamations violentes lancées chaque jour contre la so- 
ciété dans les réunions publiques et les congrès d'ouvriers 
n'étaient pas, à vrai dire, fort encourageantes, et les esprits 
les plus sérieux, les moins prévenus, pouvaient craindre l’oc- 
troi d’une loi si nouvelle. 

A un autre point de vue la loi pouvait être funeste aux 
intérêts industriels eux-mêmes. N'était-il pas à craindre en 
effet que les syndicats ouvriers une fois constitués ne s’occu- 
passent bien plus d'organiser des grèves que de créer des 
écoles d'apprentissage, ou des caisses de retraite pour la 
vieillesse ? 

Nous n'avons pas, heureusement, à nous prononcer sur 
d'aussi graves problèmes ; la loi existe, nous nous en empa- 
rons et nous nous proposons de lui faire porter les meilleurs 
fruits dans notre milieu artistique. 

Pour cela nous devions dès le début affirmer hautement 
que la politique, le grand dissolvant de toutes les entreprises 
- humaines, resterait absolument bannie de notre œuvre ; 
nous puisons nos inspirations à des sources plus élevées, et 
cette loi de liberté demeurera pour nous un instrument de 
progrès pacifique sans jamais devenir une arme de combat. 

Avant d'entrer dans l'examen même de la loi pour y trou. 


226 MÉMOIRES 


ver les conditions d'existence et le fonctionnement de notre 
syndicat, nous devons vous faire connaître, à grands traits, 
le double but que nous poursuivons. 

Au point de vue philanthropique, nous voulons, par l'or- 
ganisation d’un syndicat des arts décoratifs, améliorer la si- 
tuation des travailleurs qui nous intéressent, en leur facilitant, 
par l'association, les moyens d'aborder et de résoudre au 
mieux de leurs intérêts les questions professionnelles dont la 
solution les touche le plus directement. 

Telles sont, par exemple : 

1° La fixation du salaire du travail, 

2° La durée de la journée, 

3° L'enseignement professionnel, 

4 Le règlement des différends entre patrons et ouvriers, 

5° Les perfectionnements ou améliorations à apporter au 
point de vue de l’hygiène dans les ateliers, dans les 
procédés du travail, dans le choix et dans l'emploi 
des matières de fabrication, 

6° Le placement des apprentis et ouvriers sans travail, 

7° Les sociétés de secours mutuels, de prévoyance {en 
cas de chômage ou d'accidents, d'assistance en fa- 
veur des veuves et orphelins, caisse de retraite pour 
Jes ouvriers âgés ou invalides, etc., etc. 

Mais en dehors de ce que j'ai appelé le côté philanthropi- 
que de la question, nous voulons aussi faire œuvre de pro- 
tection artistique, et j'oserai même dire que dans votre com- 
mission cette pensée a peut-être dominé le reste. 

L'idée fondamentale de l'œuvre, c’est qu’elle s'adresse à 
tous les amis de l’art; nous espérons, en groupant dans un 
même syndicat tous les représentants de l’industrie décora- 
tive de notre ville, faciliter le développement d’une association 
sérieuse composée de tous les travailleurs honnête, Juste- 
ment préoccupés de leurs intérêts professionnels, mais sur- 
tout animés d’un sincère dévouement à l’art. 

Nous voudrions par ce moyen répandre l’art dans toutes 
les classes de la société (producteurs et consommateurs), en 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 227 


dirigeant leur goût, et en élevant par l’enseignement le ni- 
veau artistique de toutes les productions de notre région. 

Nos industriels, nos ouvriers sont arrivés aujourd’hui à 
des résultats supérieurs à ceux de n'importe quelle époque, 
mais presque toujours ils sont obligés, pour la prospérité de 
leur industrie, de s’occuper beaucoup plus .de la fabrication 
du médiocre, que de celle du beau, trop souvent incompris 
dans la masse des acheteurs. 

Nous voudrions donc, en patronnant l’organisation d’un 
syndicat des arts décoratifs, faciliter autant que possible la 
production du beau, et nous essaierions d’y arriver : 

1° A l’aide de concours qui stimuleraient le zèle de nos 
jeunes talents, concours dont les lauréats, par exemple, se- 
raient, chaque année, envoyés à Paris pour y étudier les col- 
lections qui intéressent leur art ; 

2° En créant et entretenant des cours spéciaux, des lectu- 
res, des conférences publiques ; 

3° En organisant des expositions temporaires ou périodi- 
ques d'arts décoratifs et d'industries d'arts ; 

4° En répandant l'enseignement du dessin ; 

5° En facilitant enfin autant que possible à nos artistes la 
vente de leurs produits ; une réclame intelligente entretenue 
par la presse pourrait, en portant au dehors leur réputation, 
leur ouvrir de nouveaux et nombreux débouchés ; la protec- 
tion que nous demanderions à tous les amateurs de notre 
ville ferait le reste ; nous nous plaisons du moins à l’espérer. 

Ce qu’en Grèce et à Rome dans l'antiquité, en France 
aux XVI, XVII et XVIII siècles, quelques grands seigneurs 
faisaient pour les artistes de leur temps, pourquoi nos riches 
amateurs ne le feraient-ils pas aujourd’hui ? | 

Quel plus noble emploi à proposer à leurs économies |! 

Les amis des arts ne manquent point à Avignon, il n'y 
aurait qu'une initiative à prendre, qu'un exemple à donner, 
qu'un appel à faire, et nous sommes convaincus qu’en nous 
adressant à la volonté généreuse d'aider nos artistes, qui doit 
animer tous nos Mécènes, nous serions entendus et récom- 
pensés 


228 MÉMOIRES 


Sous le bénéfice de ces considérations préliminaires, qui 
ont eu pour but d'exposer l’ensemble de nos vues sur la ma- 
tière, nous allons maintenant aborder l’examen critique de la 
loi du 2r mars 1884, article par article, afin d'établir nette- 
ment les facultés qu’elle nous ouvre et les limites dans lesquelles 
nous pourrons en user pour l’organisation de notre syndicat. 

Cette étude, que nous avons faite consciencieusement, n’est 
pas exempte de difficultés, et nous nous inspirerons le plus 
souvent pour les résoudre de la pensée du législateur bien 
plus que du texte souvent incomplet de la loi. 

Cette pensée, Messieurs, n’est pas douteuse, elle ressort 
de tous les documents, discours et rapports publiés sur la 
matière : la loi sur les syndicats professionnels est avant tout 
une loi de liberté, et la circulaire ministérielle du 5 août 
1884, en exprimantle vœu du gouvernement de voir se pro- 
pager autant que possible les associations professionnelles, 
nous autorise, par ses termes, à poser en principe que, d’une 
manière générale, toutes les difficultés que pourra présenter 
l'application de cette loi nouvelle devront être tranchées dans 
le sens de la liberté la plus large et non de la restriction. 


ART. PREMIER 


« Sont abrogés la loi des 14-27 juin 1791, et l’article 406 
du code pénal. 

« Les articles 291, 292, 293, 294 du code pénal et la loi du 
18 avril 1834 ne sont pas applicables aux syndicats prof: 
sionnels. » | 

Pas d'observations. 


ART. 2 


« Les syndicats en associations professionnelles, même de 
plus de vingt personnes exerçant la même profession, des 
métiers similaires ou des professions connexes concourant à 
l'établissement de produits déterminés, pourront se constituer 
librement, sans l’autorisation du gouvernement. » 

Cet article soulève les questions les plus sérieuses que 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 229 


nous ayons à examiner dans le cours de notre étude, puis- 
que c'est de la solution même de ces questions, nous n’hési- 
tons pas à le dire, que dépendra le succès de notre tentative. 

Nous ne pouvons, en effet, réussir dans l’organisation de 
notre syndicat, et faire une œuvre utile et féconde, qu'autant 
que nous pourrons y grouper un nombre considérable d’as- 
sociés, et notre œuvre resterait stérile, le jour où elle se 
trouverait limitée aux membres d’une seule profession. 

C'est dans ce but que nous avons choisi pour notre syn- 
dicat une dénomination qui nous permiît d'élargir autant que 
possible nos cadres, et d’englober dans la même association 
les représentants de toutes les branches de l’industrie déco- 
rative, dont le champ peut s’élargir à l'infini, et promettre à 
notre entreprise un développement fécond. 

Eh bien ! Messieurs, cette faculté que nous demandons d’é- 
tendre notre syndicat à toutes les professions quelconques 
de l’industrie décorative, la loi nous l’accorde-t-elle ? 

Je n’hésiste pas à me prononcer pour l’affirmative, et je 
puise mon affirmation dans les travaux préparatoires et les 
discussions parlementaires qui ont précédé le vote de cet 
article, parfaitement exposés dans le commentaire de Mon- 
sieur Worms, qui s'exprime ainsi: « Îl importait que les 
« avantages accordés par la loi ne fussent point usurpés 
par des personnes étrangères aux intérêts professionnels, 
et qui transformeraient ces associations en véritables socié- 
tés politiques ou religieuses. Le gouvernement dans son 
projet avait parlé de personnes exerçant la même profes- 
sion, le même métier. La commission de la Chambre des 
députés, craignant que ces termes ne fussent trop restric- 
tifs, remplaça ces termes par ceux-ci: « Exerçant la même 
profession ou des métiers similaires »; le terme employé 
était plus large, mais il manquait encore de précision. La 
deuxième commission, chargée d’examiner le projet reve- 
nant de la Chambre, crut bon de modifier la rédaction de 
l’article en ajoutant ces mots : « Ou professions connexes, 
concourant à des produits déterminés ». 


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3 


230 MÉMOIRES 


« 


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— « Vous vous rappelez, dit M. Tolain, rapporteur, que, 
lors de la première délibération, quand il s’est agi de 
déterminer quels étaient les ouvriers qui pourraient 
composer des syndicats, on a indiqué tout naturellement 
les ouvriers exerçant la même profession, en ajoutant: 
Et des métiers similaires »; mais les explications qui 
ont été données par les différents orateurs que vous 
avez entendus ont démontré que le mot « similaire » n’é- 
tait pas compris de la même façon par tout le monde. 
Les uns traduisaient le mot similaire par: « qui est de 
même nature, qui est semblable ou analogue », c’est-à- 
dire qu'ils admettaient que les ouvriers travaillant soit le 
fer, soit le bois, et dont les métiers divers comportent 
certains points communs à tous, exercent des professions 
similaires. Les autres au contraire semblaient donner au 
mot similaire une extension beaucoup plus grande et ad- 
mettre qu'il pourrait se créer des associations, composées 
de professions formant une grande famille industrielle, 
comme l’industrie du bâtiment par exemple. Eh bien! on 
change évidemment la signification du mot similaire, si on 
l'applique à toutes les professions que comprend l'industrie 
du bâtiment, depuis les tailleurs de pierres jusqu'aux vi- 
triers et aux peintres ; ce sont là des professions qui secom- 
mandent, qui sont connexes, mais non pas des professions 
qui soient similaires dans la véritable acception du mot. 
« C'est alors, pour donner à l'article 2 une rédaction plus 
claire et plus précise, que la commission, sans rien chan- 
ger au reste de l’article, a ajouté le membre de phrase : 
Ou des professions connexes concourant à l'établissement 
de produits déterminés. » 

De plus, dans sa circulaire du 25 août 1884, le Ministre 


de l'Intérieur a soin de spécifier que ces mots de professions 
similaires doivent être pris dans le sens le plus large. Ainsi, 
dit-il, pour donner un exemple, seraient admis à se syndi- 
quer entre eux tous les ouvriers concourant à la construction 
d’un bâtiment, nous pouvons dire aussi à la décoration 
d’un bâtiment, et nous rentrons ainsi dans notre titre. 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 231 


Nous n'’hésitons donc pas à penser que la faculté de s’as- 
socier est donnée dans le sens le plus large à tous les ou- 
vriers pouvant concourir par leur travail à une même œu- 
vre, quelque distinctes que soient leurs industries. Les ex- 
pressions qu'a employées le législateur sont très larges, elles 
permettent de réunir dans un syndicat des professions fort 
différentes ; la similitude résulte de lPanalogie des opérations 
qui sont faites ; elle existe alors même que les opérations 
s'appliquent à des produits différents. 

Nous pouvons donc comprendre dans notre syndicat, sans 
nous écarter de l'esprit de la loi, tous les représentants de 
l’industrie décorative, ces mots pris dans leur sens le plus 
large, puisque tous ils concourent ensemble à la production 
d'objets déterminés pour la confection desquels ils ont des 
intérêts essentiellement communs. 

La seconde question que soulève cet article 2 est la sui- 
vante : les maîtres et les patrons d'une part, et les ouvriers 
d’autre part, peuvent ils faire partie d’un même syndicat ? 

L'afffirmative ne nous paraît pas douteuse. 

L'article 2 s'exprime en effet dans les termes les plus lar- 
ges, il ne fait aucune distinction entre les ouvriers et les 
patrons, et rien ne s'oppose à ce qu'ils soient tous réunis dans 
une même association puisqu'ils ont des intérêts économiques 
communs. 

Nous ajouterons même, en empruntant ces considérations 
au rapport de M. Sénart, sur la création d’un syndicat agri- 
cole : « Que cette union entre patrons et ouvriers est un dé- 
siderata de la loi et non des moins importants. Avant 
qu’elle ne fût édictée, quelle avait été la cause première des 
syndicats ? c'était les grèves, les coalitions des ouvriers 
pour faire hausser les salaires et parallèlement les coali- 
tions des patrons pour y résister. Les intérêts étant direc- 
tement opposés, les associations, par une conséquence na- 
turelle, se composaient d'éléments contraires et distincts. 
« Ce n'est point pour entretenir cet antagonisme que le 
législateur est intervenu; il a eu une meilleure et plus haute 


A RAR AR AR À 


A 


232 MÉMOIRES 


« intelligence des choses, il a compris la solidarité d’intérêts 
« qui unit les patrons et les ouvriers et a voulu la procla- 
« mer. La loi du 21 mars 1884 n’est donc pas une loi de 
« division et de haine entre deux classes, entre les patrons et 
« les ouvriers. Elle n’a pas organisé la guerre entre eux par 
« des associations séparées ; ce qu’elle a voulu, c’est la con- 
« ciliation, l'accord dans la paix et l'union. Et dès lors, c'est 
« la faculté pour tous, patrons et ouvriers, de s'associer en- 
« semble. » 

La limite exacte entre la qualité de patron et celle d’ouvrier 
ne sera pas toujours facile à établir. Nous ne voulons pas nous 
en préoccuper encore. Pour ne point éveiller des susceptibilités 
souvent excessives, parfois légitimes,maistoujours difficiles à 
apaiser, peut-être y aurait-il utilité à ne point faire cette dis- 
tinction dans nos statuts, et à ouvrir indistinctement notre 
syndicat à tous ceux qui, à un titre quelconque, s'occupent 
d'industrie décorative, sans distinguer entre patrons et ou- 
vriers. 

Aussi bien, n’est ce là qu’une question secondaire que nous 
nous bornons à indiquer. L'essentiel était d'établir que la loi 
n’était pas opposée à la fusion des patrons et ouvriers dans 
un même syndicat, et nous croyons avoir fait cette démons- 
tration. 

L'article 2 s’oppose-t-il à l'introduction de membres ho- 
noraires ? Telle est la troisième et dernière question que nous 
avons à résoudre à propos de cet article. 

Nous croyons que l'association qui accepterait des mem- 
bres n’exerçant aucune profession ou seulement même des 
professions tellement différentes de celles des autres associés 
qu'il serait impossible de les considérer comme similaires 
ou connexes, nous croyons, dis-je, que cette association ces- 
serait d’être un syndicat, et tomberait sous l'application du 
droit commun. Mais en fait, et cette constatation sera pour 
nous d’une grande utilité, un syndicat pourra, dans une cer- 
taine mesure, s'assurer le concours de personnes n’exerçant 
aucune profession ou de professions dissemblables. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 233 


C'est ainsi que, pour remplir nôtre programme et pour 
entrer dans les vues de protection artistique que nous avons 
exposées au début de ce travail, nous pourrions recruter, 
parmi les personnes étrangères au syndicat même, des mem- 
bres honoraires qui pourraient assister aux séances de la 
société et l'aider de secours pécuniaires, un syndicat étant 
capable, comme nous le verrons plus loin, de recevoir des 
libéralités. Il faudra seulement que les dons ne prennent pas 
le caractère périodique de la cotisation et que les donateurs 
s'abstiennent de diriger eux-mêmes l'administration du syn- 
dicat, car ces circonstances suffiraient pour qu'on leur attri- 
buât la qualité d’associés. 


ART. 3e 


«Les syndicats professionnels ont exclusivement pour ob- 
jet l’étude et la défense des intérêts économiques industriels, 
commerciaux et agricoles. » 

Pas d'observations. 


ART 4. 


« Les fondateurs de tout syndicat professionnel devront dé- 
poser les statuts et les noms de ceux qui, à un titre quelcon-. 
que, seront chargés de l'administration ou de la direction. 

« Ce dépôt aura lieu à la mairie de la localité où le syndicat 
est établi, et à Paris, à la préfecture de la Seine. 

« Ce dépôt sera renouvelé à chaque changement de la di- 
rection et des statuts. 

« Communication des statuts devra être donnée par le Maire 
ou par le Préfet de la Seine au procureur de la République. 

« Les membres de tout syndicat professionnel chargés de 
l'administration ou de la direction de ce syndicat devront 
être français et jouir de leurs droits civils. » 

Une seule observation à faire sur cet article : le dépôt de 
statuts qui ne sont pas définitifs n'est pas exigé. Cette obser- 
vation a sa valeur pratique, et nous la puisons dans les pa- 
roles mêmes de M. Ministre de l’intérieur : « Il y a pour les 


234 MÉMOIRES 


« sociétés une période de préparation, une période d’éclo- 
« sion, et il n'est jamais venu à la pensée de personne qu'a- 
« lors que des commerçants, ou même que des non commer- 
« çants se préoccupent d'organiser une association, on pût 
« leur faire un grief de ce que leur pensée n'ait pas sa forme 
« définitive, et qu’ils n’en aient pas publié les résultats con- 
« formément aux formalités qui sont prescrites par nos 
« codes. Je crois donc que, pendant le temps que les asso- 
« ciations chercheront leur voie, discuteront sur les formes 
« qu'elles se proposent d’adopter, sur les objets qu'elles assi- 
_« gneront à leurs efforts, il n’est pas permis d’exiger d’elles 
« qu’elles apportent des statuts définitifs, puisqu'en réalité 
« elles n'existent pas. Mais le jour, au contraire, où elles 
« constitueront une association ‘définitive, où leurs statuts 
« seront arrêtés, elles auront à remplir l'obligation imposée 
« par la loi, qui est de publier leurs statuts. » 

Et pour confirmer cette pensée exprimée dans le cours de 
la discussion, M. le Ministre de l'Intérieur, dans sa circu- 
laire aux Préfets du 25 août 1884, relative à l'application 
de la loi, a dit de même: « L'obligation pour les syndicats 
« en formation d'opérer le dépôt n’existe qu’à partir du jour 
« où les statuts ont été arrêtés, et où par conséquent le syn- 
« dicat est matériellemet formé; jusque là les fondateurs ont 
« toute liberté de se réunir pour en concerter les disposi- 
« tions, sans être exposés aux pénalités des art. 201 et sui- 
« vants du code pénal, ou à celles de l’art. 10 de la présente 
« loi (art. 9 actuel). » 


ART. 5 


« Les syndicats professionnels régulièrement constitués 
d'après les prescriptions de la présente loi pourront librement 
se concerter pour l'étude et la défense de leurs intérêts éco- 
nomiques, industriels, commerciaux et agricoles. 

« Ces unions devront faire connaître les noms des syndi- 

cats qui les composent. 

« Elles ne pourront posséder aucun immeuble ni ester en 


justice. » 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 235 


Aucune remarque à faire sur cet article, sinon qu'il refuse 
la personnalité civile aux unions des syndicats. 


ART. 6 


« Les syndicats des patrons ou d'ouvriers auront le droit 
d'ester en justice. 

« Ils pourront employer les sommes provenant des cotisa- 
tions ; toutefois ils ne pourront acquérir d'autres immeubles 
que ceux qui sont nécessaires à leurs réunions, à leur biblio- 
thèque et à des cours d'instruction professionnelle. 

« 1ls pourront sans autorisation, mais en se conformant aux 
autres dispositions de la loi, constituer entre leurs membres 
des caisses de secours mutuels et de retraites. 

« Ils pourront librement créer et administrer des offices de 
renseignements pour les offres et les demandes de travail. 

« Ils pourront être consultés sur tous les différends et tou- 
tes les questions se rattachant à leur spécialité. 

« Dans les affaires contentieuses, les avis des syndicats se- 
ront tenus à la disposition des parties, qui pourront en pren- 
dre communication et copie. » 

Cet article confère aux syndicats professionnels la person- 
nalité civile avec toutes les conséquences qui en découlent. 
Non seulement l’énumération de l’article n’a rien de limitatif, 
mais elle ajoute certaines prérogatives à celles qui découle 
raient des principes. 

Il ressort aussi de cet article que des syndicats peuvent 
constituer entre leurs membres des sociétés de secours mu- 
tuels, sans avoir besoin pour cela de l'autorisation adminis= 
trative. | 


ART. 7 


« Tout membre d'un syndicat professionnel peut se retirer 
à tout instant de l'association, nonobstant toute clause con- 
traire, mais sans préjudice du droit pour le syndicat de 
réclamer la cotisation de l’année courante. 

« Toute personne qui se retire d’un syndicat conserve le 


236 MÉMOIRES 


droit d’être membre de sociétés de secours mutuels et de 

pensions de retraite pour la vieillesse à l'actif desquels elle 

a contribué par des cotisations ou versements de fonds. » 
Pas d'observation. 


ART. 8 


« Lorsque les biens auront été acquis contrairement aux 
dispositions de l'art. 6, la nullité de l'acquisition ou de la li- 
béralité pourra être demandée par le procureur de la Répu- 
blique ou par les intéressés. 

« Dans le cas d'acquisition à titre onéreux, les immeubles 
seront vendus et le prix en sera déposé à la caisse de l’asso- 
ciation. Dans le cas de libéralité, les biens feront retour aux 
disposants ou à leurs héritiers ou ayants-cause. » 

Cet article établit la possibilité pour les syndicats de re- 
cevoir des dons et des legs. Il donne en outre au ministère 
public, pour faire prononcer la nullité des prescriptions de 
l'art. 6, une actiondirecte qui n'existe qu’à titre exceptionnel 
en matière civile. 


ART. 9 


« Les infractions aux dispositions des articles 2, 3, 4, 5et 
6 de la présente loi seront poursuivis contre les directeurs 
ou administrateurs des syndicats et punis d’une amende de 
16 à 200 fr. , 

« Les tribunaux pourront en outre, à la diligence du procu- 
reur de la République, prononcer la dissolution du syndicat 
et la nullité des acquisitions d'immeubles faites en violation 
des prescriptions de l’article 6. 

« Au cas de fausse déclaration relative aux statuts et au 
nom des qualités des administrateurs ou directeurs, l'amende 
pourra être portée à 500 fr. » 

Pas d'observation. 


: ART. 10 | 


« La présente loi est applicable à l'Algérie. 
« Elle est également applicable aux colonies de la Martini- 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 237 


que, de la Guadeloupe et de la Réunion ; toutefois les tra- 
vailleurs étrangers et engagés sous le nom d’immigrants ne 
pourront faire partie des syndicats. » 


Pour compléter ce travail nous devons vous proposer, à 
titre d'indication seulement, un projet de statuts approprié 
à notre syndicat tel que nous l’avons conçu. Ce n'est dans 
notre pensée qu'un simple cadre, susceptible de toutes les 
modifications. 


STATUTS 


TITRE I 


Constitution du Syndicat 


ART. 1%, — Il est formé entre les soussignés et ceux qui 
adhéreront aux présents statuts un syndicat ou association 
professionnelle qui sera régi par la loi du 21 mars 1884, et 
par les dispositions ci-après. 

ART. 2.— L'association prend pour dénomination : Syn- 
dicat des arts décoratifs de la ville d'Avignon. 

Son siège est établi à Avignon. 
Sa durée sera de. ............ 
Elle commencera du jour du dépôt légal de ses statuts. 


TITRE II 


Composition du Syndicat. 


ART. 3.— Peuvent faire partie du syndicat tous ceux dont 
la profession se rattache aux arts décoratifs et qui sont do- 
miciliés à Avignon. 

ART. 4. — Pour être admis à faire partie du syndicat, les 
postulants devront être présentés par deux de ses membres. 


- 238 MÉMOIRES 


Leur demande sera soumise à la Chambre syndicale qui sta- 
tuera à la majorité ( simple, ou des deux tiers ou des trois 
quarts des membres présents ). 

ART. 5. — Tout membre peut se retirer à tout instant 
de l'association. 

Tout membre démissionnaire doit le montant de sa cotisa- 
tion annuelle en cours. Il perd tous ses droits sur le patri- 
moine syndical et ne conserve que le droit au bénéfice énoncé 
dans le deuxième alinéa de l'article VII de la loi du 21 mars 
1884. 

ART. 6. — La faillite, toute condamnation entachant l'ho- 
norabilité, le défaut de paiement des cotisations, seront des 
motifs d’exclusion, laquelle sera prononcée par la Chambre 
syndicale. 


TITRE III 
Objet du Syndicat. 


AT. 7. — Le syndicat a pour objet général l'étude et la 
défense des intérêts économiques et professionnels de l'in- 
dustrie décorative de la ville d'Avignon. 

ART. 8. — Il se propose spécialement de préparer, soute- 
nir, encourager la création d'institutions économiques : caisse 
de secours mutuels, de retraite pour la vieillesse, bureau de 
placement pour les apprentis et ouvriers sans travail, etc. ; 

De propager le goût des arts, de répandre l’enseignement 
du dessin, de faciliter la production des œuvres artistiques 
de notre région et d'en propager le renom à l'extérieur, en 
créant des concours, en entretenant des cours spéciaux, des 
conférences publiques, en organisant des expositions tempo- 
raires, périodiques ou permanentes intéressant les arts déco- 
ratifs ; , 

En facilitant enfin autant que possible, à l’aide d’une ré- 
clame incessante habilement entretenue par la presse, la 
vente des produits, et en multipliant les offices de rensei- 
gnements et d’entremises. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 239 


TITRE IV 
Administration du Syndicat 


ART. 9. — Le syndicat est administré et dirigé par un 
bureau, lequel est assisté à titre purement consultatif d’une 
Chambre syndicale. 


$ I. BUREAU 


ART. 10.— Le bureau se compose de sept membres, sa-. 
voir : 
Un Président, 
Deux Vice-Présidents, 
Un Secrétaire-Général, 
Deux Secrétaires, 
Un Trésorier. 
Ils sont nommés par la Chambre syndicale pour trois 
ans. 
Ïls sont rééligibles. 
Nul ne peut être membre du bureau s'il n'est français et 
jouissant de ses droits civils. 


$ II. Chambre Syndicale 


ART. 11. — La Chambre syndicale se compose de dix- 
huit membres nommés par l'assemblée générale pour neuf 
ans, renouvelables par tiers et toujours rééligibles. 

ART. 12. — Elle se réunit sur la convocation du président 
du bureau. 

ART. 13. — Elle émet son avis sur tous les objets qui lui 
sont soumis par le bureau et qui se rattachent au but de 
l'association. 

Elle examine les affaires contentieuses qui sont portées 
devant elle ; ses sentences sont sans appel ; celle des parties 
qui refuserait de l’exécuter serait exclue du syndicat. 


240 MÉMOIRES 


$ III. Assemblée générale 


ART. 14.— L'assemblée générale, composée de l’universa- 
lité des membres du syndicat, a lieu au moins une fois par 
an. Elle peut être convoquée extraordinairement par le bu- 
reau, 

Ses décisions sont prises à la majorité, quel que soit le 
nombre des membres présents ; à la troisième épreuve Îa 
majorité relative suffit. 

ART. 15. — Elle entend le rapport du bureau, celui du 
trésorier, statue sur toutes les propositions qui lui sont faites; 
toutefois les propositions émanant d'initiatives individuelles 
devront être préalablement soumises à la Chambre syndicale, 
qui en saisira, s’il y a lieu, l’assemblée générale. 


TITRE V 
Patrimoine, personnalité du Syndicat 


ART. 16.— Le patrimoine du syndicat est formé au moyen, 
1° des cotisatisations ou mises d’entrée régulières de ses 
membres, 2° des dons et libéralités qui peuvent lui être faits, 
3° des subventions qui peuvent lui être accordées, etc., etc. 

Il est administré par le bureau. 

ART. 17. — Chaque membre est tenu de payer une cotisa- 
tion annuelle fixée asser ti des neutreseéense 

ART. 18. — Le président du bureau agit au nom du syn- 
dicat et le représente dans tous les actes de sa vie civile. 


TITRE VI 
Dissolution du Syndicat 
ART. 19. — En cas de dissolution, pour quelque cause que 


ce soit, le patrimoine social sera liquidé et partagé entre les 
membres du syndicat. 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 241 


TITRE VII 


Dispositions générales 


ART. 20. — Les présents statuts seront susceptibles de 
révision ou modifications. Tout projet de révision sera sou- 
mis par la Chambre syndicale à l'assemblée générale. 

ART. 21. — Les membres du -bureau sont chargés de 
faire le dépôt des statuts et des noms des membres dudit 
bureau, conformément à l’article 4 de la loi du 21 mars 1884. 

Ce dépôt sera renouvelé à chaque changement de la di 
rection ou des statuts. 


Nous ne voulons pas terminer cette étude, sans vous dire 
les vœux ardents que nous formons pour le succès de cette 
entreprise digne de toute votre sollicitude, 

Quand nous dirons à nos artistes A vignonais : Nous venons 
vous demander de sortir de l'isolement où vous vivez, de 
vous grouper, de vous associer, de vous assister fraternelle- 
ment pour une œuvre féconde et pleine de promesses, nous 
avons le ferme espoir d’être entendus et compris. 

Que leur proposons-nous, en effet, sinon de trouver les 
moyens d'améliorer leur condition en développant leur in- 
telligence et leur instruction professionnelle. 

Pour obtenir un progrès véritable, il faut travailler mieux 
et rencontrer le concours d’un capital plus abondant. 

C’est là le double but que nous proposons à leurs efforts 
par la création de notre syndicat des arts décoratifs. 


Théodore VERDET, 


Ancien magistrat. 


SÉANCE PUBLIQUE 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 


Le dimanche 27 décembre 1885, à 4 heures du soir, l’Aca- 
démie de Vaucluse, a tenu sa séance publique annuelle, à 
l'Hôtel-de-Ville d'Avignon. 

Un grand nombre de membres de la société, ainsi que de très 
nombreux invités, assistaient à cette séance. On remarquait 
aux places d'honneur, MM. le Président du Tribunal civil, 
le Président du Tribunal de Commerce, MM. Villars, vice- 
président de la société, Cerquand, ancien président, Pamard, 
ancien président, Sagnier, un grand nombre de membre de 
l’Université, des magistrats, des officiers, des membres du 
clergé et du barreau, etc. | 

Le fauteuil de la présidence était occupé par M. Ducos, 
président de l'Académie. Il avait à sa droite M. le président 
du Tribunal civil et à sa gauche M. le président du Tribunal 
de Commerce. 

M. Ducos a ouvert la séance en ces termes : 


Mesdames, Messieurs, 


La charge, dont je ressens plus vivement aujourd'hui l’hon- 
neur, est quelque peu nouvelle pour moi. Je m'abriterai de la 
tradition, en venant au début de cette séance, vous résumer l'his- 
torique annuel de notre compagnie. 


MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 243 


Permettez-moi de commencer par la part des regrets. Nous 
avons perdu M. Quillot, ancien trésorier général, qui, dans un 
court passage, s'était fait apprécier de tous; M. Ollivier, qui 
nous appartenait bien par le côté scientifique de sa belle carrière 
et dont la généreuse protection était toujours acquise aux œu- 
vres de ses compatriotes ; M. Prosper Yvaren, notre président 
d'honneur. Celui-là tenait parmi nous, une place où nos yeux le 
chercheront souvent; son éloge sera longtemps un sujet préféré 
pour tant de sociétés qui le revendiquent. Nous, vers qui l’atti- 
raient certaines tendances intimes de son esprit, nous avons 
voulu, eu cette occasion, lui consacrer une étude qui caractérise, 
dans le milieu contemporain, son rôle et sa physionomie litté- 
raires. | 

Je dois aussi un souvenir aux collègues que les circonstances 
ont éloignés, mais qui nous restent unis par le lien de mem- 
bres correspondants : M. Bayle, dont la spirituelle érudition a 
souvent occupé nos séances ; M. Mas, qui nous prêtait naguère 
l'éclat de sa parole; M. de Briqueville, que Paris nous enlève, 
alors que nous en espérions quelques-unes de ces études d’es- 
thétique musicale où s’est affirmé son jeune talent. Ne faut-il 
aussi rappeler les distinctions dont ceux qui nous entourent ont 
été l’objet, — distinctions où l’Académie réclame sa part d’hon- 
peur, — les croix de MM. Pamard et de Thélin ? 

Notre société, Messieurs, est une société ouverte à tous ceux 
dont les goûts vont aux choses de science ou de littérature ou 
d'art. Elle a vu, au cours de cette année, ce groupe s’accroître 
heureusement d’une cinquantaine d’adhésions venues de tous les 
points du département. Elle ne prétend s’arroger d’autres privi- 
lèges que ceux accordés à la valeur, à l'utilité de ses travaux. 

Vous en entendrez, tout à l'heure, le détail dans le rapport de 
M. le Secrétaire perpétuel; lui seul saurait en parler avec l'autorité 
nécessaire. Les recherches locales touchant l'archéologie et l’his- 
toire sont, en effet, la raison d'être, le fond et le support d’une 
société comme la nôtre; elles alimentent ses séances, fournissent 
la principale matière à son bulletin : c'est comme un tissu dont 
elles composent la chaîne ; la littérature et l’art n’y entrent que 


244 MÉMOIRES 


pour une trame légère, la poésie elle-même que pour une bro- 
derie rare. Toutefois, et bien que sur le champ des belles-lettres 
ce qui est tenté par nos collègues ne nous appartienne pas abso- 
ment, nous ne saurions oublier, dans cette revue, l'apparition 
d'œuvres aussi remarquables que l'Empereur d'Arles, de M. 
Mouzin, d’un beau souffle ; les sonnets de M. Manivet, d'une 
forme achevée ; les inspirations tour à tour fortes et charmantes 
de nos félibres, ces autres fils de la muse Française. 

Avignon est encore le centre d’un mouvement artistique qui 
tend chaque jour à préciser son caractère; tout, chez nous, favo- 
rise les arts du dessin: la tradition, les aptitudes, la valeur de 
l'enseignement. Les peintres et les sculpteurs Vauclusiens mar- 
quent dans le monde de Paris, malheureusement trop absor- 
bant. A côté d'eux, de vrais artistes, dont plusieurs parmi nos 
collègues, sont passés maîtres dans l'application des arts déco- 
ratifs au mobilier et à l’architecture. Ils peuvent, ils doivent 
créer autour d’eux une école. Ils y seront aidés par d'éminents 
amateurs. Notre Société, à qui revient l’idée première de l’expo- 
sition de 1882, a pour mission de seconder le mouvement, en 
provoquant des concours, des exhibitions permanentes, et la 
création de ces syndicats professionnels dont le programme a 
été tracéidans un travail récent idû à un de nos collègues, M.Théo- 
dore Verdet. 

C’est jusqu’à cet ensemble de travaux et d'œuvres que notre 
compagnie voudrait élargir sa tâche. Prétention ambitieuse 
peut-être, mais qui n’est point au-dessus du zèle qui l'anime 
pour la prospérité et l'honneur du pays. Par là seulement, elle 
méritera la faveur qui accueillit sa réorganisation. Tout le monde 
Jui a fait crédit d’indulgence : les pouvoirs publics, qui l'ont si 
vite adoptée; leurs représentants, -— et ceux qui nous honorent 
aujourd’hui de leur présence, et ceux dont nous sommes ici les 
hôtes ; — vous enfin, Mesdames et Messieurs, auditoire déjà 
habitué de ses séances annuelles, dont l’empressement est la plus 
flatteuse récompense de ses efforts ; — vous tous à qui f’adresse, 
en son nom, un salut cordial de gratitude et de bienvenue. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 245 


La secrétaire perpétuel a ensuite rendu compte des tra- 
vaux de l’année dans les termes suivants : 


Mesdames, Messieurs, mes chers collègues, 


Un de nos collègues a dit que les usages sont les fils des tradi- 
tions et l'origine des lois. Il en est un, parmi nous, qui est, pa- 
raît-il, et je vous en remercie,en train de suivre le sortcommun: 
c’est celui de charger votre secrétaire perpétuel d'énumérer, une 
fois l’an, les travaux accomplis par notre société. Il est juste, en 
effet, que ceux auxquels vos accordez votre confiance soient un 
peu à la peine et qu'ils remplissent des missions dont-ils sentent 
toute la délicatesse, mais dont ils sont fiers de ne point décliner 
l'honneur. La rigueur de cet usage n'est-elle pas, du reste, lar- 
gement tempérée par le plaisir extrême que nous avons de par- 
ler ensemble, devant l'élite de nos concitoyens et de nos amis, 
de choses qui nous sont, à tous également chères. N'est-ce pas 
un de ces jours de fête à inscrire dans nos fastes heureux, si 
nous pouvions en avoir de malheureux, que celui où, fiers de 
notre modeste société, nous nous rappelons nos travaux aimés ? 

Chacun de nous, qu'il se voue à l'étude aride de l’histoire, au 
culte séduisant des lettres, aux recherches ardues des sciences, 
aux jouissances infinies des arts, ne retrouve-t-il pas, en effet, 
dans cette vie intellectuelle, la meilleure de toutes les vies, un 
lambeau de sa jeunesse, un parfum de printemps, une source 
pure où l'esprit se retrempe et se vivifie ? En avons-nous une 
meilleure preuve que la multiplicité de nos travaux, la passion 
saine qui les inspire, la conscience avec laquelle nous entendons 
nous y livrer. 

Relisez plutôt, l'étude sur le sculpteur Bernus de M. Requin, 
naguère notre lauréat, aujourd'hui notre collègue. Il s'est préparé 
par cet essai, qui est presque d’un maître, à l'étude de l'histoire 
des arts et des artistes à Avignon et dans le Comtat-Venaissin. 
Il y trouvera une mine digne de son activité et de son sens cri= 


4 


246 MÉMOIRES 


tique. Il y verra, en effet, Îles traces certaines d’un mouvement 
artistique que provoqua le séjour de la Papauté sur les bords 
du Rhône, de cette renaissance qui précéda l’autre de près de 
deux siècles, qui ne vint point d'Italie, comme on l'écrit trop 
souvent, dont Avignon fut le véritable siège et qui se répandit 
rapidement dans les provinces voisines, en Provence, en Lan- 
guedoc, en Gascogne, en Dauphiné et jusques dans les monu- 
ments de l'Auvergne et du Limousin. Mouvement essentielle- 
ment français, dans lequel des architectes, des sculpteurs, des 
peintres français peuplèrent de leurs œuvres, nos palais, nos ca- 
thédrales, nos églises, nos hôtels et tout cet ensemble de monu- 
ments quijfirent donner à la cité provençale le nom d'autre Rome 
etqui sont encore l’un des plus beaux joyaux de sariche couronne. 

Il rencontrera, plus tard, des peintres comme les Mignard, 
les Parrocel et les Vernet, des sculpteurs comme les Peru, des 
graveurs comme les Baléchou et les David, dont la plupart, 
mal connus, imparfaitement étudiés, attendent encore, dans 
l'ombre de l'histoire, un biographe et un critique digne de leur 
vie et de leurs œuvres. Ce sera pour M. Requin un honneur 
d'entreprendre cette étude et pour nous, un bonheur d'avoir 
recontré un tel moissonnenr pour une aussi riche moisson. 

Des nobiliaires, des biographies provinciales, des monogra- 
phies locales étaient jusqu'ici les seuls ouvrages où il fût pos- 
ble de trouver quelques renseignements sur Étienne de Vesc, 
favori de Louis XI, baïlli de Meaux, sénéchal de Beaucaire et 
grand chambellan du royaume de Naples. Il fut pourtant l’un 
des confidents de Charles VIII et de Louis XII et, par son seul 
ascendant sur l'esprit de ces deux rois, il ouvrit l'ère glorieuse, 
quoique stérile, des expéditions d'Italie. L'histoire n’avait donc 
pas été, pour lui, la lumière de la vérité, comme l’appelle Cicé- 
ron; M. de Boislisle, l’un de nos plus éminents correspondants, 
en a trouvé l’une des causes sinon la principale, Le pauvre 
chambellan avait soulevé, dans des querelles d'influence et d’in- 
térêt, la haine et la jalousie du plus connu et du plus célèbre, 
mais nondu plus consciencieux des chroniqueurs de l’époque, de 
Comines, qui, dans ses Mémoires, le condamna à un oubli im- 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 247 


mérité. Cette vengeance de l’homme de plume contre l’homme 
d'action est d’autant plus condamnable, pour nous, que par sa 
vie, par sa famille et par ses intérêts, Étienne de Vesc appar- 
tient à l’histoire du Comtat-Vénaissin. Il était seigneur de Ca- 
romb, de St-Hippolyte, de Suzette, de Chateauneuf-Redortier. 
Il avait élevé le château de Caromb où des artistes appelés 
d'Italie avaient prodigué leurs peintures. Lorsque Étienne de 
Vesc mourut à Naples, en 1501, son corps fut, d’après sa 
volonté dernière, rapporté en France, dans cette même terre 
de Caromb qu’il avait tant aimée et tant embellie. C’est dans la 
collégiale de cette seigneurie, que les mains pieuses de sa fem- 
me et de son fils, lui élevèrent un magnifique tombeau que les 
dégrations actuelles permettent à peine de reconnaître et qui était 
une des premières et des plus belles œuvres de la Renaissance, 
dans ce pays. 

C’est aussi une œuvre d’un historien doublé d’un jurisconsulte 
que notre collègue M. Benoît a entreprise en publiant les Usa- 
ges et Règlements locaux de la ville d'Avignon. 

La lecture de cet excellent livre ne fait naître, au lieu de criti- 
ques et de regrets, qu’un seul désir, celui de voir M. Benoît 
agrandir son cadre et exécuter bientôt l’œuvre qu'il dit vouloir 
laisser à une plume plus savante et qui est digne de la sienne, 
et qui consisterait à recueillir, non plus seulement les usages 
d’une ville, mais ceux de tout notre département. Les archives 
des communes, des anciennes seigneuries, celles des confréries, 
des 'corporations, des établissements religieux même icontien- 
nent un grand nombre de statuts ; d’autre part, nos villes et nos 
campagnes conservent encore des usages qui ne sont écrits nulle 
part et qui, cependant, régissent, en bien des cas, les rapports 
d'intérêt des citoyens entre eux. Il y a là, pour un esprit sérieux, 
pour un écrivain compétent, les éléments d’un beau, utile et né- 
cessaire travail. Espérons que M. Benoit l’entreprendra un jour, 
donnant ainsi à ses amis et à ses compatriotes, une preuve de son 
amour du pays et de sa science du droit. N'est-ce pas, du reste, 
le meilleur moyen de faire estimer et aimer cette magistrature, 
à laquelle il appartient, si souvent et si injustement attaquée, 
que de faire dire d'elle, en parlant de sa science, ce que le vieux 


248 MÉMOIRES 


Pasquier dit quelque part de son honneur que, «malgré son cha- 
peron et son bourrelet, il a son honneur « plus cher qu'un tas 
de piaffeurs de cour qui le publient en toute chose ». 

Pendant que, dans le domaine de l'histoire religieuse M. de 
Terris poursuit ses études sur les évêques de Carpentras, M. Al- 
banès rectifie, avec une érudition profonde, les nombreuses 
erreurs dont fourmille l'histoire, telle que nous la connaissons, 
des évêques d'Avignon. Un autre de nos collègues, M. le doc- 
teur Laval poursuit avec persévérance ses travaux sur l’Univer- 
sité d'Avignon et il nous donnera très prochainement une His. 
toire de la Faculté de Médecine. Je ne dois point m'arrêter à 
certaines études sur Mazarin, vice-légat d'Avignon et sur les 
Verreries du Léberon, notes incomplètes, auxquelles votre in- 
dulgence ,a {accordé le bénéfice des circonstances atténuantes. 
L'auteur vous en exprime, par ma bouche, toute sa reconnais- 
sance. D’autres œuvres importantes qui feront le plus grand 
honneur à notre société sont entreprises, en ce moment, par 
quelques-uns de nos collègues. Vous me permettrez de ne point 
commettre vis à vis d’eux une action mauvaise, assez commune 
pourtant dans le monde des chercheurs et que, par euphémis- 
me, on appelle une indiscrétion. 

L’archéologie est une science qui passionne ceux qui s’y livrent 
et qui égaie ceux qui ne la connaissent pas. Il est une foule de 
gens, en effet, qui, à ce mot, évoquent, en souriant, le souvenir 
de ce bourgeois archéologue achetant, un beau jour, un para- 
pluie, pour mesurer les monuments et découvrant, après beau- 
coup de recherches, que la principale cause de leur destruction, 
ce sont les corbeaux. 11 prouvait, en effet, que ces intéressants 
volatiles, sans se soucier des dégradations, font leurs nids dans les 
vieilles tours et y déposent leur noire progéniture. Mais comme, 
après tout, les découvertes archéologiques n’atteignent point les 
lois de la morale et encore moins la forme des gouverments, on 
les considère comme entièrement inoffensives. Est-ce donc à 
dire que cette science soit stérile et qu’elle doive être mise, com- 
me on le fait volontiers, dans un certain monde, au niveau de 
ces amusements qui sont la tranquillité des familles et la joie 
des grands papas ? Aucune science n'est stérile et celle-ci moins 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 249 


que toute autre, Ceux qui la méconnaîtraient ainsi courraient 
grande chance, en vérité, de soulever, parmi les gens sensés, qui 
sont les plus nombreux, un de ces rires de pitié qui, en France, 
sont sans appel. Car, dans ce monde, on fait un peu de l’archéo- 
logie sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. 
Qu'est-ce, en effet, qu'une coiffure à la grecque, un bracelet 
gaulois, un médaillon étrusque, une épingle faite d'une médaille 
romaine ou d’une pierre antique, une barbe à la Henri IV, un 
service Louis XV, un alcôveRenaissance tous ces mille riens de 
la mode qui font tourner tant de jolies têtes féminines et ornent 
même tant des vilains costumes masculins ? Comment les au- 
rait-on imités si on ne les avait pas connus, et comment 
les aurait-on découverts sans les archéologues ? Il est des 
gens qui dorment dans un lit à baldaquin, qui tiennent à 
la main un bougeoir de forme grecque ou romaine et qui 
ne se doutent pas que l'archéologie berce leur sommeil et 
que l'archéologie les éclaire. Ce que nous cherchons dans 
une inscription, dans un fût de colonne, dans une médail- 
le, dans un bas-relief ou dans une statue, est-ce donc toujours 
et partout l'avare satisfaction du collectionneur ou le vulgaire 
appât du brocanteur ? Ce qui nous arrête devant un monument 
ancien, est-ce donc la seule joie de dire que nous l’avons con- 
templé ? N'y cherchons-nous point plutôt les manifestations 
multiples de sociétés dont la nôtre est née, les traces de leurs 
institutions, les traits caractéristiques de leur génie, tout ce qui, 
en un mot, constituait la patrie artistique des aïeux devenue 
la nôtre. Dès lors, n’avons-nous point là, l’un des plus riches 
héritages que les siècles nous aient légués? Ainsi comprise, et 
c'est ainsi que nous la comprenons tous, l'archéologie devient 
l’une des plus attrayantes et des plus utiles parmi les sciences 
historiques. C'est la cause des travaux si nombreux qu’elles pro- 
voque dans les congrès, à la Sorbonne, dans les sociétés dépar= 
tementales. Si la nôtre tient, dans ce mouvement, un rang dis- 
tingué, malgré sa récente transformation, elle le doit surtout aux 
savantes et patientes recherches de quelques-uns de ses membres. 

Depuis notre mère Eve, les serpents et les dragons ont joué un 
grand rôle dans les traditions populaires. Dans une étude pleine 


250 MÉMOIRES 


de science, notre ancien président, M. Cerquand, nous les mon- 
tre persécutant les Gaulois des bords Iu Rhône. C'est ainsi qu'il 
ajoute, chaque année, une page, dont il nous réserve la primeur, 
à ses intéressantes études sur la mythologie gauloise, qui lui 
font honneur parmi les mythologues et aussi parmi nous. Car 
à ceux qui nese livrent point à ces études spéciales, et ils sont 
nombreux, elles révèlent tout un Olympe dont la connaissance 
est plus qu'un enseignement, c'est une consolation. Le Tara- 
nis de Séguret lançait des pierres et il brandissait la foudre, 
les dragons de la fontaine de Vaucluse et des bords du Rhône 
déchaïinaient les eaux! La pierre, le feu, l’eau! Quelle trinité 
bien faite pour nous corriger de médire parfois du progrès, 
même en matière religieuse. Car enfin, de notre temps, les dieux 
ne lapident plus les mortels, nous nous servons de la foudre 
pour converser entre nous, les ingénieurs ont coupé les ailes des 
dragons, et, grâce à eux, des digues infranchissables enferment à 
jamais ces vilaines bêtes. L’humaine et poétique légende de 
Laure a remplacé ces vieux contes gaulois; les pierres de Tara- 
nis sont devenues les flèches acérées mais non mortelles dont se 
joue l'enfant de Cythère, et si, parfois, au printemps, le doux 
murmure des cascades de Vaucluse est troublé par des pleurs, ce 
n'est plus le noir dragon de St Véran qui les fait déborder. 
Notre collègue, M. Rochetin, se livre plus spécialement à 
l'étude des inscriptions antiques si nombreuses dans notre dé- 
partement et si mal connues. Après avoir découvert les inscrip- 
tions gallo-grecques de l’Isle et de Malaucène, il s’est livré, cette 
année, à de savantes études sur des inscriptions trouvées à Oran- 
ge, à Bédouin, au quartier des Baux. Les intéressants travaux 
de M. Rochetin ne font naître qu’un désir : c’est de le voir en- 
treprendre la publication d’un seul ouvrage qui serait comme 
un Corpus inscriptionum, contenant toutes les inscriptions anti- 
ques et du moyen-âge disséminées sur le sol du département 
ou conservées dans nos musées. C'est une œuvre digne de ses 
méditations et, dussé-je blesser sa modestie qui égale son savoir, 
il est inutile de vous dire si l’auteur de la Viabilité Romaine 


. dans le département est homme à mener à bien une pareille 
entreprise. 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 251 


C'est une question bien obscure et surtout bien obscurcie par 
toutes les discussions auxquelles elle a donné lieu, que celle 
de l'emplacement de l'antique ville d’Aeria. Nous disions, l’an- 
née dernière, ici même, que M. Saurel, dans une étude d’ailleurs 
excellente à une foule de points de vue, s'était inspiré de son 
patriotisme plutôt que des données exactes de la science en pla- 
çant Aéria à Clairier, près de Malaucène. Notre collègue, M. 
Sagnier, s’est chargé de le lui prouver dans une excellente étude. 
Dans cett: courtoise polémiqueentre deux de nos collègues, il nous 
semble que c’est à notre ancien ‘et vénéré vice-Président qu'il 
convient d'appliquer ce mot que, dans un enthousiasme plus 
méridional-que réfléchi, on a écrit du livre de M. Saurel : « En 
vers et contre tous, la victoire est décisive ! » 

Nous ne nous bornons pas à applaud# aux travaux de 
nos collègues. Nous leur facilitons la recherches de nos anti- 
quités en prenant, de concert avec l'administration du Mu- 
sée d'Avignon, une mesure qui peut donner les meilleurs ré« 
sultats. Nous avons agi tout naturellement, le Musée et nous, 
comme les gens qui ne sont pas riches; en faisant autrement, 
nous aurions craint de perdre, les ‘uns et les autres, non point 
l'argent que nous n'avons pas, mais, bien plus précieux, notre 
renommée, Nous avons mis en commun notre modeste bourse 
pour opérer des fouilles sur les points du département où quel- 
que découverte intéressante aura été faite, où nous supposerons 
que la récolte peut être fructueuse. Nous contribuerons ainsi à 
disputer à la destruction une foule d’antiquités. Le Musée aura 
tout le profit et nous, la moitié de l'honneur, à moins que nous 
ne le laissions tout entier à un établissement considéré ,à juste 
titre, comme l’un des plus riches de province et dont les col- 
lections sont dignes de notre plus active sollicitude. 

La science pureest, on l’a souvent dit,une dure maîtresse. Mais 
elle est comme les hommes qui l'ont faite, elle s’adoucit au contact 
de la nature. Serait-ce la cause de la préférence de quelques-uns de 
nos collègues pour l'anthropologie, l’entomologie et la botanique? 
Ne nous en plaignons pas, puisqu'elle nous vaut des recherches 
telles que celles de M. Nicolas sur l'homme préhistorique dans 


252 MÉMOIRES 


la vallée du Rhône que les congrès d'Avignon et de Grenoble 
ont tant appréciées. Ce ne sont pas seulement les traces les plus 
anciennes de l’homme que notre cher et savant collègue recher- 
che dans la région. Son habitude d'interroger la terre a fait qu'il 
s’est penché bien bas, bien bas, vers ces infiniment petits de la 
nature dont le rôle est pou rtant si grand dans l’orginisme uni- 
versel. Il a rapporté de ces études sur les mœurs des insectes, 
sur leurs migrations, sur leur mode de reproduction les plus 
attrayants récits, tout en se livrant, comme passe-temps, à cet 
énorme Catalogue descriptif et raisonné des Coléoptères du dé- 
partement, qui suffhraità l’activité d’un seul homme et qui sera 
l'une des pages les plus intéressantes de la Statistique départe- 
mentale dont nous avons pris l'initiative. 

La tâche de votre secrétaire perpétuel devient ici, Messieurs, 
particulièrement délicate. Il serait bien tenté de vous dire, lui 
aussi : « Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement» Il 
s’agit, en effet, de vous entretenir de la grande et légitime part 
que nous faisons à la littérature et aux arts. Or, ceux qui, comme 
lui, donnent aux questions historiques, leurs études et leurs pré- 
férences, se voient souvent contraints, d'imiter, en ces matières, 
de Conrard le silence prudent, ou de faire ce que font, après 
tout, tant de gens ici-bas, de se servir de l’esprit des autres pour 
remplacer celui qu'ils n'ont pas. [ls évitent ainsi d’être traités 
en amis compromettants auxquels on veut jbien parfois, par po- 
litesse,entr'ouvrir la porte de la maison, mais dont lessympathies 
sont souvent transformées en critiques et les critiques, en rivalités. 

Dans une brillante étude dont vous avez tous apprécié la va- 
leur littéraire. M. Mas s’est livré à l’analyse d'une œuvre drama- 
tique: L'Empereur d'Arles, dont l’auteur, M. Mouzin, est mem- 
bre de notre société. Nous avons donc eu la bonne fortune de 
voir venir à nous l’œuvre escortée des louanges d’un esprit dé- 
licat, capable de la faire mieux connaître et d'en signaler digne- 
ment les mérites. 

Cette étude de M. Mas, comme sa Notice sur Philippe de Gi- 
rard, est à nous et nous avons le droit d’un être fiers. Cela nous 
console de n'avoir pas eu la primeur de la remarquable confé- 


-DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 253 


rence que le même auteur vient de faire à l'Ecole supérieure des 
Lettres de Chambéry sur les Origines littéraires de la France. 
C'est une mission digne de notre collègue et de la jeune univer- 
sité, à laquelle il appartient, que celle de réagir contre cette 
école dite de bon goût qui n’a qu'ignorance de parti pris ou 
travestissement ridicule pour l’œuvre littéraire naïve, maïs sin- 
cère et originale de nos ancêtres. C’est, en même temps, une idée 
patriotique, que de montrer aux générations nouvelles qu'à côté 
de celui de l'antiquité grecque ou romaine, notre génie national 
a des œuvres qui lui sont propres et des beautés d’un ordre su- 
périeur, d'où découle un idéal simple, mais où respire aussi 
l’héroïsme, l'esprit de sacrifice d’une race chevaleresque. En est- 
il un plus bel exemple que celui de Guillaume d'Orange et de 
sa femme, la comtesse Guibourc, dans la vieille chanson de 
geste d’Aliscans ? Vous rappelez-vous cette scène qui se passe 
sous les murs d'Orange assiégé par les Sarrazins? » 

« Ce n'est pas l'instant d’être abattu, dit Guibourc à Guil- 
laume vaincu, Il faut aller à St-Denis demander le secours de 


l'empereur Louis. 

— Je vais envoyer un messager. 

— Non, vous irez vous-même, Je resterai dans Orange, Nous 
sommes cent dames, nous défendrons la ville. 

Voilà l’héroine, mais voici la femme : 

«a Tu vas aller dans le beau pays de France et tu verras là-bas 
« maintes jeunes filles aux fraiches couleurs. Tu m'’oublieras, 
« ingrat, ainsi que ton malheureux pays ». A cette pensée d'’a- 
bandon, Guibourc s'évanouit. 

Les Sarrazins ne désolent plus la Provence, ils n’assiègent plus 
ses villes, Guillaume au Cornet dort de l'éternel sommeil sous 
les ruines de St-Guilhem. Les dames d'Orange, fussent-elles 
comtesses comme Gribourc, ne veillent plus aux murailles et 
n'excitent plus au combat leurs preüx chevaliers. Elles peuvent 
même les laisser partir pour St.-Denis sans s'évanouir à la pen- 
sée de mauvaises rencontres ou de coupables abandons. Ne 
rions pas trop cependant de cette naïveté, de cette simplicité 
dans l'expression des sentiments de l'héroïne et de la femme. Ne 


254 MÉMOIRES 


vous semble-t-il’pas, en effet, que le sang qui coule dans les 
veines de Guibourc est celui qui a fait la femme chrétienne et 
française, sage dans le conseil, énergique et prudente dans l’ac- 
tion, volonté ferme, cœur aimant, faible corps et grande âme? 
Dans son naïf héroïsme, comme dans sa sensible tendresse, Gui- 
bourc n'est-elle pas l'aieule de Jeanne d'Arc, c'est-à-dire l'incar- 
nation de la patrie française. [ls ont le sentiment patriotique 
ces conteurs et ces poètes qui, dès les X[® et XII° siècles, parlent 
de la douce et belle France, du grand pays de la grande terre 
et qui s’écrient naivement, comme l’un d'eux: s Quand le doux 
« vent vient à venter du côté de mon pays, m'est avis que je sens 
« odeur de paradis.» Ils ont été aussi, ne l’oublions pas, tous ces 
trouvères et tous ces troubadours, faiseurs de chansons ou con- 
teurs de fabliaux, les inspirateurs de nos écrivains véritablement 
nationaux. Le joyeux curé de Meudon les connaît et les aime, 
l’auteur du Médecin malgré lui s'en inspire, Lafontaine y puise 
ses meilleurs traits. 

Reconnaissons donc, comme le dit M. Mas, que notre littéra- 
ture ne date point seulement de Ronsard, parce que Ronsard 
l'a cru, non plus que de Malherbe, parce que Malherbe en 
aurait été fort aise. C’est pour être imitée plutôt que pour imiter 
qu'elle a si souvent passé les Alpes ou le Rhin. De nos jours 
encore, n'est-ce pas à nos romans de la Table Ronde ou du 
Cycle Carolingien, à notre épopée nationale qui a fait le tour de 
l'Europe avec les gloires de notre race, bien plutôt qu'à ses 
Niebelungen, ces pâles exploits de chevaliers du brouillard, que 
la fière Allemagne vient mendier les inspirations de ses plus 
grands artistes ? 


Un sonnet sans défaut vaut tout un long poème. 


Boileau l'a dit et notre génération en paraît convaincue. 
Elle s'évertue donc à chasser, non sans succès, cet oïseau 
rare. Est-ce besoin de l'esprit, mépris des longs poèmes, 
défiance de leurs forces, nos jeunes poètes ont mis le son- 
net à la mode, malgré ce qu'il a de difficile dans la forme 
et de dangereux pour le goût. Notre sympathique secrétaire. 


DE L’'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 255 


M. Manivet, s'est conformé à ces exigences. Il aurait pu, 
comme d’autres, son drame de l’Absinthe nous l’a prouvé, 
étaler encore à nos yeux quelque vice. Mais sa muse déli- 
cate et légère se trouvait mal à l'aise dans cette comédie con- 
temporaine, qu’on a qualifiée de bourgeoise et de populacière et 
qui ne demande le plus souvent à ses adeptes que l’histoire de 
l’abjection humaine.On supposerait même, à la lecture des Glas 
de l'âme, qu’elle s'est déchiré les mains en cueillant ces fleurs 
malsaines dans ce chemin fangeux, et qu’en pansant sa blessure, 
elle a murmuré à son favori ce cri d’une âme ulcérée : 


Tout ce qui chante ne repète 

Que des regrets ou des désirs; 

Du bonheur la corde est muette, 

De Philomèle et du poète, 

Les plus doux chants sont des soupirs. 


Souffrant de sa souffrance, puisant son inspiration dans sa 
tristesse, le poète semble avoir prodigué à ces douleurs, intimes 
ses accents les plus purs, ses notes les plus personnelles, les plus 
vraies et les plus vives. Nous y trouvons aussi la douleur no- 
blement exprimée, des défaites imméritées de la patrieet la 
mâle espérance de son relèvement : 


O France, suis le flot triomphant qui l’entraîne ; 
Vainement le destin, de ta gloire envieux, 
A tenté d'obscurcir ton astre dans les cieux. 
Mais l’éclipse a rendu sa clarté plus sereine. 


Au large ! Ne crains pas l'écueil insidieux. 
Vainement le malheur sur ton mât de misaine, 

Aux sombres jours grava ces mots : Prusse et Bazaine 
Ils furent effacés par un sang glorieux. 


Avant-garde du rêve et de l'idée humaine, 
Tu portes dans tes flancs le progrès qui nous mène. 
Messager du génie, Ô vainqueur du néant, 


Passe superbement, escorté, par la gloire, 
Sans courber ta mâture, Ô navire géant, 
Sous l’arceau triomphal que te dresse l'histoire. 


256 MÉMOIRES 


Les arts sont frères de la poésie, Ne nous étonnons donc point 
de les voir si largement et si dignement représentés parmi nous. 
Ceux qui s’y livrent forment une  pléiade dont nous applaudis- 
sons chaleureusement les succès. Ils sont les créateurs de nos 
écoles artistiques et professionnelles, les organisateurs de nos 
expositions et de nos concours. Si nous possédions autant de 
richesses qu'ils ont de couleurs sur leur palette, autant de 
moyens qu'ils en ont dans leur crayon ou dans leur ciseau, 
nous voudrions ces fêtes de l’art plus fréquentes, plus large- 
ment organisées sinon ‘plus brillantes. Maïs hélas ! nos his- 
toriens n'ont point encore trouvé la pierre philosophale, nos ar- 
chéologues, la chèvre d'or. Nos poètes même n’ont pas attendri, 
à notre profit, la capricieuse déesse qu'on figure sur une roue 
pour montrer, sans doute, qu’elle passe, rapide et brillante, sous 
les yeux des savants, des penseurs, des artistes et des poètes, 
pour aller frapper à d’autres portes. La nôtre lui est pour- 
tant largement ouverte, et nous lui ferions grande fête. 
Mais la cruelle n'en a cure et nous laisse, non point crier 
mais attendre. Nous avons heureusement, pour nous conso- 
ler de ses rigueurs l'initiative, i cette richesse de ceux qui n’en 
ont pas d'autre, et qui forme les hommes indépendants pen- 
dant que l’autre fait les esclaves. C'est à cette initiative que 
nous devons la formation des commissions de l’Inventaire des 
richesses d'art du département et de la création d’un Syndicat 
des Arts Décoratifs, dont notre président vient de vous parler 
en si excellents termes. 

Nos peintres, nos sculpteurs, nos artistes, il le leur a dit, doi- 
vent former une école. Il faut, en effet, qu'ils se souviennent 
que noblesse oblige, et que, dans le passé, ce pays fut si riche en 
artistes éminents qu'il aurait pu en tenir foire en France, comme 
on disait déjà de la beauté de ses femmes. Ils doivent à leur 
ville et à eux-mêmes d'entretenir ce feu sacré de l’art, qui, dans 
notre monde égalitaire et positif, jouisseur et sceptique, doit 
créer une aristocratie respectée, faire renaitre un idéal disparu 
et remplacer des traditions surannées, oubliées ou méconnues. 
Ne sont-ils pas excités à cette rhission par leur œuvre même, je 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 257 


veux dire par leurs élèves ? Ne voient-ils pas leurs noms, qui 
sont devenus ceux de leurs meilleurs amis, figurer parmi les plus 
dignes, au milieu de cetemple du grand art qu'onappelle le Salon 
et dont Paris est le sanctuaire? Les Grivolas, les Saïn, les Brunel, 
les Charpentier, les Bastet et tant d’autres, ne viennent-ils pas 
revivre de leur vie d'artiste, leur redemander, comme autrefois, 
leurs conseils, cueillir les fleurs, surprendre les paysages de leur 
belle et chère Provence, emporter, sur leurs toiles ou au bout 
de leur ciseau, un rayon de sa lumière, un lambeau de son ciel? 
N'est-elle pas encore de leur famille, cette nichée d’hirondelles 
joyeuses qui s’en va là-bas, sous le ciel gris du Nord, dire com- 
ment on travaille et comment on chante au pays du soleil, mais 
qui revient, chaque année, au vieux nid, gardien fidèle de ses 
espérances comme de ses affections? 

Voilà, mes chers collègues, l’œuvre d'une année. C'est la cin- 
quième que nous fêtons ensemble depuis la reconstitution de 
notre société. Il y a cinq ans, Avignon, le département n'avaient 
aucune réunion où, comme dans la nôtre, on pût oublier un 
instant, ses préférences et ses goûts, ses opinions politiques ou 
religieuses, pour ne songer qu’à l'étude de l'histoire, de l’arché- 
ologie, de la littérature ou des arts. Avons-nous réussi dans 
notre entreprise ? Nous en avons la confiance, et l’avenir, nua- 
geux pour d'autres, est pour nous plein de promesses. On trou- 
vera peut-être que notre œuvre est minime, quelques-uns se 
demanderont si notre but est de ceux qui méritent l’attention 
et les encouragements ? Nous n’empêcherons jamais, en effet, 
qu'il n’y ait, dans le monde, des gens aimant mieux que Mar- 
tine manque aux lois de Vaugelas qu'à celle de la cuisine et qui, 
constatant que les artistes, les savants et les poètes sont généra- 
lement de fort mauvais cuisiniers, hausseront les épaules et nous 
murmureront qu'après tout, « on vit de bonne soupe et non de 
beau langage. » Ce sont les mêmes, mesdames, qui trouvaient 
déjà, au temps de Molière, qu'une femme en sait toujours assez, 


Quant la capacité de son esprit se hausse. 
A connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse. 


258 MÉMOIRES DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 


Nousaurons puisé, dansle commercede l'étude assez de philoso- 
phieetd'indulgence pour leur faire l’aumône d’une plainte. Nous 
continuerons à aimer, à chérir nos vieux monuments, nos vieux 
documents, nos vieux artistes et surtout nos vieux livres, tous ces 
complaisants guides, qui n’égarent jamais et qui sont, pour nous, 
ce qu'ils devraient être pour tous, les conseillers de la vieetles maî- 
tres des maîtres. N'est-ce pas à eux, à ces amis des bonnes et sur- 
tout des mauvaises heures, toujours fidèles, au contraire des au- 
tres, que songeait Montesquieu, proclamant l’étude le souverain 
remède contre les dégoûts de la vie et écrivant qu'il n’est ;jjamais 
de chagrins qu’une heure de lecture n'ait dissipés. Les livres ne 
sont-ils pas, enfin, l’oasis, d’où chacun de nous, dans la péni- 
ble marche de la vie, doit élever son regard et son cœur, ne 
serait-ce qu’un instant, et pour les entrevoir, vers ces consolants 
mirages que le poète appelle templa serena? Temples peuplés 
des plus beaux génies, aux abords enrichis des plus grandes 
productions de l'intelligence, au fronton desquels brille, en ca- 
ractères ineffaçables, la devise qu’un empereur romain emprunta 
un jour, à la loi suprême de l'humanité : Laboremus ! 


RUOYOSS 


PROSPER YVAREN 


NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE 


LUE A LA SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 


LE 27 DÉCEMBRE 1885 


Par M. J. F. CERQUAND 


Messieurs, 


L'Académie de Vaucluse a inauguré, l’année dernière, la 
coutume pieuse, observée dans d’autres compagnies, de con- 
server à l’histoire locale le souvenir de ceux de ses membres 
qu'elles a perdus, et qui l'honoraient par leurs qualités et 
leurs travaux. Nul plus que le docteur Yvaren ne méritait 
un tel hommage. Médecin savant, actif, désintéressé, let- 
tré délicat, écrivain ingénieux et honnête, homme public n’a- 
yant en vue que le bien de sa ville natale, qu'il aimait avec 
passion, à tous ces titres, il joignait celui d’avoir pris une 
part décisive à la reconstitution de l’Académie. Lorsque nous 
tentions, il y a cinq ans, d'en poser les bases, il vint à nous 
avec la courtoisie que vous vous rappelez. L'Académie de 


260 MÉMOIRES 


Vaucluse, qui avait succédé en 1838 à l’Athénée, et avait 
interrompu ses séances en 1847,existait encore virtuellement. 
Le D' Yvaren secrétaire perpétuel, en représentait le bureau. 
Il nous proposa de rattacher la nouvelle société à l’ancienne, 
nous assurant l'agrément de ses confrères. Une telle offre 
nous donnait l’assise dont nous sentions le besoin, des pré- 
décesseurs illustres, c’est-à-dire une tradition. Nous accep- 
tâmes avec empressement. Jusqu’à notre organisation défini- 
tive, le docteur présida à nos délibérations. Le procès-verbal 
de notre première séance (du 20 octobre 1880), fut inscrit 
sur l’ancien registre, à la suite de celle du 3 septembre 1847, 
et nous pümes croire qu’il n’y avait pas eu d'interruption 
dans l’existence de l’Académie, mais seulement un intervalle 
plus long que d'habitude, entre ces deux séances, séparées 
par 43 années. Le règlement achevé, un vote unanime lui 
décerna le titre de Président d'honneur de l’Académie, et il 
eut la bonté de se dire et de se croire notre obligé. 

La carrière littéraire d’Yvaren est caractérisée non par le 
fait qu’il fut un médecin lettré — la médecine ne va pas sans 
une solide culture —, mais par ce fait plus rare qu’il fut à la 
fois un médecin et un lettré, et qu’il aima la médecine et les 
lettres d'un égal amour et les pratiqua de même, faisant 
alterner ses publications de la médecine à la poésie, de la 
poésie à la médecine. De cette particularité naît une vérita- 
ble difficulté pour l'examen que l'Académie m'a chargé de 
faire devant vous de l'œuvre d’'Yvaren. Obligé de suivre un 
ordre analytique, il semble que j'étudie deux hommes, un 
savant et un artiste, lorsqu'en réalité, l'artiste et le savant 
se confondent dans une si remarquable unité que l'on ne 
comprendrait pas le docteur, privé de ses qualités littéraires, 
plus que le lettré, privé du titre de docteur. 

Je devais signaler cette difficulté à mes auditeurs, afin 
qu’elle éveillât leur indulgence pour une étude dont je n'ai pas 
méconnu le péril. 

Yvaren débuta dans les lettres par un élégie où, sur les 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 261 


traces de Mollevaut et d'Hyacinthe Morel, poëte Avignonais 
un peu oublié, il paraphrasait le vers énergique de Gilbert : 


« La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré ». 


L'Académie des Jeux floraux, le 3 mai 1826, lui décerna 
une mention honorable. L'auteur, né le 23 mai 1808, n'avait 
pas 18 ans, et suivait le cours de rhétorique du collège de 
Lyon. 

Un des plaisirs de la critique est de chercher dans les 
essais d’un écrivain le germe des qualités et des défauts que 
les années accentueront, et d'en tirer un pronostic sur ce qu'il 
fera plus tard. Une telle recherche, lorsque la critique est 
en possession de l’œuvre entier, inspire une assez juste dé- 
fiance ; au cas particulier, elle aboutit à une probabilité ac- 
ceptable. 

La composition offre des inégalités, l'expression manque 
de netteté et de vivacité ; la période s’allonge outre mesure, 
les épithètes surabondent ; enfin l’inversion est employée là 
où il était possible de l'éviter. Ce sont défauts de rhétori- 
cien, auxquels le temps remédiera. En 1826, les vers latins 
étaient en grand honneur dans les collèges, et les élèves qui 
y réussissaient étaient honñorés par leurs maîtres du nom de 
bon humaniste, qui n’a plus guère de sens aujourd'hui. Yva- 
ren était un bon humaniste, car il avait mérité le premier 
prix de vers latins dans les trois classes d’humanités. On lui 
avait enscigné la valeur des épithètes et vanté les beautés de 
l'inversion, et il y a cru. Ce qui n’est plus d’un rhétoricien 
dans son élégie, c'est l'harmonie constante du vers, le respect 
de la rime et l’heureuse ampleur de la phrase poétique. Si 
Yvaren, à 18 ans, possède ces dons de l'élégance, la critique 
peut avancer à coup sûr qu’il les conservera. Et, en effet, l'é- 
légance est sa qualité dominante ; grâce à elle, il a évité deux 
défauts bien opposés et qui vont toujours ensemble : la vul- 
garité et l'emphase. 

Après des succès très marqués au collège de Lyon, Yva- 


262 MÉMOIRES 


ren vint à Paris pour y faire ses études médicales, en 1828 
et y resta jusqu’en 1833. Cette période de cinq années est la 
plus tourmentée et la plus féconde du siècle : dans l’ordre poli- 
tique, une révolution qui devait sceller la fin de la monarchie 
traditionnelle ; dans l’ordre des idées, l’histoire et la philoso- 
phie reprenant leur indépendance, affirmée par l'hostilité des 
écoles ; dans la littérature, la lutte entre classiques et roman- 
tiques, alors dans sa crise. Quel spectacle pour un lauréat des 
jeux floraux! 

Les jeux floraux, comme les collèges, comme les sociétés 
de province, appartenaient au parti des classiques, qui préten- 
daient rester fidèles aux traditions littéraires de la France. 
Yvaren se rangea résolument de leur côté, et il est resté clas- 
sique même lorsque ces appellations de partis avaient perdu 
tout sens actuel. La nature de son talent, fait de mesure et de 
grâce, plutôt que d'initiative et de passion, répugnait aux au- 
daces du romantisme d'alors ; et, quoiqu'il ne fût pas enne- 
mi de toute nouveauté, celles qui se produisaient sous ses 
yeux blessaient profondément les principes de son éducation, 
dans la famille et au collège. Dans cette bataille, dont bien 
peu de mes auditeurs ont été témoins, si la jeunesse d'Yva- 
ren ne lui permit pas de prendre rang, ni parmi les chefs, ni 
parmi les soldats éprouvés, il osa du moins se mêler aux vo- 
lontaires qui harcelaient les flancs de l’armée romantique. 
Des poésies qu'il écrivit à cette époque, nous avons une ode et 
une ballade— titres qui évoquent le nom de Victor Hugo —et 
une fort belle traduction d’un passage du livre de Job, qui a les 
allures d’une méditation de Lamartine. Une même idée do- 
mine ces trois compositions. Sur le terrain même des roman- 
tiques, dans le cadre qu'ils affectionnent, le jeune poète, avec 
une hardiesse un peu téméraire, vous n’en doutez pas, es- 
saie d’opposer l'ordre classique aux emportements romanti- 
ques, et les saines doctrines à la pensée indépendante. Ayant 
ainsi sauvegardé, dans ces trois escarmouches, son honneur 
de classique, Yvaren se tira de la bataille. Des travaux plus 
sérieux l’appelaient. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 263 


Une épître à Joseph Brian — de qui l’Académie, fidèle à 
son programme, étudiera la biographie si intéressante et si 
courte — nous trace le tableau de la vie d'Yvaren étudiant. 
Avant que Brian eût obtenu, en 1832, le premier grand prix 
pour la sculpture, il faisait pressentir à ceux qui suivaient ses 
études, un artiste hors ligne. Sa gravité, fruit de luttes cou- 
rageuses contre {la mauvaise fortune, et son ardeur infatiga- 
ble inspiraient un véritable respect à ses jeunes compatriotes 
de Vaucluse qui l'entouraient et l'admiraient. Yvaren, son 
voisin d'hôtel, avait pour lui une vive affection, à laquelle ré- 
pondait Brian. Les deux amis aimaient à travailler ensem- 
ble. Debout avant l'aube, hiver comme été, ils piochaïent — 
l'expression est d’Yvaren — jusqu’à l'ouverture des cours ou 
de l'atelier. Aux heures de liberté, Yvaren accompagnait 
Brian chez David; Brian allait avec Yvaren faire de l’anato- 
mie et de la physiologie à l'École. Du point de vue différent 
chez les deux, naissaient de profitables controverses. Le soir, 
dans la chambre un peu étroite, se réunissaient les amis de 
Vaucluse, de l’école de droit et de l’école de médecine, et 
ceux qui tournaient autour du conservatoire et ceux qui, du 
Pont-des-Arts, regardaient en songeant le dôme de l'Institut : 
chacun plein de rêves, chacun empressé de soumettre à l’aréo- 
page juvénile quelque chef-d'œuvre récemment éclos : le dis- 
cours éloquent qui aurait réuni les suffrages unanimes des 
trois sections de la chambre, le plaidoyer qui devait arracher 
au jury, s'il eût été prononcé, un verdict d’acquittement, 
le tableau qui ferait sensation à l'exposition prochaine. 
Dans les grands jours de la comédie française, on pas- 
sait les ponts. Nouvelle source de controverses. Une chan- 
son de table, improvisée par Yvaren, au même temps, mon- 
tre qu'il ne négligeait pas les relations avec le monde hors 
du quartier latin. Ces occupations, ces conversations à bâtons 
rompus qui mettent en jeu les plus nobles facultés de l'esprit, 
sont, pour les âmes bien nées, la préparation la plus féconde à 
la vie active. Seulement il faut un peu en rabattre des rêves. 

Parmi ces jeunes gens laborieux et enthousiastes, Brian 


264 MÉMOIRES 


est le seul qui soit parvenu à une gloire incontestée. Yvaren 
nous raconte en vers, où la mélancolie est relevée par un 
grain de satire, les déceptions qui accueillirent les autres. 
Lui, le médecin, fut, à tout prendre, le plus heureux. Il s'en- 
richit, c'est son expression, de la reconnaissance dont le payè- 
rent les pauvres, ses premiers et longtemps ses seuls clients. 
Il eut pourtant sa part de déceptions, et il serait ridicule de 
le taire, lorsqu'il l'avoue de si bonne humeur. Son rêve — 
rêve littéraire —avait été de voir sur les affiches de l'Opéra- 
Comique son nom d'auteur imprimé en larges caractères. A 
cet effet, il avait composé, entre deux thèses, deux scénarios, 
Jean-le-Bon et le Cavalier. Le premier, compliqué comme 
un drame, était inacceptable au théâtre auquel il était desti- 
né; le second, borné à un seul acte, où l’on trouve deux scènes 
fines et parfaitement conduites, aurait réussi avec quelques 
élagages qu’un homme du métier eût opérés en un tour 
de main. Mais, de 1830 à 1833, quel directeur aurait reçu 
un scénario non signé de Scribe et de Mélesville ? Quel 
musicien eût consenti à en écrire la partition ? Yvaren ne vit 
donc point représenter ses deux scénarios. 

À vingt quatre ans, rien n’est aisé comme de se consoler 
d'un tel malheur. Yvaren le fit en homme d'esprit, avec des 
vers fiers : le but est haut, disait-il, il est donné à un seul de 
l’atteindre, et pour les autres, la lutte même est un honneur. 

Ainsi opère sa retraite un capitaine trahi par la fortune, 
avec le désir de la revanche. Sans aller bien loin, Yvaren la 
trouva dans les chansons. 

Elles sont toutes charmantes, ces chansons, où flotte quel- 
que chose de Béranger, le grand classique du siècle; avec 
moins de nerf et d'imprévu peut-être, mais avec autant de 
malice et d'ampleur. Elles réveillent encore le bruit et le 
mouvement des fêtes qui les ont motivées : fêtes de famille, 
fêtes de naissance et de mariage, fête des rois de la fève, cé- 
lébrées en grand apparat dans une famille nombreuse, unie 
et heureuse. Une seule fois, sans que rien y prépare, un 
rappel de clairon éteint les joyeux madrigaux. Le style est 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 265 


plus grave, la pensée plus élevée, la chanson devient hymne, 
et le poète célèbre la liberté. On regarde la date : 1852. Le 
décret de la séreté générale vient d'être rendu; le citoyen 
s’est indigné, et l’indignation a fait les vers. Je cherchais tout 
_âl'heurela passion dans les premiers essais d'Yvaren, La 
voilà manifestée pour une noble cause. 
Lorsque le regretté docteur réunissait, l'année dernière, 
pour la première fois, ces productions de sa jeunesse, il leur 
, donnait pour épigraphe ce seul mot latin: Nugæ, badinages. 
Le mot est trop modeste, et le lecteur ne l’accepte pas sans 
restriction. De tels badinages sont de ceux où un homme, 
parvenu au second vefsant de la vie, peut contempler, sans 
regret, l'effort accompli pour gravir le premier, et se dire 
qu'alors son âme n'était ouverte qu’aux meilleurs sentiments: 
à l'amitié, au travail, à l'admiration des belles choses, et qu'il 
en a refusé l’entrée à l’envie, à la haine, au désordre. Aussi 
a=t-il pu dire, avec un orgueil que vous approuverez, que 


« Son vers novice 
Jamais ne s’est sali dans la fange du vice». 


Les amis, en petit nombre, auxquels il a destiné ce recueil, 
jeunes ou vieux, pourront le lire sans qu’un vers, sans qu'un 
mot répréhensible jette une ombre sur son image vénérée. 

Dès qu'Y varen, reçu docteur, eut remis le pied dans sa ville 
natale avec la résolution de ne la plus quitter, il sentit que la 
vie sérieuse et active commençait pour lui.Ïl comprenait bien 
l'austérité du devoir professionnel et il dut se demander jus- 
qu'à quel point il pouvait le concilier avec sa passion des 
lettres, Médecine et poésie sont deux maîtresses exigeantes 
et ne souffrent pas volontiers le partage. L'une et l’autre 
réclament tout le temps de qui les cultive, une étude cons- 
tante et surtout une constante préoccupation. À la vérité Yva- 
ren, pour mener de front le devoir et ses goûts, pouvait s’au- 
toriser d’illustres exemples : les maîtres de l’Ecole de Salerne, 
n'avaient-ils pas écrit en vers leurs apophthegmes? Est-ce qu'il 


266 MÉMOIRES 


n'y a pas des traités demédec ine mis en vers ? Et justement 
dans un de ceux-là, qu'Yvaren connaissait bien, le médecin- 
poète invoquait comme son patron Apollon médecin, Apol- 
Jon père d'Esculape et frère des Muses. Arguments captieux, 
il est vrai, et bons à peine pour un médecin de la Renaissance, 
à demi paien. Mais il y avait d’autres arguments. Même 
pour un médecin studieux, et dévoué à ses malades, il y a 
des jours, des heures de relâche nécessaire. Il en faut pour 
les affaires et pour le repos, pour le monde et pour la fa- 
mille. Qui empêche d'employer ces heures à refaire quel- 
ques excursions dans le cher domaine d'autrefois ? C'est là 
qu’Y varen trouva la solution, et il prit aussitôt son parti. 
Désormais il se refuserait toute création poétique subjec- 
tive ou narrative et se bornerait à traduire les poètes qu'il 
aimait. La résolution était violente, comportait un vérita- 
ble sacrifice ; mais il y trouva, en dehors du devoir accompli, 
des satisfactions esthétiques nouvelles et qui avaient leur 
prix. La plus élevée est que le traducteur, libre de choisir 
son modèle, s'adresse au plus parfait, dont le génie répond à 
ses prédilections secrètes et qu’il trouve occasion de l’étudier 
mieux et de l'admirer davantage. Puis vient le plaisir de 
vaincre les difficultés, plaisir que les profanes ignorent. Tra- 
duire un livre contemporain n’est rien. Les mots, d’une 
langue à l’autre, ont leur correspondant exact ; et si les idio- 
tismes diffèrent, l'équivalent ne manque jamais. La civilisa- 
tion, à peu près égale partout en Europe, a aplani les antago- 
nismes du langase. Traduire un ancien est tout autre chose. 
Les mots ne correspondent plus, la compréhension des cho- 
ses a changé, les sentiments sont divers. Il faut s’ingénier 
pour trouver des équivalents, pour plier la phrase rebelle à 
des tours singuliers, pour rétablir l’ordre des idées qui dif- 
fère. On ne réussit pas du premier coup, ni du second, et la 
constance est la première qualité du traducteur. Yvaren trou- 
va bientôt mille douceurs en ce tête-à-tête avec les classiques 
anciens. L’ami, le confidentdiscret de ses travaux l’a vu re- 
commencer dix variantes d’un vers, d'une période, et regret- 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 267 


ter de n’en pouvoir imaginer une onzième, qui aurait été la 
meilleure. Et remarquez que ces retours à la muse ne pou- 
vaient offusquer la médecine. La traduction n'est pas un art 
exigeant, elle souffre qu’on la quitte et qu’on la reprenne au 
gré des loisirs, de la santé, de la disposition d'esprit. Elle ne 
s'impose pas au poète, elle ne l’absorbe pas. Yvaren inven- 
teur, créateur, aurait transporté chez le malade le rêve de 
son imagination: Ÿvaren traducteur mettait un signet à la 
page commencée, bien assuré qu’elle ne se perdrait pas, et 
allait, la tête f aîche et libre, à ses occupations. 

Pour se faire la main à ce travail délicat, Yvaren choisit 
dans les poëtes des deux langues classiques anciennes, 14 
fragments publiés plus tard sous le titre de Paysages d’après 
l'antique. Ils sont courts, et le traducteur, empruntant à la 
gastronomie une heureuse comparaison, aimait à dire qu'il 
se les servait par tranches, comme un régal friand. Ils sont 
intéressants, parce que dans leur concision ils donnent un 
exemple de la variabilité dans le sentiment des choses, de 
l'antiquité aux temps modernes. Que l'antiquité ait été tou- 
chée des beautés de la création, cela est assez démontré par 
la statuaire grecque, par l'emplacement des temples, au milieu 
des arbres, sur un point d’où l’on découvrait un vaste hori- 
zon, et par leur amour pour la vie des champs. Mais ils jouis- 
saient de ces beautés sans les décrire minutieusement,etiln'est 
rien chez leurs écrivains qui soit comparable à une page de 
Fr. Humbold ou de quelque grand voyageur moderne. Leurs 
paysages sommaires ne sont que des cadres où ils enchâssent 
des scènes de la vie humaine. Ce sont des tableaux de genre 
plutôt que des paysages. Yvaren ne poüvait choisir de mo- 
dèles plus parfaits pour s'initier à la compréhension de la 
poésie et de la pensée antique. Mes confrères de l’Acadé- 
mie n’ont pas oublié une séance où le docteur et un de ses 
jeunes émules en poésie donnèrent lecture de deux paysages, 
l'un classique et l’autre conçu dans le sentiment moderne. 
Les éléments étaient les mêmes : l'homme et la nature ; mais 
les deux poètes en tiraient des sources différentes d'émotions. 


208 MÉMOIRES 


Après cet essai, Yvaren put aborder un ouvrage de longue 
haleine, où il lui fut possible de se montrer à la fois méde- 
cin érudit et poète élégant. La traduction du poème de Fra- 
castor parut en 1847. On a beaucoup vanté les vers latins 
du médecinitalien, on l’a comparé à Virgile. Il n'en appro- 
che pas. Sous son vêtement virgilien, le vers de Fracastor 
reste obscur, et J'admire comment Yvaren a pu y introduire 
la clarté, tout en restant exact. Dans les notes qu'il a jointes 
à chaque chant le traducteur fait preuve de connaissances so- 
lides, dans l'histoire de la médecine, qu'il aimait à étudier 
dans les monuments mêmes. Le livre original, d’une impor- 
tance secondaire comme doctrine, n'était autrefois consulté 
que par les curieux, la traduction lui a ramené bien des lec- 
teurs ; elle restera. YŸvaren a dédié à son père, guide intelli- 
gent de ses études, la traduction de Fracastor. Antoine Yvaren 
eut la joie d'en surveiller lui-même l'impression, et de corri- 
ger les épreuves du texte. Ce fut sa joie et le prix de ses soins. 

La traduction d'Anacréon est de 1854. Ces petits chefs- 
d'œuvre de l’art grec, d'autant plus raffiné et brillant qu’il 
touche à la décadence, avaient pour Yvaren une séduction 
dont il ne se défend pas. Ils répondaient parfaitement à un côté 
de sa nature, le côté de la vivacité d'esprit et du goût pour 
les choses délicates. Virgile même le charmaïit parfois moins. 
Il y est revenu en 1882, sans que son admiration fût lassée. 
Lors de la première édition, les gens sérieux disaient : 
Qu'est-ce qu'Anacréon peut avoir à faire avecla médecine ? 
La réponse d'Yvaren est dans sa préface d'Anacréon que je 
voudrais vous lire: «Il avait, dit-il, traduit Anacréon pour 
comprendre le texte original d’'Hippocrate et de Galien, qui 
est en grec. Les vers s'étaient faits tout seuls. » C’est une 
question de méthode. La plus courte aurait été, pour tra- 
duire Hippocrate, de prendre le texte même d’Hippocrate. 
Mais Ÿ varen, en qualité de poète, préfère le chemin des éco- 
liers, qui estle même. Nul ne le lui reprochera, en lisant ces 
reproductions. si fidèles, d’un tour si aisé, si français et j'ajou- 
terai si chaste. 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 269 


Le dernier ouvrage purement littéraire d’Yvaren est la tra- 
duction des Bucoliques de Virgile, 1882 et 1884. Il avait, de- 
puis quelques années, abandonné la pratique médicale. Plus 
libres de ses loisirs, il a pu mettre, dans cette dernière œuvre, 
une attention plus suivie, plus de rigueur à serrer le texte. Sa 
phrase, toujours harmonieuse, a gagné en précision ; et non 
seulement cette œuvre de sa vieillesse est en progrès sur les 
précédentes, mais présente un progrès des premières pages 
aux dernières, à mesure qu’Yvaren se familiarisait avec son 
modèle, La dixième églogue, exempte des épithètes et des in- 
versions chères aux classiques, reproduit avec l’aisance d’un 
original, la grâce mélancolique du grand poête latin. 

Ai-je besoin de rappeler que l’Académie française, pour 
cette traduction, a décerné une mention honorable au poète 
plus que septuagénaire, renouvelant, à 58 ans d'intervalle, 
la récompense accordée par l’Académie des jeux floraux au 
rhétoricien de 1825. 

Il fut certainement sensible à ces récompenses, mais il en 
obtint d’autres, plus près de lui, qui lui allaient mieux au cœur. 
Quoiqu'il n’aimât point la célébrité bruyante, il mettait un 
grand prix à l'estime que ses concitoyens faisaient de ses 
écrits. La sévérité de ses doctrines littéraires, son goût si sûr 
dans les choses d’art, ne tardèrent pas à la lui conquérir. Bien- 
tôt les Jeunes gens qui aimaient les lettres vinrent à lui com- 
me à un maître, puis comme à un ami. En les encourageant, 
il ne leur ménageait pas les bons avis. S'il n’est pas parvenu 
à les rallier à la pure doctrine classique, il a souvent réussi 
à empêcher leurs écarts. Au moment d'écrire telle phrase d’un 
goût douteux, plus d’un parmi ces jeunes gens s’est deman- 
dé: «Que dira de cela le docteur Yvaren ?» Plus d’un, au début 
d’une carrière difficile, a reçu son appui discret et dit main- 
tenant encore : « Je dois beaucoup au docteur Yvaren ». 

Vous n’attendez pas de moi, Messieurs, un examen scienti- 
fique des œuvres médicales d'Yvaren: je ne puis qu'appeler 
votre attention sur quelques points qui ne touchent pas à la 
doctrine. Le premier ouvrage, publié en 1858, reproduit les 


270 MÉMOIRES 


Éphémérides de Guillaume Baïllou, médecin célèbre du XVI° 
siècle. Quelle raison a porté le traducteur à reproduire ce 
livre suranné, dont le texte latin offre de sérieuses difficultés? 
C'est que Guillaume de Baillou, disciple d'Hippocrate, est un 
classique de la médecine, c’est qu'il a tenu jour par jour son 
carnet de visites avec une exactitude qu'il est bon de propo- 
ser en exemple aux jeunes médecins. Ÿvaren l'a dédié à son 
fils aîné, Charles, dont il voulait guider les premiers pas dans 
la carrière paternelle. Les premières pages de la préface : 
sont empreintes d’une solennité qui touche comme un pres- 
sentiment. L'enfant pour qui Yvaren traçait l’image du mé- 
decin accompli, l’enfant qu'il se flattait de voir lui succéder, 
fut presque aussitôt ravi aux espérances paternelles. 

Les jolis contes où Roumanille met souvent Moussu 
lou Mège aux prises avec les préjugés de la campagne 
avaient attiré la curiosité d’Yvaren sur les remèdes de bon- 
nes femmes. Il avait le projet de les réunir, de les classer, 
surtout d'en rechercher les origines. C'était un champ tout 
neuf, fertile en découvertes imprévues, que sa grande érudi- 
tion médicale lui eût rendues faciles. Le travail est resté ina- 
chevé, mais le fragment intitulé : Glanes de médecine, publié 
en 1884, nous montre comment il avait été conçu. Il est écrit 
avec l’aimable élégance qui distingue la prose d’Yvaren. Et, 
par une exception unique, il y met l'esprit qu’il se serait re- 
proché de faire voir dans des compositions sérieuses, et qui 
abondait, vous vous le rappelez, dans sa conversation. 

A la fin du fragment publié, Yvaren exprimait le vœu que 
ses confrères continuassent l'œuvre commencée. Ceux qui 
s'intéressent aux traditions populaires, même quand elles sont 
erronées, parce qu’elles touchent à l'histoire de l’homme, 
applaudiront à ce vœu. 

Dans les Entretiens du vieux médecin sur l'hygiène, je 
ne relèverai que l'étendue et la variété des connaissances. 
Les Entretiens et les Bucoliques sont le couronnement des 
travaux d’Yvaren, chacun dans une des deux directions de 
son esprit. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 271 


Qu'est-ce que l'hygiène? simplement une méthode préven- 
tive. Or, comme le plus souvent la maladie est le résultat 
d'un désordre de la conduite, il résulte que l'hygiène est une 
partie de la morale. Voilà le principe simple et élevé dont 
Yvaren a fait l’application aux questions de la santé qui se 
posent tous les jours devant nous et que notre insouciance 
ou notre intempérance nous font négliger. Pour rendre ces 
pages attrayantes autant que profitables, Yvaren a employé 
toutes les ressources d'un esprit fécondé par le travail et 
l'expérience, à qui l'habitude du spectacle de nos maux n’a 
rien enlevé de sa compassion pour les souffrances. Yvaren 
est tout entier dans ces pages aimables et solides : un méde- 
decin riche d’une érudition immense et de pratique person- 
nelle ; un écrivain dont l'art ingénieux entraîne dans des ma- 
tières ardues le lecteur récalcitrant, un moraliste dont le 
front n’est pas morose, un homme d'esprit ni pessimiste ni 
optimiste , que dirai-je encore ? un citoyen utie. Quelques- 
uns accusaient Ÿvaren de dissiper sa vie dans tant de sociétés 
délibérantes et actives : sociétés d’hygiène, d'agriculture, Aca- 
démie de Vaucluse; Conseil municipal, général, départemental 
de l’instruction publique, commission d'examen pour les ins- 
tituteurs. La réponse est dans les Entretiens du vieux doc- 
teur. Il n’est aucune de ces réunions où il ne füt à sa place, 
où il n’apportât une compétence sérieuse : personnalité riche 
et diverse en son unité ; personnalité éminemment sympa- 
thique, dont la présence était une autorité dans les assemblées 
délibérantes, un charme dans les réunions intimes, dont la 
perte a excité des regrets unanimes, et qui dureront. 


J. F, CERQUAND. 


Après la lecture de M. Cerquand, M. Roumanille 
conte l’une de ses plus jolies productions Lou Mège de 
Cucugnan, que la réunion écoute avec bonheur et 
couvre d'applaudissements, et M. Manivet lit trois 
sonnets extraits de son volume de poésie : Les Glas de 
P Ame, qui sont chaleureusement applaudis. 


272 MÉMOIRES 


M. Sagnier, rapporteur du Concours archéologique 
s'exprime ensuite en ces termes : 


L'Académie de Vaucluse avait présenté pour sujet du con- 
cours de cette année, la. monographie d'un monument ou 
d’un ensemble de monuments de notre département. Son 
appel n’a pas eu, cette fois, autant d’écho que pour les con- 
cours précédents. Un seul mémoire a été envoyé à la com- 
mission. Mais dans l'appréciation des œuvres scientifiques et 
des œuvres d'art, ce n'est pas au nombre, c’est au mérite qu'il 
faut uniquement s'attacher: #07 numerandæ, sed ponderan. 
dæ. L'œuvre dont j'ai l'honneur de rendre compte a une 
réelle importance, et elle me paraît remplir parfaitement le but 
et les conditions du programme. Elle est véritablement un 
de ces travaux historiques, dont l'Académie tient à cœur de 
revendiquer le patronage, et qu'elle aime à récompenser. 

Le mémoire est intitulé: Monographie de trois monastères 
fortifiés du XIVe siècle, construits au Sud-Est d'Avignon : 
Montfavet par le cardinal Bertrand de Montfavet, Sainte 
Praxède d'Espagne, par le cardinal Gomez de Barrosso, 
Chartreuse de Bonpas,par lecardinal de Langham.Pournous 
autres Avignonais, ce titre n'est-il pas plein de promesses ? 
Tous ne sommes-nous pas avidesde connaître l’histoire de ces 
lieux, qui sont un des attraits de notre territoire, et que tant 
de fois, depuis nos plus jeunes années, chacun de nous a visi- 
tés? Le choix de cette trilogie a donc été une excellente ins- 
piration, une bonne fortune. L'auteur a dû en tirer habile- 
ment tout le parti qu’elle comportait. Peut-être y avait-il à 
craindre que, dans un pareil sujet, il ne se laissât égarer par 
de riantes perspectives, qu'il ne s'abandonnât à de poétiques 
et romanesques digressions. Il n’en est rien. Il a su garder 
constamment la gravité, la sincérité, la sûreté de vues que 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE _ 273 


commande tout travail historique. Avec une méthode scien- 
tifique, il expose nettement les faits, décrit exactement les 
lieux, raconte les événements dont ils ont été témoins, et il 
n'avance rien sans rapporter les preuves à l’appui.On peutbien 
‘dire que désormais l’histoire de Montfavet, de la Tour d’Es- 
pagne et de Bonpas est faite, et qu’elle constitue une partie 
notable et des plus intéressantes de l’histoire d'Avignon. 

Dans son introduction, le mémoire nous présente, à grands 
traits, la situation que faisait à la papauté d'Avignon le cours 
des évènements au XIV® siècle. Dans ces temps troublés, où 
l’état de guerre était presque continuel, et où notre pays avait 
grand peine à se garder des invasions et des brigandages à 
main armée qui désolaient la France, les soins de la défense 
étaient de première nécessité ; l'élément militaire s’'imposait 
partout.Les monastères de Montfavet, de la Tour d’Espagne, 
de Bonpas furent donc fortifiés, pour leur propre sécurité. 
et aussi pour servir de postes d'observation, de travaux avan- 
cés pour la défense de la ville et de la cour pontificale elle 
même. | 

Dès que l’auteur aborde l’histoire de Montfavet en parti- 
culier, il rencontre au cours de ses premières pages, une 
grave erreur depuis longtemps propagée, et il la met à néant, 
Je me hôte d'entrer ici dans quelques détails, pour donner une 
idée de sa manière et de son zèle consciencieux à apporter la 
lumière dans toutes les parties de son sujet. Deux historiens 
en renom, Bouche et Fantoni, et après eux bon nombre d’au- 
tres, avaient prétendu que le nom de Montfavet était antérieur 
de plus d’un siècle à l’arriver du cardinal Bertrand à Avi- 
gnon ; que le nom du château de Montfavet se trouvait déjà 
inscrit dans un acte du recueil manuscrit intitulé Jura pontis; 
que, dès lors, le cardinal n’avait pas eu à apporter son nom 
au monastère qu'il fondait en cet endroit. Or, cette affirma- 
tion avait tout simplement pour origine l'écriture défectueuse 
de l’un des exemplaires du manuscrit, et la mauvaise lecture 
qui en avait été faite. L'auteur a compulsé dans plusieurs 
archives les divers exemplaires de ce recueil, et il a fini par 


274 MÉMOIRES 


trouver qu’au lieu de lire Montemfavetum, Montfavet, il 
fallait lire Montemfrinum Monfrin ; et, en effet, il ne s'agissait 
là que du château de Montfrin, et nullement de Montfavet. 
Ainsi donc, Bouche avait reproduit sans contrôle une copie 
fautive prise par le P. Théophile Raynaud ; Fantoni avait 
copié Bouche ; d’autres avaient copié Fantoni. Car les his- 
toriens des siècles derniers étaient un peu comme les mou- 
tons de Panurge. Et voilà comment l'erreur était arrivée 
jusqu'à ce temps-ci, et comment le cardinal Bertrand de 
Montfavet avait été dépouillé du légitime honneur qui lui ap- 
partient. Félicitons l’auteur sur sa découverte. C'est rendre 
un grand service à la science et aux intérêts sociaux, que de 
signaler et de détruire par pièces probantes, les erreurs que 
la négligence ou l'ignorance ont propagées. C'est en remon- 
tant aux sources et en ne faisant plus des livres avec les livres 
des autres, que les Bénédictins dans le siècle dernier, Au- 
gustin Thierry et Guizot et leurs disciples dans le nôtre, ont 
_ retrouvé l’histoire véritable des temps passés, au lieu d’une 
histoire de convention et de fantaisie. 

Cette question préjudicielle résolue, le mémoire, avec le 
même soin des documents originaux, nous initie dans tous les 
détails de la fondation de Montfavet en 1334. Il indique les 
acquisitions de terrains, les prix, les contenances les con- 
fronts. Nous lisons la descriptiion de l'enceinte fortifiée, les 
tours, les courtines, les créneaux, le chemin de ronde, le 
donjon, les tourelles, les machicoulis. Rien n’ÿ manque, ni 
le mode l'appareil, ni la nature des matériaux, la hauteur et 
l'épaisseur des murailles. Après l'enceinte militaire, l'inté- 
rieur du couvent. Mêmes détails et même précision ; l’or- 
donnance des salles à chaque étage, leur destination, leurs 
dimensions, les portes, les fenêtres, les marches d’esca- 
lier. C'est un travail d’exactitude minutieuse, et de patien- 
ce. Assurément un architecte expert nommé par justice n'au- 
rait pas fait mieux. Certains lecteurs trouveront cette partie 
du mémoire un peu longue et aride, et un peu prolixe, com- 
me l’auteur J'avoue lui-même. Peut-être ce serait à tort. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 275 


Nous sommes en présence d’un livre d’érudition historique, 
et non point d’un livre de cabinet de lecture. L'auteur ne 
s'est point donné la mission de plaire par l'élégance de la 
forme, et d’amuser les lecteurs, mais d’instruire et de faire 
bien réellement la monographie des trois monastères. Or, 
la description est si complète, si développée que, rien qu'à 
l’aide du mémoire, un homme de l’art pourrait reconstituer 
l'édifice dans son entier, même sans l'avoir vu, et non point 
seulement dans son état actuel, mais encore dans l'état où il 
était au XIV° siècle. 

Quoi qu’il en soit, si la description du couvent a pris trop 
d'ampleur, il ne saurait en être ainsi de la description de 
l'église. Ici nous sommes en présence d’un véritable monu- 
ment, et je puis louer sans réserve. On ne saurait apporter 
trop de soins et trop d’études architecturales, à décrire et à 
apprécier un des monument religieux les plus remarquables 
de notre pays. 

Je ne suivrai pas la description des sculptures et autres or- 
nements de l’église. L'auteur, avec une patience d’archéolo- 
gue, non seulement a décrit tout ce qui en reste, mais encore 
il s'efforce de reconstituer tout ce que les vicissitudes des 
temps ont fait disparaître, tombeaux, inscriptions, blasons, 
peintures, bas-reliefs, et dont on ne peut plus trouver les 
traces que dans la tradition locale ou dans les vieux livres, et 
les vieux manuscrits. 

Après l’histoire de l'édifice, 1l nous donne brièvement 
l’histoire de ceux qui l’ont habité ou qui y ont eu leurs tom- 
beaux; son fondateur, le cardinal Bertrand de Montfavet, les 
religieux de St-Ruf qui y furent installés par le cardinal, les 
religieux Récollets, qui y furerit établit en 1616, les religieux 
Capucins en 1759. Toutefois, malgré ses recherches, il laisse 
uncinterruption depuis l’année 1443 jusqu'en 1613 ; il avoue 
que, pour cette longue période, il n’a trouvé à recueillir au- 
cun renseignement. Espérons que des recherches nouvelles 
combleront cette lacune. Il y a d’autant plus lieu de le croire 
que le plus curieux monument qui ait survécu, est la pierre 


276 MÉMOIRES 


tombale du chevalier Pierre de Cohorn, dont l'épitaphe cons- 
tate le décès en 1470. Suivant Pithon Curt,le fils et le petit: 
fils de Pierre de Cohorn, dans leurs testaments demandèrent 
d'être ensevelis à Montfavet, et d'autre part Pérussis et le 
P. Justin nous apprennent que le monastère fut ravagé par 
les Huguenots du baron des Adrets en 1562 et 1563. 
L'histoire du monastère d’Espagne, fondé par le cardinal 
de Barrosso en 1347, prend dans le mémoire beaucoup 
moins de développements que celle de Montfavet. Elle a 
d’ailleurs en réalité beaucoup moins d'importance, et n'em- 
brasse qu’un temps très court, c’est-à-dire une période de 
soixante ans seulement. Ce monastère avait été créé pour 
une communauté de religieuses de l’ordre de St-Dominique. 
Mais, malgré les fortifications dont il était pareillement en- 
touré, les dangers de l'invasion de gens de guerre ou de 
bandes de brigands contraignirent ces religieuses à venir 
s'établir dans l’enceinte d'Avignon à la rue appelée aujour- 
d'hui Ste-Praxède. Le monastère et ses fortification furent 
démolis ; ilne resta qu’une tour, encore aujourd'hui bien 
conservée, qui porte nom de Tour d’Espagne, et avait duser-, 
vir de tour à signaux. L'auteur s'efforce de reconstituer le 
monastère et les fortications à l’aide des substructions et au- 
tres vestiges; puis il fait justice des légendes que la gau- 
loiserie de nos pères se plaisait à raconter sur ce monastère 
de nonnes, situé en rase campagne, à 400 ou 500 pas seule- 
ment du monastères des moines. Mais il finit par admettre, 
pour des motifs stratégiques fort contestables, l'existence 
problable de ce fameux souterrain, qui formait, disait-on, une 
communication secrète entre les deux couvents. Comme on 
ne trouve pas d’autre indice qu'une simple cave à Montfa- 
vet, il me semble qu'il fait trop d'honneur à cette fantastique 
création, qui aurait bien mieux sa place dans quelque roman 
d'Anne Radcliffe. Les conditions du terrain d’alluvion et du 
poudingue de gravier auraient exigé pour un ouvrage de 
cette nature, une voûte en pierre de taille d’un travail énor- 
me, et dont on n’a jamais rencontré ni vestiges ni matériaux. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 277 


D'ailleurs, ne savons-nous pas qu'aux vieux châteaux gothi- 
ques, aux vieilles abbayes, la croyance populaire ne manquait 
pas de rattacher jadis l'existence d’un souterrain où se ca- 
chait quelque serpent monstrueux ! 

L'histoire du monastère fortifié de Bonpas a infiniment 
plus d'importance que les autres, et elle touche aux plus gra- 
ves questions d'ordre historique ou archéologique, qui puis- 
sent intéresser notre pays. Cependant, pour cette partie, le 
mémoire présente moins de développement ; nous eussions 
préféré qu’il en eût bien davantage. 

Situé à l'extrémité de la chaîne de collines qui limite et 
protège notre territoire, le rocher de Bonpas commande le pas- 
sage de la Durance et se trouve une des clés d'Avignon. Dans 
tous les temps, tout comme aujourd’hui, il a été un point 
stratégique de premier ordre, un de ces lieux que, dès l’origine 
des sociétés, la nature a destinés à être occupés. Tandis que 
l’histoire de Montfavet et de la Tour d’Espagne ne com- 
mence qu’au XIV° siècle et reste renfermée dans deux en- 
ceintes de murs, celle de Bonpas, qui se relie à la question 
d'un ancien pont sur la Durance, rayonne dans tout le pays 
et remonte aux temps les plus reculés. Sur le plateau ou pro- 
montoire qui surmonte le rocher de Bonpas, moi-même j'ai 
cru découvrir les traces d’un habitat préhistorique. Tout près, 
notre collègue M. Rochetin a signalé les vestiges de la voie 
romaine, qui d’un côté se dirigeait vers Avignon, de l’autre, 
allait se rattacher à la grande voie qui d’Arles par Cavaillon 
menait aux Alpes et en Italie. Enfin entre Bonpas et Cau- 
mont, on rencontre des restes de constructions romaines. 

L'auteur s'attarde peu dans ces époques lointaines, il se 
hâte de faire l'historique et la description des constructions 
du monastère. Selon lui ces constructions doivent être clas- 
sées en trois séries. Les premières sont antérieures au XIV® 
siècle, c'est-à-dire à la fondation de la Chartreuse ; elles se 
réduisent actuellement à une chapelle ou petite église en par- 
tie bâtie dans le roc et à divers murs de l’ancien couvent des 
hospitaliers. Puis viennent les bâtiments de la Chartreuse du 


6 


278 MÉMOIRES 


XIV® siècle, enfin les changements effectués aux XVI° et 
XVII: siècles. Je n’ai pas besoin de dire qu'il décrit avec sa 
compétence et son exactitude habituelles, les divers restes de 
ces constructions, et parvient à reconstituer successivement 
les trois monastères après leurs transformations. C'est là, 
ainsi que l'ai déjà exprimé à propos de Montfavet, un des 
grands mérites de son travail. 

Ce qui élargit considérablement le cadre de cette étude 
historique, c’est la nécessité d’y faire entrer ce qui touche au 
passage ou au pont de la Durance durant le moyen-âge.C'est 
en quelque sorte une seconde histoire qu’il faut greffer sur la 
première. Si elle ne fait point partie intégrante du la mono- 
graphie du monastère, elle en est une dépendance indispen- 
sable. 

L'auteur nous introduit d’abord dans la légende. Pour les 
créations antiques la légende n'est-elle pas presque toujours 
le préambule de l’histoire ? Avant le VIII* siècle, dans ces 
temps d’obscurité profonde où tout était miracle ou prodige, 
il y avait sur le rocher de Bonpas, au bord de la Durance, 
un saint homme du nom de Siber qui, dans son humble et 
chétive demeure, donnait abri aux voyageurs et aux pèlerins 
attardés. Les brigands lui démolirent sa maison. Mais lui, la 
releva aussitôt, comme l’hermite saint de la ballade de Victor 
Hugo, qui remuait les pierres avec le signe de la croix. 
Émus de ce prodige les populations d’alentour luiapportèrent 
d’abondantes offrandes, et il sut créer un hospitium pour les 
passagers, ainsi qu’un bac pour le passage de la rivière. Un 
peu plus tard, en 731, commence l'histoire à peu près cer- 
taine de Bonpas. Les Sarrazins, dont le sanglant souvenir, 
après plus de onze cents ans, subsiste encore dans notre pays, 
taillèrent en pièces la petite armée avignonaise, qui avait 
marché à leur rencontre pour leur disputer le passage de la 
Durance. Selon l'historien Nouguier,le massacre fut énorme. 
Charles Martel, trois ans après, ayant pris d'assaut la ville 
d'Avignon, et exterminé les Sarrazins, fit, dit-on, édifier à 
Bonpas une église, où furent pieusement ensevelis les restes 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 279 


#? 


des guerriers avignonais; l'église reçut le nom de Notre-Dame- 
de Maupas. Cette fondation est attestée par une inscription 
d'une date bien postérieure, et par deux diplômes cités par 
dom Polycarpe, qui avait été lui-même prieur de Bonpas- 
Mais les œuvres du savant chartreux sont discréditées aujour- 
d’hui, et on n’ose plus guère en faire autorité. Quoi qu’il en 
soit de l'intervention de Charles Martel dans cette fondation, 
l’auteur nous raconte qu'à côté de la crypte, on rencontre 
plusieurs tombes creusées dans le roc, et qu’on a découvert 
tout récemment, un immense ossuaire où se trouvait amon= 
celée une énorme quantité d’ossements humains. C'étaient 
évidemment les restes de nos ancêtres avignonais qui avaient 
péri dans la néfaste journée... | 

Ÿ a-t-il eu un pont à Bonpas au XIT° siècle et aux siècles 
suivants, et quelle était la nature de ce pont? Cette question 
est une des plus difficiles et des plus graves que puisse agiter 
l'archéologie vauclusienne. Elle mériterait bien de faire l'ob- 
jet d’un travail à part. Les documents semblent se contredire, 
ou du moins ne doivent être interprétés, qu'avec une extrême 
réserve. En les combinant entre eux, on peutarriver à la 
preuve que le pont à dû exister à certaines époques; mais 
ce serait aller beaucoup trop loin que d'affirmer que ce pont 
était tout en pierres et monumental comme le pont St-Béné- 
zet et le pont St-Esprit. Tout me porte à croire qu'il s'agis=- 
sait simplement d'un pont de bois, avec ses deux culées de 
pierres et avec quelques piles dans le lit de la rivière. La plu- 
part des ponts, dans le moyen-âge, et même dans les temps 
romains, étaient construits de cette manière. 

L'auteur se demande à quel ordre appartenaient les reli- 
gieux qui construisirent le pont ; il les suppose des religieux 
Augustins, et il raconte qu’en 1275, le pape les annexa à l'or- 
dre des chevaliers de St-Jean de Jérusalem.Quoi qu'il en soit, 
lorsque au XIV* siècle les chartreux furent appelés à Bonpas 
par Jean XXII, le pont n'existait plus ou du moins, il n’en 
fut plus question. 


Après la reconstitution des bâtimeñts, du monastère et de 


280 MÉMOIRES 


ses fortifications à diverses époques, après la description de 
l'éghtse du XIV: siècle, aujourd’hui démolie, et des tombeaux 
des cardinaux de Laugham et de Cabassole, nous sommes 
amenés dans l’intérieur de la communauté des Chartreux ; 
nous visitons l'appartement du prieur, la cellule d’un reli- 
gieux et nous avons l'inventaire de l’austère mobilier que 
celle-ci renfermait; nous avons le nombre des religieux de la 
chartreuse et le montant des revenus. Enfin nous assistons 
aux scènes émouvantes de l'expulsion des religieux en 1792. 

Avant de terminer ce rapport, je me plais à dire que le 
côté matériel de l’œuvre, si je puis m'exprimer ainsi, n'est 
point inférieur au mérite de la composition. Conformément 
à un usage qui, dans les études historiques, se propage de 
plus en plus, le mémoire est illustré de nombreuses figures 
qui l’expliquent et font toucher du doigt les choses qu'il dé- 
crit, vues générales, croquis particuliers, plans par terre, sta- 
tues, bas-reliefs, blasons. D'autre part, il serait à désirer d’y 
voir annèxé comme pièces justificatives, et à titre de preu- 
ves, le texte original des documents qu’il a cités, relatifs au 
pont de Bonpas. C'est un soin auquel aujourd’hui ne man- 
quent pas les études historiques sérieuses. 

Et puisque j'en suis à formuler mes desiderata, j'aurais 
voulu que l’auteur rendit hommage au génie colonisateur des 
Chartreux de Bonpas. Ils ont assaini et fécondé un vaste ter- 
ritoire, qui ne consistait jadis qu’en terres vagues et en maré- 
cages; par des défrichement, des desséchements, des endigue- 
ments, ils en ont décuplé la valeur, et nos générations en 
recueillent aujourd’hui le bienfait. 

J'aurais voulu aussi qu’il nous eût entretenu de dom Poly- 
carpe, cet érudit digne d'être comparé aux grands érudits de 
la Renaissance, et qui a été l'illustration de Bonpas. Mal- 
heureusement, comme plusieurs écrivains de son temps, il a 
eu la faiblesse de manquer parfois de sincérité dans les do- 
‘cuments qu’il invoquait ou publiait. Il n’en est pas moins 
resté un savant remarquable, et le nom du prieur de Bonpas 
se trouve dans toutes les biographies. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 281 


Oserai-je dire enfin que, pour tempérer un peu la séche- 
resse des détails techniques, il aurait pu faire mention de 
l’hospitalité gastronomique et plantureuse que recevaient à 
Bonpas les étrangers, mais les étrangers seuls, et avec des 
plats maigres seulement. Le souvenir s’en est perpétué jus- 
qu’à notre temps, et l’art culinaire doit être reconnaissant 
envers les cuisiniers de la Chartreuse. 

Mais, Messieurs, ces desiderata ne sont presque rien, et Je 
ne les signale que pour m'acquitter rigoureusement de mes 
devoirs de rapporteur. Le mémoire est une œuvre conscien- 
cieuse, remarquable par sa méthode, par son érudition, par l’a- 
bondance des recherches qu’elle révèle et surtout par ses 
études architecturales; il est complet, et les conditions que 
l’Académie était en droit d'exiger pour l'exécution de son pro- 
gramme, ont été parfaitement remplies. Malgré l’absence de 
concurrents, l’Académie de Vaucluse l’a jugé digne d’une haute 
récompense: elle lui confère la médaille de vermeil, et elle a 
décidé qu'il serait publié dans ses Mémoires. 

L'auteur du mémoire est M. l'abbé Gayet, vicaire à Mont- 
favet. Félicitons M. Gayet d'avoir si bien su profiter de la 
situation spéciale que ses fonctions lui ont faites; il peut ser- 
vir d'exemple à d’autres. 

Félicitons-le aussi de s'être si bien inspiré de ses traditions 
de famille. Il a puisé l'amour des études artistiques chez son 
père vénéré, qui, dans le cours d’une longue et honorable vie, 
a consacré aux travaux d'art, tout le temps que lui laissaient 
ses travaux professionnels. 


M. Torcapel, rapporteur de la commission du 
Concours scientifique, lit ensuite le rapport suivant : 


L'Académie a proposé pour le concours scientifique de 
1885, le sujet suivant : Éfudier un point de la géologie du 
département. 


282 MÉMOIRES 


Elle avait ouvert ainsi un vaste champ à l'initiative des 
chercheurs; aussi avons-nous été bien surpris de ne voir 
qu’un seul concurrent répondre à son appel. La géologie de 
notre département est, en effet, encore bien peu connue, sur- 
tout dans ses détails. La description d'ensemble qu’en a 
donnée Scipion Gras, en 1862, œuvre remarquable pour l'é- 
poque, n'est plus à la hauteur de la science actuelle et, dans 
un travail aussi général, l'auteur a nécessairement négligé 
bien des faits non moins importants qu'intéressants. 

C’est aux observateurs locaux qu'ils appartient de revoir, 
de complèter son œuvre ; de mettre en pleine lumière la 
structure de notre sol et d’en faire connaître toutes les riches- 
ses minéralogiques et paléontologiques. 

De savants géologues leur ont du reste déjà donné des 
exemples qu'ils n'ont qu’à imiter. C’est ainsi que, depuis Sci- 
pion Gras, MM. Hébert et Toucas, ont étudié en détail les 
couches crétacées du bassin d’Uchaux ; que M. Gaudry, l’é- 
minent professeur du Muséum, a exhumé du limon rouge de 
Cucuron, toute une faune de mammifères des temps miocè- 
nes ; que M. Tournonïi et M. Fontannes ont fait connaître 
les faunes malacologiques et la stratigraphie des terrains 
_ tertiaires de Vaucluse et des départements voisins ; que M. 
Leenhardt, enfin, a publié en 1883, une description très com- 
plète, très-approfondie du massif du Mont-Ventoux. 

Cette dernière région est la seule jusqu’à présent, dans le 
département, qui ait été étudiée d’une façon complète. Le 
massif de Vaucluse, celui du Léberon, le vaste plateau de 
Sault, les régions moins accidentées qui s'étendent au pied 
de ces masses rocheuses, les plaines elles-mêmes qu’arrosent 
nos cours d’eau attendent, à leur tour, des investigations 
détaillées qui en feront connaître la structure intime et per- 
mettront de préciser les causes géogéniques qui ont présidé 
à leur formation. 

Le mémoire unique qui nous a été adressé est intitulé : 
Le Vallon de Vaucluse, description géologique. Le poéti- 
que vallon chanté par Pétrarque était bien indiqué assuré- 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 283 


ment pour l’objet d’une étude intéressante. Les fractures du 
sol, les érosions produites par les magnifiques eaux de la 
Sorgue, y ont mis les strates à découvert, et il est facile d’en 
suivre les allures et les accidents. On prend sur le fait, pour 
ainsi dire, le long de ses flancs escarpés, les mouvements 
orogéniques qui ont déterminé le relief de la contrée. 

Mais l’auteur de ce mémoire n'a,—1l commence par nous 
le dire,—que de faibles connaissances géologiques. Son œuvre 
laisse, par suite, beaucoup à désirer au point de vue de la 
précision scientifique, qui est maintenant de rigueur dans des 
travaux de ce genre. En outre, on peut lui reprocher de n’a- 
voir pas fait, du moins, quelques efforts pour nous expo- 
ser ses idées d’une façon claire et d'avoir, il l’avoue lui-mê- 
me, écarté de parti pris toute préoccupation de la forme. 

Or, quoi qu’en disent certains, la forme n'a jamais rien 
gâté, même en géologie, et la clarté, la précision du langage y 
sont au moins aussi nécessaires que dans toute autre science. 
En minéralogie, en botanique, en zoologie, on peut presque 
toujours avoir sous les yeux les objets dont on s'occupe. Le 
géologue, quelle que soit la foi scientifique qui l’anime, ne 
saurait transporter les montagnes devant ses lecteurs ou ses 
auditeurs. C’est donc par des descriptions aussi précises, aussi 
complètes que possible, qu'il doit s’efforcer de les éclairer et 
de les convaincre. 

Les}plus éminents géologues n’y ont pas manqué, etils ont, 
en outre, jugé nécessaire de joindre à leurs savantes descrip- 
tions des coupes, des profils figuratifs, afin de mieux préciser 
encore l'inclinaison, la puissance des couches étudiées, les 
failles et les autres accidents qui les affectent, ainsi que leurs 
relations avec les strates voisines. 

Si l’auteur, auquel ne manque pas l'esprit d'observation, 
et qui eût pu très aisément {suivre une marche plus méthodi- 
que, eût procédé ainsi, il se serait mieux rendu compte à lui- 
même de certains détails qui paraissent lui avoir échappé et 
peut-être aurait-il été amené à modifier, en partie du moins, 
les vues qu’il exprime et qui auraient besoin, pour être bien 


284 MÉMOIRES 


établies, d’être appuyées sur des faits plus concluants. Son 
travail aurait acquis dans tous les cas, une toute autre valeur. 

Ces réserves faites, la Commission, désireuse d’encoura- 
ger toutes les bonnes volontés, est d'avis d'accorder à ce mé- 
moire une mention honorable, en engageant l’auteur à pour- 
suivre ses intéressantes recherches. 

L'Académie a décidé, dans sa séance du 12 décembre, 
qu’une question de géologie serait maintenue pour le con- 
cours scientifique de 1887, dans les termes suivants : Faire 
la description topographique et géologique d'une région du 
département de Vaucluse. Nous faisons donc un nouvel ap- 
pel aux amis de la science et nous espérons que les concur- 
rents se présenteront en plus grand nombre. S'inspirant des 
considérations qui précèdent, ils comprendront, d'après cet 
énoncé, que c’est bien plutôt un bon exposé des faits qui leur 
est demandé que des discussions plus ou moins théoriques. 
L'analyse précise et complète des faits d’abord, la synthèse 
ensuite, tel est le grand principe de la science moderne. 

_ L'Académie a, en outre, décidé qu’une question d’archéo- 
logie préhistorique figurerait au concours de 1887. Nous 
proposons de la formuler dans les termes suivants : 

Faire connaître les grottes et les carernes à ossements, 
ainsi que les monuments (menhirs, dolmens, etc. ) et autres 
restes de l'âge préhistorique, existant dans une région du 
département. 


Après la lecture de .ces divers rapports, l’Académie de Vaucluse a dé- 
cerné une médaille de vermeil grand module à M. l'abbé Gayet, vicaire 
à Monfavet, pour son mémoire intitulée: Monographie de trois monastères 
fortifiés du XIVe siècle: Montfavet, Ste-Praxède d'Espagae, la Chartreuse 
de Bonpas. . 

L'Académie rappelle que le prix de Sciences Naturelles, offert par elle 
au lycée d'Avignon, au nom des exécuteurs testamentaires du docteur 
Dufossé, a été décerné en 1885, à l'élève Girard Lucien d'Avignon. 


DE L’ACADÉMIE DE VAUCLUSE 285 


Il est ensuite donné lecture des programmes des Concours 
pour 1886 et 1887 : | 


ACADÉMIE DE VAUCLUSE 


CONCOURS LITTÉRAIRES, ARTISTIQUES ET SCIENTIFIQUES DE 1886 
ET DE 1887 


CONCOURS LITTÉRAIRE (1886). — Étude d’un fait historique, relatif à 
l'histoire du département. — Une pièce de vers en langue française ou en 
langue provençale. 

Les ouvrages ou mémoires imprimés ou manuscrits exécutés après le 
1° janvier 1886, et après le 1* janvier 1887, pour le concours de cette 
année, et dont les auteurs seront originaires ou habitants du département 
de Vaucluse, seront seuls admis au concours. 

Les pièces de vers en français ou en provençal, dont les auteurs seront 
originaires ou habitants du département de Vaucluse ou des départements 
limitrophes, seront seuls admises au concours. 

Les ouvrages destinés au concours de 1886 devront être adressés avant 
le 1% novembre prochain, et ceux destinés au concours de 1887, avant le 
1* novembre de cette année, au Secrétaire perpétuel de l’Académie, à 
Avignon. Chaque manuscrit devra porter une épigraphe reproduite sous 
enveloppe cachetée avec le nom de l’auteur. 

Une ou plusieurs médailles, ainsi que des mentions honorables seront 
décernées aux meilleurs travaux. L'ouvrage qui aura été jugé jle meilleur 
sera, en outre, imprimé dans les Mémoires de l’Académie. 


ConcoURS LITTÉRAIRE (1887). — Biographie d'un homme célèbre du 
département. 


Concours ARTISTIQUE (1886). — Art décoratif. = Projet d’un meuble 
meublant en bois dressé avec tous les détails d'exécution. Les concur- 
rents devront être originaires ou habitants du département et âgés de 
moins de 30 ans. 

Un prix de 200 fr. et des médailles seront décernés, suivant le mérite 
du concours, aux auteurs des meilleurs projets. Le travail ayant obtenu 
la première récompense deviendra la propriété de l'Académie, qui pourra 
en faciliter l'exécution. 


Concours SCIENTIFIQUE (1887). — Décrire les groltes et les cavernes à 
ossements, ainsi que les monuments ( menbhirs, dolmens, etc.) et autres 
restes de l’âge préhistorique, existant dans une région du département. 


286 MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 


Faire la description topographique et géologique d’une région du dé- 
partement de Vaucluse. 

Une ou plusieurs médailles pourront être attribuées aux auteurs des 
meilleurs travaux. Le mémoire couronné sera, en outre, inséré dans les 
Mémoires de l'Académie. Les travaux imprimés ou manuscrits, postérieurs 
au 1* janvier 1887 sont seuls admis à concourir. 

Les auteurs devront adresser leurs manuscrits portant une épigraphe 
reproduite avec le nom de l'auteur, sous enveloppe cachetée, avant le 
1 novembre 1887, au Secrétaire perpétuel de l'Académie, à Avignon. 


SÉANCES DE L'ACADÉMIE 


NovEMBRE-DÉCEMBRE 1885 


Extraits des procès-verbaux. 


Séance du 7 novembre 1885. — M. le Président fait part tant en son nom 
personnel qu’au nom de la Société de regrets unanimes que cause le 
départ de M. Mas. L'Académie perd en lui un de ses membres le plus la- 
borieux et le plus distingués. 

M. le Président donne communication d'un article dans lequel M. de 
Marsy rend compte en termes élogieux du travail de M. l'abbé Requin sur 
le sculpteur Bernus. 

M. Sagnier lit des notes critiques qu'il a recueillies dans son dernier 
voyage à Vienne sur les tableaux que renferment les divers musées de cette 
capitale et notamment le Belvedère. Cette étude sur les diverses écoles 
représentées dans cette galerie impériale fait le plus grand honneur à son 
auteur. 

M. Sagnier fait ensuite une communication très-intéressante sur une 
faucille préhistorique en cuivre pur exhumée dans le territoire d’Auroux, 
près de Langogne, dans la Lozère. Cette faucille est d'une très grande va- 
leur archéologique, car les monuments de l'âge de cuivre sont encore 
très rares. 

Il est ensuite procédé à la formation des Commissions chargées des 
Concours. 

MM. de Seyne, Sagnier, Bourges, Cerquand, Rochetin, sont nommés 
membres de la Commission du Concours littéraire ; 

MM. Villars, Torcapel, Nicolas, Reynard-Lespinasse, Pamard, sont nom- 
més membres de la Commission du Concours scientifique. 


288 MÉMOIRES 


Séance du 12 décembre 1885. — Après la lecture de la correspondance, 
M. Duhamel signale à la Société un sceau dont l'empreinte lui a été adres- 
sée par M Estève, membre associé d'Orange, et dont l'original se trouve 
entre les mains de M. le député Gaillard. Ce sceau de forme ovale, qui 
mesure 4 c. de hauteur et 2 c. de large, porte une légende en capitales 
gothiques entre cordons qu’on lit ainsi : T. S. COVENT AVRASICE 
FRM EHILV. Dans le champ, un agneau crucifère passant à gauche 
surmontant une étoile à six raies, à gauche et demi, la croix de St Jean- 
Baptiste en pal. 

Il n’y a pas à douter de l’origine et de la signification de ce sceau com- 
plètement inconnu jusqu'alors, c'est celui des Frères de St Jean de Jéru- 
salem d'Orange, qui s’établirent, dans cette ville, sous l'épiscopat de Bé- 
renger (1107-1127), qui occupèrent l'hôpital, fondé par Rambaud d'Orange . 
à son retour de la Terre-Sainte. Ils devinrent dans la suite et par les do- 
nations de la princesse Tibour, propriétaires d’une partie de la ville d'O- 
range et exercèrent, avec les comtes de Baux, une sorte de pariage qui 
exista jusqu’en 1207, époque à laquelle ils cédèrent leurs droits à Charles, 
roi de Sicile et comte de Provence. 

Le sceau dont il s'agit a donc un véritable intérêt historique, et il est 
à souhaiter qu'il soit déposé dans un des musées du département. 

Dans le même ordre d'idée, M. Duhamel signale à la société la découverte 
qu'il a faite du sceau de la ville d'Avignon, au commencement du XVe siè= 
cle. Déjà MM. Achard et Blancard avaient signalé un sceau du même genre, 
dans .un document sans date, mais qu'on pouvait placer entre 1426 et 1427. 
Le nouveau document est antérieur et daté, il est du 2 mai 1411.Le sceau 
est le même que celui antérieurement publié. Mais il permet de faire 
une rectification à la lecture de la légende. Elle ne porte pas: S:ri/- 
lum comunis Avinionis, comme on l'a écrit, ce qui n'aurait aucun sens, 
mais bien : Sivillum communitatis Avinionensis, ce qui s'explique fort bien. 
Ce document, qui porte les trois clefs et non les gerfauts comme supports, 
semble donc prouver que c'est bien au temps de l'occupation papale que 
la ville d'Avignon ajouta à la clef impériale, les deux clefs pontificales, 
mais que c’est postérieurement, au milieu du XVe siècle, qu'elle adopta 
les gerfauts et la devise qu’on y lit aujourd'hui. 

Le même membre termine en signalant l'acte de concession, par Char- 
les VIII, roi de France, d'armoiries à la ville de Pertuis, dont l'original se 
trouve aux archives de cette ville et qui offrent une disposition toute par- 
ticulière et s'écartent un peu des règles ordinaires du blason. Elles sont, 
en effet, ainsi décrites dans l'acte : D'or à une fasce de gueule et une fleur 
de lys d'azur passant parmi la dite fasce et insérée en icelle ». 

M. Duhamel dit, en terminant, qu'il se propose de faire une étude plus 
complète des trois documents qu’il vient de signaler, étude qu'il destine 
aux Mémoires de la Société. 

M. Ducos donne la parole à M. Verdet. Notre collègue lit un travail sur 
la formation d’un syndicst d'arts décoratifs à Avignon. Il fait ressortir tous 
les avantages d’une société de ce genre dans le département. Il donne un 
projet de statuts pouvant réglementer ce syndicat. 


DE L'ACADÉMIE DE VAUCLUSE 289 


‘M. Ducos remercie M. Verdet du talent avec lequel il a su traiter cette 
question. Il propose à la Société de faire un tirage à part de ce mémoire, 
afin de le mettre à la disposition des patrons et des ouvriers. 

M. Rochetin lit un compte-rendu de M. Coulondres dans le volume ins 
titulé : Louis XIV à Strasbourg. 

M. Sagnier est nommé rapporteur du concours littéraire et M. Torca= 
pel, rapporteur du concours scientifique. 

La séance publique est fixée au dimanche, 27 décembre. Le programme 
de cette session est ainsi arrêté : Discours du Président ; Rapport sur les 
travaux de l’année par M. Duhamel ; Etude biographique sur P. Yvaren, 
(M. Cerquand) ; Rapport et concours ; Poésies : MM. Manivet et Rouma- 
nille ; Rapports de MM. Sagnier et Torcapel sur les Concours historique 
et scientifique de 1885. — Programme des Concours de 1886 et 1887. 

M. Duhamel donne lecture du compte-rendu de l'ouvrage intitulé : 
Usages et règlements locaux dans Avignon, par M. Benoît, président du 
Tribunal civil. 

La Société décide ensuite que le Concours de 1886 sera artistique et 
littéraire et celui de 1887, historique et scientifique. La partie géologique 
est maintenue. Sur la proposition de M. Torcapel, cette partie sera ainsi 
formulée : Description topogragraphie et géologique d’une région du dé- 
partement. 

Sont reçus : 
Titulaires. — MM. Braun, Dussaud, Lasmôle, Monier. 


Associés. = MM. Auguillot, Blanc Hippolyte, Fauvelle, Guignard, Mau- 
che, Ollier de Marichard. 


Correspondants. == MM. Ant. Duménil, Bousquet, Daléau, Salmon, 
Testu, Yong. 


«200 (0(0)0)QQass- 


BIBLIOGRAPHIE 


Louis XIV ET STRASBOURG, par À. Legrelle, docteur ès-lettres. - 
Paris, L. Hachette et Ci° 1884. 


Louis XIV et Strasbourg : tel est le titre d’un ouvrage dont l'Acadé- 
mie de Vaucluse m'a chargé de lui rendre compte. 

C'est un livre consciencieux, érudit, et qui met au jour pour la pre= 
mière fois, croyons-nous, un grand nombre de documents que recélaient 
nos archives touchant les relations de Strasbourg avec les anciens rois de 
France. L'auteur discute, en passant, les divers interprétations que les 
Allemands nnt voulu donner aux traités de Munster et de Westphalie, et 
il fait justice de la mauvaise foi des Allemands en cette matière. 

Le livre tient plus que son titre, et on pourrait l'appeler l’histoire de 
la ville libre de Strasbourg ; mais son Université, les origines de sa mer- 
veilleuse cathédrale sont passées sous silence et il aurait fallu aussi nous 
raconter quelque peu les faits et gestes de ses princes-évêques, — ces la- 
cunes remplies, la ville de Strasbourg avait son histoire. ê 

Nous croyons, que l’auteur reviendra sur son travail pour le compléter, 
et qu’il tiendra la balance égale entre le passé catholique et les destinées 
protestantes de la capitale de l'Alsace. 

On sent en lisant Louis XIV et Strasbourg, que l’auteur fait œuvre de 
patriotisme. Il a vraiment le cœur français et il insère dans son ouvragë, 
et cela lui porte bonheur, de nombreuses dépêches émanées des chancelle- 
ries de France qui sont d’une langue claire, nerveuse, concise, étince- 
lantes de bon sens et de tout point conformes au génie français. 
= Il nous a semblé à côté de ces joyaux, que le style de l’auteur était un 
peu négligé. Il abuse par ci, par là, de locutions de remplissage, qu'on 
peut faire disparaître sans nuire en rien à la clarté de la phrase. Quel- 
ques périodes un peu longues mériteraient d’être coupées pour alléger 
l'allure du récit: quelques mots allemands mériteraient aussi d’être tra- 
duits pour les lecteurs dont le bagage est pauvre de langues étrangères.— 
Ces critiques une fois faites, et nous reconnaissons qu'elles n'enlèvent à 
l'ouvrage aucune de ses qualités, nous pouvons dire que M. Legrelle a 
fait œuvre méritoire et décentralisatrice en nous racontant si pertinem. 
ment l’histoire de la réunion de Strasbourg à la patrie française. 


CouLoNDRES. 


TABLE DES MATIÈRES 


Yvaren P. (Notice biographique et littéraire. (M. CERQUAND)... 


TOME IV 
D Pages 
Aéria (Rapport sur le livre intitulé). (M. SAGNIER)............... 173 
. Archéologie Vauclusienne. — Épitaphe gallo grecque de L'Isle. 

(M. ROCHETIN)..............s.e Senseo sHSonssouretaes 105 
Arts décoratifs (Rapport sur la création d’un syndicat des). (M.VERDET) 224 
Bernus (Jacques), sa vie, son œuvre. (M. REQuIN)..............,.. 13 
Bibliographie (Odes d’Anacréon, 88. — Enfant Jésus, poésies, 130. — 

Autel roman, 194. — Usages d'Avignon, 195. — Louis XIV et 

SÉFASDOUTR. reseau dessedeeveneues ses 200 
Bonnieux et à Buoux (Une excursion à). (M. NicoLas)...... issus 214 
Calvaire (le), Sonnet. (M. Maniver)...,........,........ deu 172 
Concours littéraire, artistique et scientifique de 1886 et 1887...... 285 
Empereur d'Arles (1). (M. Mas).........,....s..s.sssssee ésues 197 
Epigraphie. Stèle épigraphique à St-Estève. (M. SAGNIER)........ QI 
Mazarin, vice-légat d'Avignon. (M. DUHAMEL).................... 131 
Membres de la Société (Liste des)............ PR 
Revues reçues par la Société....... soiree éuosccssosess II 
Séances (Procès verbaux des)..........,,.,....:... 84, 119, 189, 287 
Séance publique annuelle........... ss oioivedaiionceéeuns, 243 
Sociétés correspondantes. ....ss...ssetosesse ésonesediaiseste 10 
Ventoux {le). Poésie................e.e RE soso. 114 


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LL iii TR 


41840305